L'espace est le réceptacle naturel de la matière
S'il est une notion inséparable de l'idée d'espace, ou plutôt, qui en imprègne tout le contenu, c'est bien la notion d'étendue.
La géométrie, qu'on a appelée, à juste titre, la science de l'espcice, n'est en somme que la science de l'étendue envisagée, soit dcins ses éléments fragmentaires, tels la ligne, le plan et la surfaice, soit dans les multiples figures qui résultent de leurs combinaisons veu-iées. En fait, il nous est impossible de concevoir un intervalle spatial, un milieu, une distance, seins qu'aussitôt s'éveille en nous la représentation d'une étendue réelle, iméiginaire, ou du moins réalisable. Cette impossibilité physique devient même plus manifeste lorsqu'il s'agit de déterminer un intervedle idéal, d'en fixer les limites réelles Alors, la ligne ou la surface suffisante pour limiter une distsoice deins l'ordre abstrait, prennent nécessairement la forme d'un corps concret à triple dimension.
L'étendue, tel est donc le caractère dominant de l'espace»
le caractère qui en pénètre de toutes parts aussi bien l'élément matériel que formel.
On comprend dès lors que tout corps, à raison de sa qucintité ou de son étendue, doit trouver dans un espace concret, individualisé, un réceptacle naturellement adapté à ses exigences. C'est là, en effet, que ses parties quantitatives coïncident avec les parties quantitatives du milieu idéal qu'il remplit, en sorte qu'à toute partie de ce milieu correspond une partie du corps. C'est là qu'il y trouve sa mesure naturelle. C'est dans la surface enveloppante, étendue, que l'extension de la masse matérielle localisée rencontre ses limites spatiales appropriées.
182. — A parler rigoureusement, l'espace ne peut contenir que les corps.
Comme on vient de le voir, la localisation d'un être deuis l'espace est soumise à certaines conditions.
La première et la plus fondamentale, est d'avoir une présence limitée. Un être ne se trouve réellement dans l'espace que s'il existe en dehors de lui d'autres réalités corporelles qui le circonscrivent et le contiennent. « Dicendum, écrit le docteur médiéval, quod locus habet mensurae rationem ad id quod est in eo per commensurationem, scilicet ad corpus; unde sic esse in loco ut in loco, est loco commensuréiri (^) . » Seules, peuvent être contenues dans un lieu, les réalités susceptibles d'y recevoir leur mesure.
A raison de cette première condition, l'être divin se refuse donc forcément à toute localisation spatiale. Doué d'une perfection infinie, il doit aussi jouir d'une présence sans limites.
(*) S. Thomas, Distinctionum, lib. I. Didt. 37. q. la. a. 2.
Ainsi le veut la loi universelle qui mesure le mode de présence à la perfection essentielle des êtres. Intimement et substantiellement présent à toutes les oeuvres sorties de ses mains, il le serait encore, et sans subir aucun chéoigement, à la multitude infinie des possibles s'ils éirrivaient à l'existence.
Dieu n'est donc pas dams l'espace, mais il domine tous les espaces réels, comme l'immensité domine toute greuideur finie {') .
Ce privilège appartient à Dieu seul. Si haut que soit élevée une créature, il y aura toujours en elle une imperfection native qui imposera des limites à sa présence. Aussi tout être créé réalise la première condition requise pour une localisation spatiale.
Il est ime seconde condition à laquelle doivent satisfaire les hôtes de l'espace. Tous les éléments constitutifs de l'espace étcuit imprégnés d'étendue, il faut, pour qu'il y ait, entre un milieu spatial et l'être qui vient y prendre place, une adaptation vraiment naturelle, que cet être soit lui-même eiffecté d'étendue ou de quantité dimensive. La quantité, dit saint Thomas, essentielle au lieu, est par nature un moyen de mensuration ; quemtif iées seront donc aussi les choses susceptibles de pareille mesure (^) .
Il en résulte qu'aucun être simple ou indivisible ne saurait être contenu ou mesuré par l'espace. Comment, en effet, semblable réailité pourrait-elle s'adapter à une position spatieJe comprenemt par essence une multiplicité potentielle de
(1) S. Thomas. Summa theologica. P. l. q. LU. a. 2. « Divina autem essentia infinita est, et est universalis causa omnium. Et ideo sua virtute omnia contingit ; et non solum in pluribus locis est, sed ubique. »
(2) S. Thomas, Opusculam De natura loci. « Dicendum est, quod propria ratio quantitatis, quae competit quantitati, ut quantitas est, ratio est mensurae... Et ideo ultimum continentis, ut mensura est continentis intrinseca, dicitur superficies : ut autem mensura contenti et locati extrinseca, est locus. »
parties, alors qu'elle-même exclut de son sein toute composition, toute pluralité d'^éléments intégrants ?
Le point mathématique qui n'a ni longueur, ni largeur, ni épaisseur, mais que l'imagination se plaît souvent à nous représenter dans la définition génétique de la ligne comme une situation initiale, ce point, disons-nous, échappe nécesseùrement aux étreintes de l'espace.
Ainsi en est-il de l'âme humaine. Elle aussi se montre réfractaire à toute mesure spatiale. Dans son état d'imion avec le corps, elle occupe, il est vrai, un volume déterminé auquel se limitent sa présence et son activité immanente, meiis sa réalité substantielle n'est pas étendue comme la matière. Tout entière dans le corps et dans chacune de ses parties, elle le pénètre et le domine sans participer en aucune manière à la multiplicité quantitative de l'espace réel où s'affirme sa présence.
