‹ La notion d'EspaceChapitre 119 sur 143 · Objection · texte numérisé non relu

Objection

M. Farges nous laisse le choix entre deux hypothèses : ou bien la réunion des deux mondes après la suppression du milieu matériel qui les sépare; ou bien leur indépendance mutuelle, absolue, grâce à la disparition de toute relation de distance déterminée. Pour lui, l'impossibilité du vide n'est donc pas évidente, mais il y aurait tout au moins un abus de langage à lui donner le nom d'espace. « Entre deux corps, dit-il, que rien ne réunit, Dieu peut intercaler toutes les grandeurs qu'il lui plaît ». Or toute relation spatiale possède une grandeur unique, déterminée.

A ce moment, il importe peu de savoir si pareille relation de distance peut s'appeler à juste titre une relation spatiale. La possibilité du vide, tel est l'unique point en litige. Que penser de l'alternative que nous propose le philosophe français sous forme de dilemme ?

A notre sens, ceux-là seuls s'y laisseraient enfermer qui, à la suite de M. Farges, se font une fausse conception de la relation de distance. D'après nous, non seulement les deux mondes pourraient rester isolés l'un de l'autre, entourés chacun d'un vide absolu, mais leur relation de distance demeurerait aussi réelle, aussi déterminée qu'avant l'anéantissement du milieu matériel interposé. Un exemple éclairera notre pensée.

Représentons-nous deux corps situés à une distance d'un mètre l'un de l'autre, et entre les deux une réalité corporelle continue. Ce milieu, M. Farges en convient, peut être sup-

primé sans que les corps se rejoignent. Entre les deux termes fixes, il se formera donc un vide. Quelle en est la dimension ? Cet intervalle, dit-on, est indéterminé, susceptible par conséquent d'une étendue quelconque. Comment se fait-il qu'en réalité il ait été complètement occupé par une grandeur d'un mètre ?

Ou bien on crée les dimensions par cela même qu'on intercale une mesure. Et alors, il doit être possible, même dans le monde physique actuel, de substituer, peu exemple, un tableau de quatre mètres carrés à un autre qui n'en mesure que deux et cela sans modifier en aucune façon le cadre du premier : les dimensions de l'intervalle ou de la distance étant ici consécutives au milieu réel qu'on y introduit.

Ou bien, l'intercalation d'une grandeur concrète présuppose une possibilité physique d'étendue en tous points déterminée. Et dans ce cas, les dimensions de l'intervalle ne résultent ni du corps qui le remplit, ni d'une autre réalité quelconque intermédiaire, mais uniquement de la position relative des corps qui circonscrivent le vide.

Malgré la suppression de tout milieu réel, l'intervalle a donc une capacité propre, individualisée, à laquelle doivent se mesurer les corps destinés à le combler. En un mot, le vide positif ne compromet en rien le caractère objectif des relations de distance.

Au surplus, les conséquences de cette étrange opinion suffiraient à elles seules à en montrer la fausseté. Une surtout veut être signalée.

Entre deux corps séparés par le vide, nous dit-on, toutes les distances sont possibles. Les étendues réalisables dans pareil vide ont donc une grandeur illimitée, indéfinie ou plutôt infinie. Or toutes nos grandeurs utilisables sont limitées et finies. Aucune d'elles ne saurait donc épuiser celte sorte de possibilité physique, aucune d'elles, quelque grande qu'elle soit, ne lui sera proportionnée. II en résulte qu'il n'est pas au

pouvoir de l'homme de combler un vide, fût-il même en apparence de quelques centimètres cubes. Est-ce assez concluemt ? Le vide est donc possible. Mais le rencontre-t-on déins le monde ? C'est la seconde question qu'il nous faut actuellement examiner.

§11. — Y a-t-il dans le monde actuel des intervalles vides de toute matière ?

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