Conclusion générale
Au terme de ces longs débats sur l'étendue de l'espace, il ne sera pas inutile de formuler en quelques propositions les doctrines qui semblent le mieux répondre aux exigences de la métaphysique et des sciences naturelles.
(') Congrès des naturalistes allemands tenu à Vienne, en septembre 1913. — Voir le résumé de la conférence de M. SfelJGER dans Scientia, l**" janvier l914, p. 160. — Cf. MarGUET, Translation solaire. (Revue de Méthaphysique et de Morale, 1912, p. 191). « Si l'extension, dit-il, des lois de la chute des corps aux phénomènes qui régissent le système solaire a été un incontestable trait de génie, il est actuellement permis de douter que notre mécanique planétaire puisse s'étendre telle quelle au système cosmique tout entier. Cela serait bien extraordinaire et le monde tout entier serait bien uniforme s'il en était ainsi. »
D'abord, Dieu peut-il créer un monde infini en extension ?
Bien que cette hypothèse soulève de grosses difficultés, notre intelligence ne voit aucune contradiction à y souscrire. Elle croit même découvrir dans le fait de la multitude infinie des possibles une raison spéciale de lui accorder ses préférences.
En second lieu, la totalité de la matière existante oocupet-elle un espace fini ou infini ?
Du point de vue métaphysique ce problème paraît insoluble.
Du point de vue scientifique, (( de même qu'il serait insensé de rechercher dans les phénomènes physiques une preuve en faveur de l'infinité de l'espace et du temps, de même, jamais, à notre avis, les phénomènes physiques ne fourniront une preuve péremptoire en faveur de l'opinion contraire (^). »
« Notre esprit étant borné, dit M. Ceirra de Vaux, nous sommes forcés de limiter le champ de son travail. Mais cela ne prouve pas du tout que les choses ne se continuent pas encore à l'infini au delà de ces bornes. La connaisscince que nous avons de la partie du monde qui est proche de nous ne nous renseigne peis sur les parties qui en sont éloignées, et il est tout é. fait vain de chercher dans la science des conclusions sur l'infini qu'elle ne peut pas donner. L'expérience ne nous fournit pas ces connaissances et l'analyse mathématique ne nous rend que ce que nous y mettons après l'avoir puisé dans l'expérience (^) . ))
(*) A. Haas, ht die Welt in Raun und Zeit unendlich? (Archiv fur systematische Philosophie. XVIII B. H. 2. 1912. S. 184).
(2) Carra de Vaux. Sur la force et la matière physiques. ^Revue de philosophie, 1903), pp. 78-79. — Cf. aussi Boucher. Essai sur l'hyperespace, p, 91, Paris. Alcan, 1905. Pour cet auteur « la limitation de l'univers matériel par rapport à l'espace et au temps, semble même plutôt probable, bien que la raison ne puisse rien affirmer de certain à ce sujet ». — Cf. TannerY, Sur la question de Vinjinitude de l'univers (Revue philosophique, 1901. pp. 47-49).
171. — Dans l'hypothèse d'un univers fini, le vide qui l'entoure ne serait-il pas infini ?
Avant de clore cette étude, disons un mot d'un doute qui a souvent tourmenté savcints et philosophes.
Puisque le choix nous en est laissé, dit-on, admettons avec certains finitistes que les étoiles fixes les plus éloignées de nous constituent les limites dernières de l'univers réel. Une nouvelle question va se poser : au delà de ces limites qu'y a-t-il ? Du vide, nous dira-t-on. Mais alors, ne faut-il pas attribuer à ce vide ce que nous avons refusé à la matière réelle, à savoir, l'infinitude ?
D'ordinaire, on se contente d'opposer à cette question une fin de non-recevoir. Le vide, réplique-t-on, n'est rien. Se demander si le néant absolu s'étend à l'infini au delà du monde corporel, c'est soulever un problème vide de sens.
Pour justifier cette échappatoire, plusieurs auteurs se réclament même de l'autorité d'Aristote et de saint Thomas. Suivant le stagirite, on le sait, l'univers n'est pas infini (^) ; il a pour borne la surface qui limite le ciel ultime. Au delà du ciel, il n'y a point de corps et il ne peut y en avoir (^) . De même, en dehors de l'univers, il n'y a pas de vide. Le mot vide, en effet, désigne un lieu qui ne contient pas de matière mais qui pourrait en contenir. Puis donc qu'au delà de la sphère suprême il n'y a ni matière réelle, ni matière possible, il n'y a ni lieu ni vide (^) .
Quant à la doctrine thomiste, elle est, dit-on, l'écho fidèle
(1) AriSTOTE. Physicorum, liv. IH. ce. 4. 5. 6. — De Cœlo, lib. I. c. V. VI. VII. (Edit. Didot).
(2) AristoTE, De Cœlo, liv. I. c. 9. (Edit. Didot).
(3) ArISTOTE. Physicorum, liv. IV, c. V. (Edit. Didot).
de la pensée aristotélicienne. Pour le docteur médiéval, le vide n'y eut jamais droit de cité ni avemt ni après la création du monde. « Ante constitutionem mundi non fuit vacuum, sicut neque post (^) . »
Eh bien ! malgré qu'on en eiit, nous croyons que l'échappatoire n'est pas plus recevable que les témoignages invoqués en sa faveur.
Et d'abord, on interpréterait bien mal la doctrine de saint Thomas si l'on croyait trouver en lui un antagoniste absolu du vide.
