Partisans de ce système
A la théorie de l'espace absolu se rattachent un certain nombre de systèmes qui, d'une part, nous représentent
(') M. MuLLER soulève une difficulté analogue au sujet de l'idée de substance, mais il cherche à la résoudre en faisant appel à sa théorie spéciale de la connaissance. Cf. MuiXER, Das Problem des absolûtes Raumes, p. 88, Braunschweig, Vieweg und Sohn, I9II.
l'espace comme une réalité absolue, immobile, exempte de tout changement, infinie en extension, destinée enfin à servir de réceptacle universel à la matière, mais qui, d'autre part, se différencient les uns des autres par la diversité des relations qu'ils établissent entre la réalité spatiale absolue et les perfections de la divinité, notamment l'immensité, l'immutabilité, l'infinitude.
Ainsi qu'il a été dit plus haut, la similitude des noms employés pour désigner les attributs de l'un et de l'autre a conduit plusieurs absolutistes à la divinisation réelle de l'espace.
Cette confusion de l'être spatial avec l'immensité divine, nous la retrouvons d'abord nettement formulée chez un philosophe français du nom de Clarke.
« L'espace, dit-il, n'est peis une substcince, mais un attribut ; et si c'est un attribut d'un être nécessaire, il doit exister plus nécessairement que les substances elles-mêmes qui ne sont pas nécessaires...
« L'espace est immense, immuable et éternel... Il n'est pas une affection d'un ou de plusieurs corps ou même d'un être borné... Car, supposé qu'il n'y eut point de créature, l'ubiquité de Dieu ferait que l'espace serait précisément le même qu'à présent. »
Tous les corps de la nature ont donc leur réalité propre, leur subsistance individuelle. Effets médiats ou immédiats d'une cause supra-mondaine qui reste présente à toutes les oeuvres sorties de ses mains, tous les êtres matériels sont contenus dans l'immensité divine; celle-ci les entoure et les pénètre tout à la fois sans se confondre avec eux, sans subir aucun des changements dont le monde est le théâtre.
En un mot, indépendémt de la matière et de ses attributs, « l'espace est toujours et sans variation l'immensité d'un être immense qui ne cesse jamais d'être le même; une propriété
IXS SYSTÈMES ULTRARÉALISTES 43
OU une suite de l'existence d'un être infini et éternel (^) . » Bien que la déification de l'espace ne se trouve nulle part
aussi clairement exprimée que chez Clarke, il semble cepen-
dcuit que ce philosophe en ait emprunté l'idée aux écrits de
Newton.
La doctrine du célèbre physicien-astronome peut se résumer
dans les trois propositions suivantes :
I ° « L'espace est vide et infini ; il est le contenant du monde des corps, lequel est fini, et ce monde le fait plein dans une certaine partie de lui-même ;
2" « L'espace est différencié pai sa nature propre en toutes ses parties, c'est-à-dire qu'il y a en lui du haut et du bas, du droit et du gauche, de l'avant et de l'arrière, des directions, des distances plus ou moins grandes de partie à partie, etc. ;
3° « L'espace est le sensorium de Dieu, c'est-à-dire que c'est par l'espace que Dieu est présent au monde (") . »
Ce terme sensorium enveloppe une certaine équivoque, mais à en juger d'après la comparaison que Newton établit lui-même entre ce sensorium et les organes de la sensibilité, il paraît hors de doute que l'organe de Dieu n'est autre que son immensité, et que cette immensité même constitue le réceptacle de la matière.
MeJgré la vigoureuse riposte dont elle fut l'objet de la part de Leibniz, la théorie spatiale de Clarke et de Newton exerça cependant une influence considérable sur l'esprit de Fénelon et de Malebranche.
II serait peut-être téméraire de placer sans réserve l'évêque de Cambrai parmi les tenants convaincus du système ultra-réaliste. Il faut néanmoins reconnaître que dams le chapitre consacré à l'immensité divine, cet auteur emploie, au sujet de
(') Œuvre» philosophiques de Leibniz, par JanET, t. II, pp. 643-647 et passim.
(*) Cf. DuNAN, La nature de l'espace (Revue de Métaphysique et de Morale, nov. 1912). pp. 786-787.
l'espace, bon nombre d'expressions et de formules que n'auraient point désavouées les deux philosophes et savants précités,
« J'ai vu, écrit Fénelon, que mes idées sur l'essence des choses sont des degrés de l'être qui sont actuellement en Dieu et possibles en dehors de lui, parce qu'il peut les produire. L'étendue est donc en lui, et il ne peut la produire en dehors qu'à cause qu'elle est renfermée dans la plénitude de son être.
(( D'où vient donc que je ne le nomme point étendu et corporel ?
« C'est qu'il y a une extrême différence entre attribuer à Dieu tout le positif de l'étendue, ou lui attribuer l'étendue avec une borne ou une négation. Qui met l'étendue sans bornes, change l'étendue en immensité; qui met l'étendue avec une borne, fait la matière corporelle. »
Après avoir placé l'étendue dans l'être divin, Fénelon s'attache à montrer qu'à rciison même de l'absence de toute limite, « elle se trouve en Dieu sans que Dieu soit figuré, capable de mouvement, divisible, impénétrable, et par conséquent palpable et mesurable (^) . »
N'y a-t-il dans ces paroles qu'une hardiesse de leuigage ? N'y a-t-il pas plutôt un écho de la théorie newtonienne sur l'identification de l'étendue infinie avec l'immensité divine ? Cette dernière opinion nous paraît la vraie.
Quant à la théorie de Malebranche, elle ne diffère de celle de Fénelon qu'en des points très secondaires (^) .