Objection
A douer l'espace d'ime subsistance indépendante de la matière, on se heurte à des difficultés inextricables. Mais l'opposition qu'on a coutume d'établir entre la substcince et l'accident, est-elle si radicale qu'elle exclue fatalement la possibilité d'une réédité intermédiaire ?
Ainsi raisonne Gassendi qui cherche à sauvegarder l'existence de l'espace absolu sains lui accorder cependant ni être substantiel ni être accidentel (^) .
A plusieurs reprises, Locke peiraît aussi émettre le même doute. Si l'on me demande, dit-il, si l'espace libéré de tout corps est une substance ou un accident, je répondrai sans hésiter que je n'en sais rien, et je n'aurai point honte d'avouer mon ignoréince jusqu'à ce que les auteurs de la question me donnent une idée claire et distincte de ce qu'on nomme la substance (^) .
Examinons ce subterfuge : N'y a-t-il pas d'intermédiaire entre la réédité substantielle et la réalité accidentelle ?
Considérée sous son aspect positif, la substance nous présente incontestablement des degrés divers de perfection. L'être divin porte en lui la raison de sa nécessaire subsistance. Les
(^) Gassendi, Physicomm. Sect. 1. Lib. II. C. 1.
(^) Locke, Eaaai philosophique sur V entendement humain, liv. FI, c. 12, nos 3.)) Amsterdam, 1729.
LES SYSTÈMES ULTRARÉALISTES 29
esprits purs, au contraire, ont reçu leur être; ils sont donc essentiellement contingents, méiis ils subsistent dans la simplicité de leur essence. L'âme humaine, capable de subsister isolément, sans la matière, ne réunit néanmoins toutes les conditions imposées à sa vie normale qu'en communiquEint son existence propre au corps qu'elle cinime. Les corps, eux, marqués d'une imperfection plus greuide, ont besoin, pour exister, de l'étroite union de leurs éléments constitutifs, matière et forme, en sorte que la perfection substantielle ne peut, en aucun cas, appartenir exclusivement à l'un des deux.
Sous cet aspect positif, il y a donc lieu de distinguer dans la substeuice des degrés multiples.
Mais qu'importe cette hiérarchie des substances dans la question qui nous intéresse actuellement ? Que l'espace absolu occupe le dernier degré de l'échelle des êtres, ou même un degré non encore catalogué, il reste vrai que s'il possède une existence indépendante, il rentre dans la catégorie des substances, comme inversement il ne peut s'appeler substance Scms jouir d'une existence propre.
Envisagée, au contraire, d'un point de vue négatif, W substance, quelle que soit d'ailleurs sa perfection ou son imperfection, exclut, de toute nécessité, l'adhérence naturelle à un sujet présupposé, car nous réservons le nom d'accident, d'affection, de mode ou de qualité, à l'ensemble des réalités qui s'attachent à un sujet déjà subsistauit de lui-même.
Or, ainsi conçue, l'opposition entre la substeince et l'accident est radicale. Entre réunir en soi les conditions nécessaires d'existence ou ne pas les réunir, devoir s'attacher à un sujet d'inhérence ou en être indépendant, il n'y a plus d'intermédiaire possible.
Quoi qu'en pensent Locke et Gassendi, l'espace absolu est donc un être qui jouit de la pleine possession de lui-même, ou bien une réalité accidentelle, exclusive de tout ceu'actère absolu. S'il y a des obscurités, ce n'est point dans le concept
de substemce qu'il faut les placer, mais dans les essais de justification d'une opinion injustifiable.
12. — Arguments invoqués en faveur de la théorie. Premier argument tiré du mouvement absolu.
Supposons, dit-on, que le Créatexu: euiéantisse l'univers, à l'exception d'un seul corps, et communique ensuite à cet être solitaire vine impulsion mécanique. Ce corps se mouvra comme il le ferait deins notre monde actuel. Or, se mouvoir, c'est abeindoimer une position, une place, pour en occuper ime autre; c'est parcourir im espace. Le lieu, la position, la place que le corps abandonne, sont donc une réédité distincte et indépendante du mobile lui-même.
Cet eirgument, qui péUTciît avoir exercé une influence considérable sur Newton, Euler (^) et sur de nombreux philosophes du haut moyen âge, jouit encore d'un grand crédit auprès des savants modernes partiscuis de l'espace absolu, notamment Anspach (^) , Flammarion (^) , Delbet (*) , Neumann (^) .