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Théorie de Spinosa

Dans la construction de sa théorie spatiale, et en général de sa cosmologie panthéiste, Spinosa s'est visiblement inspiré des doctrines cartésiennes. Le système philosophique du novateur frcinçais n'était ni dans ses thèses principielles, ni dans la pensée de son auteur, un acheminement fatéJ vers les conclusions hardies du Spinosisme. Mais il est indéniable que bon nombre de principes émis et défendus par Descartes peuvent facilement devenir, moyennant un léger travail de retouche, les bases d'une conception panthéiste de l'univers.

Pour Descartes, l'espace réel ou le lieu interne s'identifie avec la substance corporelle qui s'y trouve contenue.

En fait, dit-il, l'étendue avec sa triple dimension, la longueur, la largeur et l'épaisseur, constitue le corps au même titre qu'elle constitue l'espace. On ne constate entre ces réalités qu'une seule différence, et encore est-elle d'ordre logique : sous la notion de corps, nous entendons l'étendue délimitée, déterminée, ou plutôt individualisée, en sorte que nous la croyons modifiée si le corps dont elle est l'essence subit certains changements. Au contraire, l'étendue constitutive de l'espace demeure inchangée malgré les transformations continues de la matière. La raison en est que, pour devenir l'objet du concept spatial, l'étendue réelle doit être dégagée par

lient Dieu à l'univers. Ou bien 1 être divin se distingue réellement de l'univers, et alors il faut souscrire au dualisme.

Au surplus, douer l'être nécessaire et immuable d'un attribut qui convient à tous les êtres corporels et à nous-mêmes, c'est tenter la conciliation des contradictoires.

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abstraction des particularités qui l'individualisent et l'enchaînent à tel ou à tel corps de la nature. Considérée sous cet angle, l'étendue reste identique à elle-même au sein des métamorphoses des êtres corporels (^) .

A ce premier principe cosmologique, Desczirtes en ajoute deux autres non moins importants : l'impossibilité absolue du vide et l'infinité de l'espace.

Quel qu'il soit, dit-il, le vide a nécessairement une certaine extension. Or, cette propriété est le constitutif du corps. Admettre le vide dans le monde reviendrait à l'identifier avec la matière, ce qui implique contradiction (^) .

L'étendue réelle remplit donc non seulement tous les intervalles que nous observons entre les corps terrestres, elle occupe même l'immensité des espaces que notre imagination projette au delà de l'univers visible ; en un mot, elle est sans limite (^) . Identification de l'étendue avec la substance corporelle, continuité et homogénéité de l'étendue et de la matière, expansion illimitée de l'étendue, voilà auteoit de données principielles que Spinosa va reprendre pour son compte et utiliser pour la construction de son monisme.

Comme Descartes, il n'admet entre l'étendue et l'espace qu'une distinction d'ordre mental. L'étendue, dit-il, s'offre à nous sous différents aspects. Notre imagination qui ne voit que les apparences nous la représente comme une réalité composée de parties, divisible et même divisée en de multiples figurations aux contours bien déterminés. A chacune de ces figures nous donnons le nom de corps. Cette première manière de percevoir l'étendue ne nous en donne qu'une connaissance superficielle et abstreiite.

Il en est une autre qui est du ressort exclusif de l'intelligence.

(') Descartes. Principiorum philosophiae , P. Il, n° 10. Amstelodami, EIzeverius, 1664.

(-) Descartes, ouv. cit., P. ii, n" 16. (^) Descartes, oav. cit., P. n. n» 21.

Grâce à la force pénétrante de cette faculté, nous découvrons sous les modalités diverses dont se pare la matière une réalité commune, vraiment une, l'étendue substantielle à triple dimension, partout la même, réfractaire à toute division et positivement infinie (^) .

Pareille propriété ne peut être qu'un attribut de Dieu. L'être divin est donc un être étendu (") .

Si l'étendue est une et sans limite, si elle possède en même temps un caractère substantiel, il n'existe qu'une substance infinie, absolue, étemelle : c'est la substance divine.

Il est clair que cette substance unique doit être la source d'une multitude infinie d'attributs, puisque ce nombre se mesure à la perfection de l'être. Mais de ces attributs deux seulement nous sont connus, l'étendue et la pensée. Tous les deux s'identifient avec l'essence de Dieu; ils en sont l'expression, et comme elle, ils sont éternels et infinis.

En réalité, tous les êtres corporels que comprend l'univers se réduisent à des modes ou à des affections de l'un ou l'autre de ces attributs. Les corps ne sont donc pas, comme on est tenté de le croire, des substances individuelles et indépendantes, mais de simples figures découpées par notre imagination sur ce fonds réellement indivisible qu'est l'étendue infinie.

