Actualité de ce problème
La question du vide et du plein fut, dans l'emtiquité, l'objet de longues controverses. Les diverses écoles qui prirent part à ces joutes philosophiques s'inspirent surtout, pour la solution
de ce problème, des idées dominantes du système cosmologique qu'elles patronnent.
L'école atomistique, par exemple, notamment ses deux principaux représentants, Leucippe et Démocrite, inaugure une physique franchement corpusculaire et fait consister dans la réunion du vide et du plein les éléments constitutifs de toute substance corporelle (^) .
Platon, au contraire, n'admet l'existence d'aucun espace vide à l'intérieur du monde et rejette l'opinion professée par les atomistes, selon laquelle le vide est une condition nécessaire du mouvement. En un langage qui fait songer à celui de Descartes, il affirme que tout mouvement produit au sein de l'univers, qui est absolument plein, est un mouvement tourbillonnaire se fermant sur lui-même (') .
D'accord, en cette doctrine, avec son maître, Aristote rejette la théorie du vide comme étant physiquement inapplicable au monde actuel (^) . Mais pour lui, si le vide est impossible, c'est avant tout parce que rien ne peut se mouvoir dans le vide, tout mouvement étant nécessairement un transfert d'un lieu matériel à un autre lieu du même genre.
L'opinion d'Aristote sur le vide reçut un très bon accueil auprès de la plupart des scolastiques. On connaît l'adage si familier aux physiciens et philosophes du moyen âge : « Natura horret vacuum o, la nature a horreur du vide.
Malgré le vif intérêt qu'excitèrent ces discussions à l'aurore du mouvement philosophique, malgré l'importemce qu'y attachèrent les maîtres de la pensée jusqu'à la fin de la période médiévale, on aurait pu croire cependant qu'au seuil de l'époque moderne si fortement imprégnée de science positive.
(!) Cf. Aristote, Physicorum, lib. IV. c. VI.
(^) Platon, Timée, pp. 227 et suiv., t. VI, Paris, Charpentier. — Cf. DuHEM, Le système du monde, t. I, p. 38. Paris, Hermann, 1913. (^) Aristote, Physicorum, lib. IV, c. VIII.
le problème du vide n'aurait plus offert d'autre attrait que celui d'un souvenir historique. Il n'en fut rien. Les philosophes qui inaugurèrent les grcinds mouvements philosophiques qui actuellement encore entraînent les esprits en des voies si diverses, restèrent fidèles à la vieille tradition.
Enchérissamt sur la doctrine du moyen âge, tout en se cantonnant dans le domaine de la spéculation pure, Descartes, Leibniz, Balmès et bien d'autres se prononcent ouvertement pour l'impossibilité absolue du vide.
Mais peu à peu le problème tend à quitter sa sphère métaphysique pour s'imposer de plus en plus à l'attention des hommes de science. On interroge les faits et les découvertes afin de savoir si la continuité ou la discontinuité de la matière conditionne l'activité des êtres corporels.
Il fallait cependant les progrès scientifiques réalisés au cours de ces derniers siècles et les audacieuses théories physiques récentes pour donner à cette vieille doctrine le renouveau de vitalité que nous lui constatons aujourd'hui. L'hypothèse de la gravitation, force mystérieuse qui s'exerce à des distances incommensurables à travers les espaces interplanétaires, la transmission à la terre de la lumière et de la chaleur rayonnées tcuit par les étoiles les plus éloignées de notre monde que par îe soleil, les attractions moléculaires ou atomiques qui président aux phénomènes chimiques, la théorie cinétique des gaz et la thermodynamique, la théorie électronique à laquelle se rallient presque tous les physiciens modernes et qui tend à nous donner la synthèse des phénomènes gravifiques, lumineux et thermiques, n'est-ce pas là tout un ensem'ble de ques- ♦:ions vitales dont l'étude soulève à chaque pas le problème du vide et du plein ?
« La notion de physique impliquée dans ce terme de vide, dit avec à-propos Renouvier, est permise, ou pour mieux dire imposée plus que jamais, pour servir aux investigations scien-
tifiques, à cause de l'importance prise de nos jours par la mécanique et la physique corpusculaire (^) . »
Les diverses opinions philosophiques émises au sujet du vide intracosmique se partagent en deux classes : les unes sont relatives à sa possibilité métaphysique, les autres regardent son existence réelle. Nous avons donc deux questions à examiner : 1° Le vide est-il possible ? 2° Dans l'affirmative, y a-t-il du vide dans le monde actuel ?
§ I. — La possibilité métaphysique du vide. 174. — Partisans de l'impossibilité absolue du vide.
