CHAPITRE iï Théories ultrasubjectives
Article premier
L'Espace est une forme à priori, préexistant aux démarches des sens et de l'intelligence
29, — Théorie de Kant.
L'ÉTUDE métaphysique de l'espace a fait neutre un second courant d'idées radicalement opposé à celui que noue venons d'examiner.
D'après les ultrauréalistes, l'espace remplit un rôle éminent dans l'univers. Pour tous, il est le réceptacle universel de la matière; pour plusieurs il confine aux attributs de la divinité ; pour certains monistes il est la source et l'origine de tous les êtres corporels.
Dans le camp subjectiviste, au contraire, l'espace se voit dépouillé de toutes ses prérogatives et devient un phénomène purement subjectif du sujet connaissant.
Parmi la pléiade de philosophes qui professèrent et professent encore cette doctrine, la personnalité la plus marquante est sans contredit le philosophe allemEuid Kant. Sans doute, il eut des précurseurs dans cette voie nouvelle de l'idéalisme. Leibniz, Berkeley et Hume n'accordent à l'espace qu'un être idésd ou du moins ne lui donnent droit de cité que dsuis nos
représentations sensibles. Kant fut le premier, croyons-nous, qui donna pour base à tout un vaste système de philosophie les conceptions subjectives de l'espace et du temps.
Voici les idées maîtresses de cette théorie :
Le monde qui nous entoure n'a aucune des propriétés spatiëJes que nous lui attribuons. L'étendue des corps, leur position respective, leur forme extérieure, leurs dimensions, les distances qui les séparent les uns des autres, rien de tout cela n'appartient au monde de la matière. 11 y a bien, en dehors de nous, une ou plusieurs causes qui agissent sur nos sens externes et mettent en branle leurs énergies naturelles. Mais, c'est dans nos organes sensoriels même que ces influences brutes et informes, venues du dehors, reçoivent leur empreinte spatiale, nous apparaissent sous forme de corps étendus, distEOits les uns des autres, revêtus enfin de ces caractères que comprend notre représentation actuelle d'espgice.
Dans nos sens externes se trouve donc, antérieurement à toute expérience sensible, ime forme qui contient en germe l'espace infini et la multitude des espaces particuliers que nous découpons sans cesse dans cette étoffe illimitée. Cette forme spatiale innée précède logiquement toute activité sensible, non comme une sorte de représentation vague, imprécise ou vide de toute réalité, mais comme une disposition originelle, organique, comme une manière d'être qui rend le sujet sentant apte à percevoir dans un ordre spatial tous les phénomènes de la sensibilité externe. A raison de cette antériorité logique, Kant lui donne le nom de (( forme à priori » .
11 la dit encore (( pure », c'est-à-dire dégagée de tout élément emprunté à l'existence. Pour la concevoir dans sa réalité propre, il faut en effet l'isoler de tous les phénomènes auxquels elle communique les propriétés de l'espace.
Ailleurs, il l'appelle « nécessaire )> en ce sens qu'elle est une condition inséparable et essentielle de notre activité sensible. Elle conditionne la possibilité de nos perceptions
externes, puisque aucun phénomène ne peut être perçu avant de recevoir l'empreinte de cette forme.
En un mot, à cette forme à priori revient la mission de créer en nous l'atmosphère spatiale à travers laquelle nous arrivent toutes nos perceptions sensibles (^) .
Le subjectivisme introduit par Kant dans le domaine des connaissances sensibles fut étendu par lui au domaine de la connaissance intellectuelle. Là aussi, c'est par le jeu de formes subjectives ou innées qu'est réglé le fonctionnement de la raison et de l'entendement, en sorte qu'un même subjectivisme radical envahit l'ordre entier de nos activités cognitives.