Entre ces figures et le substrat commun, il n'y a de place que pour une distinction modale (^) . Il en est ainsi des pensées diverses qui traversent notre intelligence ; ce sont auteint de modes de la pensée absolue qui s'identifie, elle aussi, avec l'être de Dieu.

En résumé, la théorie spatiale de Spinosa tient en ces trois pensées :

]° L'espace n'est autre chose que l'étendue ("*) ;

(') Spinosa, ouv. cit., P. ii, prop. 2, Scholium.

(-) Spinosa, Ethica, P. I, prop. 15, Scholium. Amstelodami, 1677.

(") Spinosa, ouv. cit., P. i, prop. 15, Scholium.

{") SpiNOS.A, ouv. cit., Definitio VI.

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2° L'étendue réelle est une, continue et infinie. Elle exprime un attribut constitutif de l'être divin, et ne peut, par conséquent, se prêter à aucune division, toute substance étant indivisible ;

3° L'étendue apparente, objet de l'imagination, revêt des formes multiples et variées qui, sans rompre l'essentielle continuité de leur trcune, délimitent les espaces occupés par chaque corps.

24. — Critique : VU répugne d'attribuer à l'étendue un caractère substantiel.

Il n'entre pas dans le plan de ce traveiil de soumettre à une étude de détail le système panthéiste de Spinosa. Notre unique tâche est de le considérer dans ses rapports essentiels avec la théorie spatiale.

Chez le philosophe hollsoidais, l'espace, on vient de le voir, atteint les limites extrêmes de l'objectivité réelle. Il s'identifie avec l'unique substance, à savoir la substance divine à la fois étendue et pensante.

Or la substantialisation de l'étendue est une de ces doctrines csu^tésiennes que la raison philosophique condamne aussi bien que le bons sens.

« Ils confondent, dit Locke, deux idées fort distinctes, si par corps et étendue ils entendent la même chose que les autres hommes, à savoir, par corps ce qui est solide et étendu, ce dont les parties peuvent être divisées et mues de différentes manières, et par étendue l'espace que ces parties jointes ensemble occupent. Il est vrai que la solidité ne peut subsister sans l'étendue, mais ce fait n'empêche pas que ce ne soient des idées distinctes.

« Il y a plusieurs idées qui pour exister ou pour pouvoir être conçues, ont absolument besoin d'autres idées dont elles

sont pourtant très différentes. Le mouvement ne peut exister ni être conçu sans l'espace, et cependant le mouvement n'est point l'espace (^) . »

Quel est le rôle de l'étendue ?

C'est de disséminer, de répandre la matière dans l'espace en établisscint entre les parties placées les unes en dehors des autres un encheûnement ininterrompu, une vraie continuité. Or, la répétition, la multiplication ou la dispersion d'un objet ne peut se confondre avec l'objet multiplié ou dispersé (*) .

Au surplus, l'étendue se confond si peu avec la chose étendue qu'elle reste toujours et partout identique à elle-même, quelle que soit la nature des êtres soumis à son empire. Que cette réalité soit ime force chimique ou physique, une pure impulsion mécsuiique ou la masse peissive des corps, que ce soit un être doué de vie ou un fragment de matière minérale, l'étendue commimique à toutes ces réalités le même état, le même genre de localisation spatiale, sans supprimer e» aucune manière la diversité réelle et qusJitative des choses étendues .

En affirmant l'universelle homogénéité de l'étendue. Descartes et à sa suite Spinosa avaient donc exprimé un adage philosophique dont l'évidente vérité était la condamnation même de leur système. Il est clair, en effet, que 81 l'homogène ne se confond point avec l'hétérogène, l'étendue

r) Locke, Essai sar l'entendement, liv. II, c. 13, n° II. Amsterdam, Mortier, 1729. Malgré certaines expressions imprécises ou équivoques, ce jugement de Locke n'en est pas moins fondé.

(') Janet, Œuvres philosophiques de Leibniz, t. II, p. 523. « Outre l'étendue, dit Leibniz, il faut un sujet qui soit étendu, c'est-à-dire une substance à laquelle il appartienne d'être répétée ou continuée. Car l'étendue ne signifie qu'une répétition ou multiplicité continuée de ce qui est répandu, une pluralité, continuité et existence de parties, et par conséquent elle ne suffit point pour expliquer la nature même de la substance répémdue ou répétée <lont la notion est antérieure à celle de la répétition. »

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se distingue réellement de l'infinie variété des substrats qu'elle affecte. L'opinion cartésienne, au contraire, bannit forcément de l'univers matériel toute différence queJitative et ne donne droit de cité qu'aux distinctions d'ordre quantitatif (^).

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