Qu'arriverait-il, disait Descartes, si Dieu anéantissait la matière renfermée dans un vase, sans rien y substituer ? Les parois se rapprocheraient l'une de l'autre jusqu'au contact. Dès là qu'il n'existe entre deux corps donnés aucune substance matérielle, ces corps doivent se toucher, car si la distance n'a point de réalité, (( il est contradictoire de soutenir que ces corps sont séparés, qu'il existe entre eux une distance réelle (") . »
Spinosa subit dans une large mesure l'influence de Descartes. Pour lui comme pour le grand physicien dont il est admirateur, le vide ne se conçoit pas sains ime étendue mesurable et réelle, en sorte que le vide est absolument impossible dans la nature (") . D'ailleurs la conception moniste de l'univers et le feut d'avoir placé l'étendue réelle au nombre des deux attributs essentiels de l'unique substance cosmique
(1) Renouvier, Traité de Logique générale ou de Logique formelle. La question du vide et du plein, p. 105. Paris, Bureau de la critique philosophique, 1875.
(2) Descartes, Principia philosophias, p. 1. n. 18. Amstelodami, Elzeverius, 1664.
(■'') Leubniz, Œuvres philosophiques, par Janet. Nouveaux essais sur l'entendement, liv. 11. ce. 13-17.
devaient naturellement conduire le philosophe hollandais à défendre la nécessité absolue du plein.
Pour Leibniz, l'hypothèse de la possibilité du vide n'implique pas de contradiction manifeste, mais elle est inconciliable avec la doctrine de l'optimisme.
« Quoique je n'admette point de vide, dit-il, je distingue la matière de l'étendue, et j'avoue que s'il y avait du vide dans une sphère, les pôles opposés dans la concavité ne se toucheraient pas pour cela. Mais je crois que ce n'est pas un cas que la perfection divine admette... je pose que toute la perfection que Dieu a pu mettre dans les choses sans déroger aux autres perfections qui s'y trouvent, y a été mise. Or, figurons-nous un espace entièrement vide; Dieu y pouvait mettre quelque matière sans déroger en rien à toutes les autres; donc il n'y a point d'espace entièrement vide, donc tout est plein (^) . »
Bien qu'inspirée par des considérations étrangères aux théories siu* la nature du vide et de la distance, l'opinion leibnizienne semble coïncider, au point de vue de ses conséquences, avec celle de Descartes. Que l'impossibilité du vide découle de l'essence même des choses, ou résulte des relations qui rattachent le monde matériel à la perfection nécesséiire du créateur, cette impossibilité paraît revêtir, dans les deux cas, un caractère métaphysique et absolu.
Balmès est plus radical et adopte sans aucune restriction la doctrine cêirtésienne.
« Le vide, dit-il, grand ou petit, qu'on l'amoncelle ou qu'on le dissémine, est impossible d'une manière absolue. Là oii il n'y a point de corps, la distance est métaphysiquement impossible, car le néant n'a aucune propriété (^) . »
A cette doctrine radicale viennent aussi aboutir toutes les
(1) Spinosa, Ethica, p. 1, prop. 15.
(2) Balmès, Philosophie fondamentale, t. Il, liv. III, c. 12 et passim, Liège, Laidinois, 1832.
théories ultraréalistes qui accordent à l'espace une réalité sui generis indépendante des masses matérielles. 11 est clair que pareil espace, préexistant à la matière mais destiné à en être l'universel réceptacle, ne comporte aucune solution possible de continuité.
Telle est enfin, croyons-nous, l'inéluctable conséquence des systèmes qui confondent l'espace avec l'étendue abstraite des corps. Si les dimensions réelles de la matière, idéalisées par l'intelligence, constituent la représentation de l'espace, toute distance réelle entre deux êtres matériels — distance ou intervalle que tous appellent spatial, — doit s'identifier avec une étendue concrète, dénoter par conséquent la présence d'un corps intermédiaire.
Aussi, dans le but de se soustraire à pareille conséquence, plusieurs partisans de cette théorie se refusent à donner au vide positif le nom de distance spatiale. Supposons que Dieu anéantisse, dit M. Farges, toute relation objective et concrète entre Paris et Lyon, ou bien entre deux planètes : en supprimant ce qui les sépare, Dieu les aura rapprochées jusqu'au contact, ou bien — autre hypothèse, — ces deux petits mondes deviendront indépendants, chacun disparaissant de l'espace de 1 autre, et le Créateur pourra intercaler entre eux, par de nouvelles créations, toutes les distances qu'il lui plaît... Il n'y aura plus rien de commun entre ces deux mondes, donc aucune relation déterminée; en un mot, toutes les distances imaginables demeurent possibles (^) .
(1) Farges, L'idée du continu dans l'espace et le temps, pp. 235-236, Paris. Roger, 1894. Cette étrange opinion n'est pas neuve. Déjà au XUI^ siècle. Richard de Middieton la défend à peu près dans les mêmes termes.
« Dieu, dit-il, peut anéantir tous les corps qui existent entre ie Ciel et la Terre, sans mouvoir ni le Ciel ni la Terre; cela fait, il n'y aurait plus aucune distance entre le Ciel et la Terre, car la distance entre deux corps est constituée par les créatures qui leur sont interposées; mais le Ciel et la Terre ne seraient pas, non plus, conjoints l'un à l'autre, car sans les modifier aucunement. Dieu pourrait, entre le Ciel et la Terre.