Critique de cette théorie
A s'en tenir aux définitions de la distance et du lieu, à la distinction réelle entre le corps, l'étendue et l'espace, le système de Locke semble irréprochable. Il répond si bien aux idées qu'éveillent en nous ces diverses réalités qu'on n'éprouve aucune difficulté à y souscrire.
Mais il est regrettable que l'auteur ait accordé ses préférences, sans toutefois trancher la question d'une manière catégorique, à l'hypothèse ultraréaliste de la substantialisation de l'espace. Bien qu'original et habile, son plaidoyer ne saurait voiler les points faibles de la cause.
Tous en conviennent, la notion d'étendue enveloppe certaines obscurités . Elle a provoqué au cours des siècles de longs débats qui n'ont rien perdu de leur actualité. Il serait cependant exagéré d'en conclure que cette qualité de la matière nous est totalement inconnue.
Une première propriété incontestable de l'étendue est sa divisibilité. Une expérience constante et universelle nous prouve que partout où on la rencontre, elle se laisse fraction-
ner en parties distinctes et même séparables, à moins que ces parties ne soient réduites à des particules infinitésimales qui n'offrent plus de prise à nos moyens d'action ordinaires. Or, cette propriété nous interdit d'identifier l'étendue avec l'espace qui, lui, malgré son immensité, ne se prête pas de lui-même à une division réelle.
En second lieu, l'étendue a toujours été considérée, et avec raison, comme une modalité de la matière.
Parmi toutes les qualités du corps, nulle n'en révèle plus sûrement l'existence, nulle n'en constitue une efflorescence plus naturelle. L'induction scientifique a tellement bien établi l'indissoluble union de ces deux réalités, étendue et matière, que certains philosophes, notamment Descartes, ont cru pouvoir les identifier. Pourquoi donc l'espace, s'il est réellement doué d'extension, constituerait-il une exception à cette loi universelle ? Pourquoi ne serait-il pas un corps analogue à ceux qui nous entourent ? Les exceptions aux règles ou aux lois physiques ne sont admises que sur preuve péremptoire. Où sont donc les preuves ?
Enfin, dernier fait, dans tous les phénomènes chimiques, physiques et mécaniques, l'étendue se montre imperméable à l'étendue : deux réalités étendues s'excluent du même lieu. L'espace, au contraire, est essentiellement perméable à la matière. Le douer d'une étendue réelle que nul n'a jamais constatée, qu'aucune expérimentation ne permet d'atteindre, et refuser en même temps à cette étendue hypothétique une propriété dont jouit, sans exception, toute étendue actuellement connue, savoir l'impénétrabilité, est-ce logique ? Ou plutôt, n'est-ce pas l'arbitraire substitué au langage des faits ?
Dans le but de réserver une place, dans l'échelle des êtres, à l'espace absolu, Locke met en doute la valeur de la classification des êtres en deux grandes catégories : les esprits et
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les corps étendus (') . Il ouvrait ainsi, à son insu peut-être, la voie au dynamisme qui prétend conserver à la matière son être intégral, en la dépouillant néanmoins de l'étendue réelle. Nous aurons plus tard l'occasion de discuter à fond cette conception dynamique de l'espace. Quoi qu'il en soit, l'hypothèse d'éléments simples, inétendus, fût-elle admise, on contredirait encore au langage scientifique et vulgaire en considérant l'espace comme constitué de pareils éléments. Ceux-ci, en effet, ne réclameraient-ils pas une place appropriée dans l'espace tout aussi bien que nos corps étendus ? Admettez, par exemple, dans tous les intervalles interatomiques et interplanétaires, même dans le vide ultra-mondain, l'existence d'un éther impondérable, inétendu; dotez-le avec la physique moderne d'une constitution électronique, croirez-vous pouvoir le confondre avec l'espace lui-même ? Assurément non. Pour le savant comme pour l'homme du peuple, l'espace resterait encore le milieu présupposé, et l' éther le contenu qui s'y abrite. D'ailleurs, le distinguer de l'éther et lui attribuer un être simple, inétendu ou dynamique, revient à créer une entité dont aucun phénomène naturel ne laisse soupçonner l'existence.
Article II.
L'Espace réel se confond avec l'immensité de Dieu