Influence de cette doctrine
La conception de l'espace et du temps sur laquelle Kemt a édifié tout son système idéologique compte parmi les réformes les plus importantes qu'ait enregistrées l'histoire de la philosophie. « L'heure, écrit un auteur allemand, où Kant s est posé la question de savoir quelle est la nature de l'espace, fait réellement époque ; elle marque une orientation complètement nouvelle de la pensée philosophique moderne {") . ')
En réalité, l'influence du novateur fut immense aussi bien sur les hommes de science que sur les philosophes.
Du point de vue spatial, les héritiers de la doctrine kantienne se partagent en cinq groupes principaux.
Les uns, et ils sont très nombreux, sont restés fidèles à la doctrine du maître. Dans ce camp se manifestent sans doute certaines divergences de vue secondaires, mais ces divergences même résultent bien plus d'un travail d'exégèse, d'une interprétation ou plutôt d'im essai de conciliation de textes où la
(>) Kant's. Gesammehe Schriften, B. III. Kritik der reinen Vernunft S. 51-57. Berlin. 1904.
C') BendeR, Ueber die Realitât tion Raam und Zeit (Zeitschrift fur Philosophie und Philosophische Kritik. B. 87. S. 1.)
pensée kantienne semble peu cohérente avec elle-même, que d'une opposition réelle ou intentionnelle à l'une ou l'autre doctrine du novateur.
D'autres se montrent plus radicatix que le maître. Kant avait dépouillé le monde externe de ses caractères spatiaux au profit de la forme à priori inhérente à nos sens ; il admettait néanmoins l'existence en dehors de nous d'une ou plusieurs causes inconnues capables de fournir à notre activité sensible la matière brute et pléistique que la forme à priori devait revêtir de toutes les propriétés de l'espace. Un grand nombre de ses disciples et admirateurs suppriment cette inconnue, cet insaisissable fantôme de la chose en soi et réduisent toute la réédité corporelle aux sensations purement subjectives.
« Les objets que nous percevons, dit l'historien allememd Kuno Fischer, les objets que nous sentons, sont réellement en nous. S'ils nous paraissent extérieurs à nous, c'est uniquement p£U-ce que nous les considérons sous leur aspect spatial, c'est-à-dire comme situés les uns à côté ou à disteince des autres (^) . »
<( Les corps, pour M. Dunan, ne sont rien autre chose que nos sensations mêmes, objectivées par le fait de la loi qui veut que nos sensations prennent toutes les formes de l'étendue, et comme conséquence, occupent un lieu déterminé dans l'espace (^) . »
C'est au fond la pensée de Renouvier queuid il écrit : « S'il nous est impossible de connaître et de concevoir le noumène, nous pouvons affirmer qu'il n'existe peis pour nous (^) . »
11 est clair qu'une fois engagé dans cette voie, le subjecti-
(') Kuno Fischer, Ceschicht der neueren Philosophie, III, B. S. 346. Heidelberg, 1898.
(-) DuNAN (Revue philosophique, t. 53. p. 578, 1902).
(^) Renouvier, Essais de critiqae générale, 2^ essai, p. 7. Paris, Alcan 1859. — Renouvier, Z es catégories de la raison et la métaphysique de l'absolu, (Année philosophique 18%), p. 19.
THÉORIES ULTRASUBJECTIVES 65
visme kantien devait aboutir à de véritables extravageinces métaphysiques .
En fait , un troisième groupe de penseurs ou de rêveurs dont le représentant le plus autorisé est Fichte, poussèrent la doctrine à ses dernières conséquences et donnèrent ainsi naissance à une des formes les plus originales du panthéisme transcendanlal. Puisque le moi est réellement créateur du monde corporel grâce à la forme subjective de l'espace et du temps, puisqu'il l'est au même titre de l'ordre idéal par d'autres formes subjectives, puisqu'enfin ces deux mondes créés par le moi résident dans le moi, pourquoi donc ce moi ne serait-il pas l'absolu, l'être unique et nécessaire (') ? Telle fut assurément l'origine de cet étrange système qui engendre à son tour les théories panthéistiques de Schelling (^) et de Hegel (^) .
Un quatrième groupe enchérit encore sur le précédent ; il semble même avoir subi la fascination de la forme à priori de Kant. Pour ces philosophes, notamment pour les monistes Blassmann (^) et Plancks (^) l'espace est le principe de toutes choses (^) , ou du moins l'espace associé au temps constitue les formes fondamentales de tout être ('). Pour d'autres monistes, entre autres Drossbach (**) , l'espace, le temps et
(') