Théorie de Tschitserin
A ce groupe de systèmes ultraréalistes se rattache par des liens étroits Topinion de M. Tschitserin (^) .
Avant d'en exposer la partie originale, l'auteur énumère d'abord les propriétés de l'espace idéal.
Une de ses notes les plus saillantes, dit-il, est sans contredit sa continuité homogène. Il nous apparaît comme la forme pure de l'étendue. Rien même ne peut briser sa trame continue, car entre deux corps quelconques notre esprit se voit forcé de faire une place à l'espace. De plus, entre les parties qui s'enchaînent sans interruption, jamais ne se découvre la moindre différence qualitative .
L'espace idéal est aussi divisible, mais sa divisibilité est tout extrinsèque. Les corps qui y prennent place circonscrivent des dépéirtements spatiaux plus ou moins considérables, mais les limites qu'ils tracent appartiennent aux corps, nullement à l'espace lui-même dont la continuité parfaite ne subit aucun fractionnement.
(') Tschitserin, Raum und Zcit (Archiv fur systematische Philosophie. Î899, t. V. fasc. 2. pp. 137-158: fasc. 3, pp. 253-285.)
Dominant tous les événements qui se passent en lui, témoin impassible de toutes les évolutions de la matière, il est marqué au coin d'une immobilité et d'une immutabilité absolue.
Enfin, l'espace idéal est doué d'unité comme l'étendue abstraite, et son extension n'a point de bornes (^) .
Après cette analyse, d'ailleurs conforme en tous points aux données de l'observation interne, l'auteur se demande quelle est l'origine de la notion d'espace. 11 rejette la théorie empirique pour se rallier à celle des formes à priori.
L'expérience, dit-il, ne contient aucune des formes qui csu-actérisent l'espace idéeJ, et de plus, l'idée d'espace, comprenant tous les événements à la fois, ne peut être le résultat d'observations fragmentaires.
Du point de vue psychologique, cette opinion rejoint, on le voit, la théorie kantienne dont il sera question plus tard.
Mais toute la réalité de l'espace va-t-elle se réduire à cette représentation subjective construite de toutes pièces par notre intelligence sous l'empire de ses lois internes ? N'y a-t-il rien en dehors de nous qui réponde à cette forme idéaJe ?
L'auteur allemand ne peut souscrire à pareille hypothèse. Bien que le milieu dans lequel s'agite la matière nous soit donné par les aptitudes innées de nos facultés cognitives, il impose cependant ses lois à son contenu. En d'autres termes, les lois qui régissent les activités des corps, lois dont l'existence nous est connue par les sens, sont identiques à celles de notre représentation subjective. Or, cet accord constant est une garantie de l'objectivité réelle de la forme à priori de l'espace.
Cet espace extrinsèque, qu'est-il donc ? Le vide ? Non, car le vide, qui est un concept négatif, n'a point de lois. D'autre part, nous nous représentons l'espace comme étendu. Or l'étendue est toujours l'étendue de quelque chose.
Qu'est-ce donc? L'attribut de l'absolu. L'espace est im-
(^) TsCHlTSEftlN, art. cit., pp. 139-140.
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muable, immobile, éternel; il contient dans son sein tout ce qui existe, et à sa loi se soumettent tous les éléments qu'il abrite. En un mot l'espace, enviscigé comme principe objectif, est un phénomène de l'absolu dans le monde réel (^) .
Et cet absolu lui-même dont l'espace est la manifestation, qu'est-il ?
Est-ce la matière ? Non : l'espace n'a point un caractère matériel et partant ne peut être identifié avec l'étendue du monde matériel.
Il reste donc à en faire l'attribut de l'esprit absolu.
Et en effet, pour que les intelligences puissent entrer en communication les unes avec les autres, elles doivent posséder une même représentation de l'espace. Il faut aussi que cette représentation commune ait une même valeur non seulement idéale ou subjective, mais objective et réelle, sinon l'écheuige réel d'activités serait impossible.
De même que l'espace est posé par chaque intelligence individuelle, ainsi l'espace intellectuel commun est posé par une intelligence absolue qui comprend toutes les intelligences particulières. L'espace posé par l'intelligence absolue est identique à l'espace qui enveloppe tous les sujets pensants ainsi qu à l'espace réel dans lequel est contenu le monde matériel. 11 en résulte que l'espace est, dans toute la force du terme, l'attribut de l'esprit absolu (^) .
L'être de chaque objet, avons-nous dit, appartient au sujet absolu, puisque l'intelligence est une dans tous les sujets pensants. Il en est ainsi de toutes les forces particulières de l'univers ; toutes ont un fonds commun qui constitue la force en soi. Cette force comprend, à l'état potentiel, toutes les forces individuelles.
II existe donc une force absolue dont toutes les autres tirent
(') TSCHITSERIN, art. cit.. p. 274.
(') TsCHPrSERTN, art. cit., p. 276.
leur origine, une intelligence absolue qui pose l'espace et lui donne sa loi, un esprit absolu qui se révèle déins le temps et réunit tous les êtres dans une unité finale.
La force absolue et l'esprit absolu de la force sont donc deux états opposés : l'état potentiel et l'état actuel.
L'intelligence qui est la conscience de la force absolue dans son passage à l'état actuel représente leur relation, et l'univers considéré comme l'ensemble des forces individuelles est leur produit (^) .