Au sens large du mot, on peut bien dire Scins doute que l'âme humaine est dans le corps comme dans un lieu. Il serait plus correct cependant de dire qu'elle contient le corps mais n'y est pas contenue. « Nam substantia incorporea, dit le docteur médiéval, sua virtute contingens rem corpoream, continet ipsam, et non continetur ab ea. Anima enim est in corpore ut continens, et non ut contenta (^) . ))
Reste enfin l'ange, créature spirituelle, complètement indépendante du concours de la matière, au point de vue de ses activités et de son existence. Quelles relations peut-il avoir avec l'espace ?
A raison de sa nature immatérielle, supérieure, l'ange se prête, moins encore que l'âme humaine, à une mesure spatiale. S'il lui arrive d'exercer son activité sur une substamce corporelle, c'est pai une action simple, indivisible, comme
(1) S. Thomas, Summa theologica, P. 1. q. LU, a. 1.
l'est son être même, qu'il entre en contact avec les psirties quantitatives de la substance comprise dans son cheimp d'action. Il domine donc, lui aussi, l'espace réel. « Corpus est in loco per hoc quod applicatur loco secundum contactum dimensivae quantitatis; quae quidem in angelis non est, sed est in eis quantitcis virtualis. Per applicationem igitiu- virtutis angelicae ad eJiquem locum qucJitercumque dicitur angélus esse in loco corporeo. Et secundum hoc patet quod non oportet dicere quod angélus commensuretur loco vel quod habeat situm in continuo (^) . »
On aureiit tort cependant de lui attribuer une sphère d'action illimitée, ou plutôt, indéfiniment extensible; car, malgré son éminente perfection, l'ange a sa place marquée parmi les créatures, et de ce chef, il ne peut étendre sa présence au delà des limites d'un certain département spatisil.
Bien plus, il est même très probable qu'il n'exerce J2UTiais son influence qu'en un seul lieu à la fois. « Cum virtus angeli, dit encore le grand docteur, finita sit et particularis, Dei vero infinita, non ubique angélus est, sicut Deus, sed in uno particulari loco definive {')... Virtus angeli, quia finita est, non
(1) S. Thomas, Summa theologica, p. I. q. LU, a. I.
(2) Ce terme « définitive » est celui dont se sert d'ordinaire saint Thomas pour désigner la manière dont l'ange est présent dans l'espace. II signifie simplement que, sans être contenu par le lieu soumis à son action, l'ange ne peut cependant exercer en même temps son activité dems un autre lieu.
Pour exprimer le mode de présence propre aux corps, il emploie le terme a circumscriptive T> , que Billuart a traduit en une formule heureuse: « ita, dit-il, ut totum locatum correspondeat toti locanti, et quoelibet pars locati cuilihet parti locantis ».
Bien que dans cette étude sur l'ange le grand docteur fasse uniquement mention de l'activité de l'ange, il ne sépare cependant pas l'action de la substance agissante. Son opinion sur l'impossibilité de l'action à distance suffirait déjà à nous en donner l'assurance. Mais il eut soin d'élucider sa pensée au premier livre des Sentences. « Sicut autem corpus, quamvis non tangat locum nisi ratione quantitatis dimensivae, est tamen in loco secundum
se extendit ad omnia, sed ad aliquid unum determinatum (^) .» Les limites imposées à la puissance de l'guige, dit-il, ont pour conséquence naturelle la limitation du théâtre sur lequel s'étend son activité. Loin d'être universelle, cette activité se circonscrit nécessairement à un lieu particulier.
Néanmoins, malgré cette imperfection relative, les créatures purement spirituelles jouissent, à l'égcird de l'espace, d'ime indépendance supérieure à celle des âmes humaines. Libres de toute union intrinsèque avec la matière, elles choisissent à leur gré leur chcimp d'action et le lieu où se manifestera leur présence. Elles l' étendent ou le restreignent selon leur volonté dans toute l'étendue de l'espace que comporte leur perfection naturelle (") .
En résumé, de toutes les classes d'êtres de l'univers, une seule trouve dans l'espace un réceptacle approprié à sa nature, une seule peut y être localisée au sens rigoureux du terme : ce sont les corps. Eux seuls peuvent s'y adapter de manière à enclore leur être entier dans le lieu qu'ils occupent, et à faire coïncider avec les parties de l'espace les parties intégrantes de leur masse étendue.
Telle est la conclusion que formulait déjà Aristote en son langage laconique : « Non enim omne ens est in loco sed tantum corpus mobile (^) . » L'espace est le réceptacle réservé à la matière.
substantiam ,ila etiam angélus, quamvis locum tangat secundum quantitatem virtualem. » L'ange est donc toujours substantiellement présent là où il agit. Dictinctionum, lib. 1. Dist. 37. q. a. 1.
(1) S. Thomas, Summa theologica, P. I. q. LU. a. 2.
(2) S. Thomas, Summa theologica, P. 1. q. LII. a. 2. « Angélus est indivisibile, extra genus quantitatis et sitûs existens. Unde non est necesse quod determinatur ei unus locus indivisibilis secundum situm ; sed vel divisibilis, vel indivisibilis, vel major vel minor, secundum quod voluntariè applicat suam virtutem ad corpus majus, vel minus. »
(3) Aristote, Physicorum. lib. IV. c. V.
Article VII, L'Homogénéité de l'espace.