Critique de cet argument
Toute cette argumentation peut se résumer en deux mots r « la distance n'est cependant pas le néant » . Proposition équivoque d'où sont nés beaucoup de malentendus.
Pour qu'il y ait distance entre deux corps, il suffit qu'en passant de l'un à l'autre nous cessions, à un moment donné, de rencontrer la réalité de l'un et de l'autre de ces corps. Peu importe donc que ces deux corps soient séparés par le vide
(') MULLER, Zur Analysis des Raumes (Philosophisches Jahrbuch^ p. 51, 1903).
LES SYSTÈMES ULTRARÉALISTES
absolu ou par un milieu matériel, la distance conserve ses caractères essentiels et sa détermination objective aussi longtemps qu'on n'en déplace pas les termes. La raison en est que la distance ne consiste pas en une sorte d'entité mystérieuse suspendue entre deux points fixes, mais en une relation ou un rapport, et que tout rapport tient uniquement sa réalité de ses termes ou points d'appui. Dans l'hypothèse de deux mondes isolés et sans communication réciproque, la relation de distance sera donc réelle et d'une grandeur indépendante de nos moyens de mensuration, si ces mondes sont existants, même si l'on suppose entre eux le vide le plus radical.
Il faut donc ici se mettre en garde contre une double erreur : identifier la distance avec le néant, et de ce point de vue les protestations du philosophe allemand se justifient ; matérialiser la distance ou l'identifier avec un milieu matériel, continu, quelle qu'en soit d'ailleurs la nature, ce qui est justement l'erreur essentielle de l'opinion mullérienne.
A cette première conception erronée sur la nature de la distance, s'en ajoute une autre non moins fausse sur le rôle qu'il faudrait lui assigner.
A en croire les partisans de cette théorie, il semble que la distance a pour fonction naturelle de séparer les corps les uns des autres et de les maintenir dans leur situation respective, double rôle qui ne se conçoit pas en dehors de la conception réaliste de l'espace.
L'imagination du poète s'accommode peut-être de pareille interprétation, mais la métaphysique y répugne.
La distance, on vient de le voir, n'est ni une force répulsive, m une cause de mouvement, mais une simple résultante des positions occupées par les masses matérielles. Voici deux corps situés dans l'espace. Parcourons le domaine réservé au premier. Si immédiatement au delà de ses limites extrêmes ne nous apparaît pas le département du second, nous dirons que les deux corps sont distants l'un de l'autre, qu'il y ait
entre eux un corps étranger ou qu'on n'y trouve aucune trace d'être corporel.
Ces deux individualités matérielles tiennent donc d'ellesmêmes leur position propre, et l'intervalle qui les sépare nous représente simplement une série de situations spatiales possibles où ne se rencontre ni l'une ni l'autre de ces individualités.