Troisième argument, tiré d'un fait psychologique
L'espace, dit-on, vidé de son contenu matériel, n'est rien.
D'où vient cependant qu'après avoir éliminé par la pensée les myriades de créatures qui peuplent la terre et les cieux, nous nous trouvions encore en présence d'une capacité ScUis limite, qui s'impose à nous, avec le même cachet de grandeur, avec les mêmes apparences de réalité qu'avant l'anéantissement de son contenu ? Ni le néant, ni l'espace idéal ne sauraient rendre compte de ce fait indéniable.
Nous aurions mauvaise grâce de mettre en doute le témoignage de conscience invoqué par le philosophe allemand. Mais il suffit, croyons-nous, de le soumettre à F analyse pour en découvrir l'origine purement psychologique.
Ainsi qu'il a été dit plus haut, la vraie cause de ce fait doit être cherchée dans les rapports qui lient notre imagination à nos conceptions intellectuelles. Dans l'économie actuelle de notre activité mentale, toute pensée, si abstraite soit-elle, s'accompagne toujours d'une représentation imaginaire. Les deux phénomènes sont même si étroitement unis, qu'il nous faut un effort de réflexion pour les distinguer et en déterminer les traits spécifiques.
Cette loi se vérifie avec une rigueur toute spéciale dans le cas présent. Voulons-nous affranchir de toute matière notre représentation de l'univers, il nous reste dans l'esprit le concept d'un espace idéal, abstrait, illimité dans toutes les direc-
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tiens, homogène, et comme tel, indépendant des corps qu'il contenait. Mais aussitôt l'imagination substitue à la réalité absente une image vague, confuse, d'une réédité subtile, éthérée, étendue et en apparence concrète, où prend corps la représentation mentale. L'élément réel et objectif de l'espace, banni temporairement par l'intelligence, réapparaît, à notre insu, par le canal de notre puissance imaginative, sous une forme plus imprécise qui rend l'illusion plus captieuse.
18. — Examen spécial de l'opinion de Loclie. Exposé de sa théorie spatiale.
Doit-on, comme l'ont fait plusieurs auteurs, ranger ce philosophe parmi les partisans du réalisme exagéré ?
Ce problème est spécialement délicat.
A l'encontre des penseurs dont nous avons esquissé le système, Locke commence l'exposé de sa théorie par l'analyse des notions fragmentaires contenues dans l'idée d'espace (^) .
L'espace, dit-il, est susceptible d'acceptions diverses. Si 1 on ne considère que la longueur intercalée entre deux corps donnés, l'espace prend alors le nom de distance. Si l'on considère à la fois la triple dimension de l'intervedle, savoir : la longueur, la largeur et l'épaisseur, l'espace s'appelle une capacité. Quant à l'étendue, elle est un terme élastique appHcable à toutes les acceptions de la notion spatiale.
A la suite d'Aristote, Locke nous donne aussi une excellente définition du lieu externe. 11 l'appelle : une relation de distance entre un être corporel et le milieu qui l'entoure. Puis, d'accord avec son devancier, il en conclut que l'univers n'est pas dans un lieu. En effet, ajoute-t-il, l'univers ne peut être contenu dans un réceptacle s'il n'existe rien au delà de ses limites
(') Locke, Essai philosophique concernant l'entendement humain, liv. c. 12. n°» 3-1 1. Amsterdam. 1729.
réelles. Tout corps, il est vrai, occupe un certain espace, et de ce point de vue, il est permis d'affirmer que l'ensemble des êtres corporels se trouve dans un lieu. Mgds ce terme revêt alors un sens dérivé et impropre.
Parmi les philosophes anglais, nul peut-être n'a fixé avec plus de précision et de méthode la distinction profonde qu'il faut établir entre le corps d'une part, l'étendue et l'espace de l'autre. Pour Locke, ces notions sont absolument irréductibles entre elles ; il suffit même pour s'en convaincre d'en étudier les propriétés respectives les plus seiillantes. L'étendue, dit-il, n'implique ni la solidité ni la résistemce au mouvement. Or, ce sont là deux caractères distinctifs du corps.
Les parties de l'espace pur sont inséparables l'une de l'autre, rien n'est capable de briser leur parfaite continuité; de plus, parce qu'indivisibles, elles jouissent d'une complète immobilité. Au contraire, le corps est essentiellement doué de mobilité et le mouvement naturel qui l'anime suppose la séparabilité de ses parties intégrantes (^) .
Après avoir mis en relief les données du problème, l'auteur se dememde quelle est la nature de l'espace (") .
Cette question, il en fait lui-même l'aveu, lui paraît très embcirrassante, parce qu'aucune des raisons invoquées contre l'existence indépendante de l'espace n'en établit l'impossibilité d'une manière péremptoire.
Sans doute, l'étendue est une propriété de la matière ; mais la définition qu'on en donne ne prouve nullement qu'il ne peut y avoir d'espace sans corps. On définit l'étendue : une réalité composée de parties soumises à un ordre d'exlraposition mutuelle, ce qui revient à dire que l'étendue consiste en parties étendues. Pareille formule ne jette aucune lumière sur cette notion mystérieuse. Or, il nous est indispensable d'en connaître la nature pour résoudre le problème de l'espace.
(') Locke. Ouv. cit., liv, II, c. 13, n'^^ 11 et suiv. (*) Locke, Ouo. cit., liv. II. c. 13. n'^^ 15 et suiv.
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En second lieu, la classification des êtres en corps et en esprit n'établit pas davantage l'identification de l'espace et du corps. Qui nous dit qu'il n'existe point une catégorie d'êtres intermédiaires entre les corps privés de pensée et les esprits pensants privés d'étendue ?
L'idée de substance lui paraît aussi bien vague. Aussi, se refuse-t-il à répondre à la question de savoir si l'espace est une substance ou un accident. Et il ajoute : La notion de substance ne s'applique-t-elle pas à Dieu, aux esprits et aux corps, c'est-à-dire à trois catégories d'êtres qui n'ont, d'évidence, rien de commun dans leur caractère substantiel ?
Si le mot substance se prend déjà en trois sens différents, pourquoi nous serait-il interdit d'en ajouter un quatrième ?