Le grand docteur distingue, en effet, deux sortes de vides : le vide positif et le vide négatif. Le premier peut se définir: un volume géométrique idéal, ne contenant aucune matière, mais particularisé et défini pair l'enceinte matérielle qui le Circonscrit. Cette conception du vide est donc intimement liée à la conception du lieu. Aussi, Aristote l'avait défini en deux mots : (( locus non repletus corpore » (^) un lieu non rempli pcir une réalité corporelle ; ou aussi « locus corpore privatus » , un lieu privé de la matière qu'il est apte à contenir.
Ainsi conçu, il est clair que le vide est impossible au delà des dernières limites du monde réel, puisqu'il implique, à côté d'une possibilité d'étendue, des limites réelles et concrètes, à l'intérieur desquelles il est censé être contenu. Avec raison saint Thomas et avant lui Aristote, qui croyaient à la limitation de l'univers, niaient donc la possibilité de pareil vide (^) .
Mais le vide se prend aussi en un sens négatif, à savoir.
(1) S. Thomas, Sententiarum. Dist. I. q. I. a. 5 ad. 4um.
(2) Aristote, Physicorum, liv. IV. c. 7.
(3) S. Thomas, Sententiarum, Dist. I. q. 1. a. 5. ad. 4um, « Ante constitutionem mundi non fuit vacuum, sicut neque post; vacuum enim non est tantum negatio sed privatio, unde ad positionem vacui oportet ponere locum, vel dimensiones separatas sicut ponentes vacuum dicebîuit ; quoniam nullum ponimus ante mundum. »
dans le sens d'absence de matière jointe à l'idée de possibilité d'étendue. C'est justement l'idée que nous évoquons lorsque nous disons : au delà de l'univers supposé fini, il n'y a plus de matière, mais il est possible d'en mettre et jusqu'où s'étend cette possibilité ?
Or, de ce vide le docteur médiéval est si peu adversaire qu'il en décrit les caractères et les relations avec notre monde actuel. « Cum dicitur : Supra coelum nihil, ly supra obsignat locum imaginarium tantum, secimdum quod possibile est imaginari, dimensionibus cœlestis corporis dimensiones alias superaddi (^) )). Quand on dit, écrit-il, au delà du ciel il n'y a rien, le terme au delà désigne le lieu que se forme notre imagination qucUid elle nous représente de nouvelles dimensions surajoutées aux dimensions sw^tuelles de notre univers (") .
Absence de matière jointe à la possibilité d'en mettre, voilà bien, conune nous le disions, les notes caractéristiques de cette espèce de vide décrit par saint Thomas.
La question de l'infinitude du vide ultramondain n'est donc ni un pseudo problème, ni une question oiseuse (^) . Elle s'impose à la réflexion philosophique au même titre que le problème de l'infinitude de l'univers réel.
Examinons-la :
Voici un corps situé à la limite de l'univers. Le Créateur lui imprime une impulsion mécanique qui le projette en dehors
(1) S. Thomas, Summa theologica, p. I. q. 46. a. I ad Sam.
(2) AristOTE, on le sait, n'a jamais pu s'élever jusqu'à l'idée de création. Convaincu que la matière existante était contenue à l'intérieur de la sphère suprême des cieux, il fut logiquement amené à cette étrange conclusion : non seulement il n'existe point de corps au delà de cette sphère, mais il est impossible qu'il en existe.
(3) Ch. De Broglie, La notion da vide (Annales de philosophie chrétienne, décembre 1888, pp. 300-308).
du système matériel dont il fait partie, et en même temps il le soustrait à l'action de la pesanteur qui tôt ou tard le reunènerait à son lieu d'origine.
En vertu de l'impulsion reçue et conformément aux lois de l'inertie, ce corps va s'éloigner en ligne droite de son point de départ : étant le seul représentant de la matière dans ces régions ultramondaines, il ne peut, d'évidence, rencontrer aucun obstacle, ni subir de déviation. Chacune de ses évolutions signale donc une absence de matière, c'est-à-dire un vide.
Mais le corps s'avance et avec ses déplacements toujours renouvelés s'accroît la distance qui le sépsire du monde matériel. Où et quand s'arrêtera-t-il ? Ne doit-il pas se mouvoir durant toute l'éternité sans pouvoir atteindre de situation qui soit pour lui la dernière possible ? Sans aucun doute ; le mobile porte en lui la cause inépuisable de son mouvement ; d'autre part, la loi de l'inertie le met à l'abri de toute automodification, enfin, en dehors de lui, l'absence de toute matière lui gcirantit un libre péurcours.
Mais si un mouvement sans fin ne peut atteindre la limite de ce vide, ne faut-il pas que le vide lui-même soit inépuisable, c'est-à-dire infini ?
D'ailleurs, s'il ne l'était pas, par quoi serait-il limité ? Par d'autres corps ? Mais n'est-ce pas renoncer à l'hypothèse dont on est parti ? Si toute la matière réelle se concentre dans notre univers, ces nouvelles limites ne peuvent être qu'imaginaires.
Et puis, à les supposer réelles, on n'avance pas d'un pas, car notre intelligence continuera à se demander : qu'y a-t-il au delà de ces limites ? Du vide ? Soit. Mais ce vide est-il fini ou infini ? La même question se posera donc indéfiniment, et l'unique moyen de la résoudre est de choisir entre deux alternatives : ou l'espace réel infini ou le vide infini.
Article V^ L'Elspace est-il vide ou plein?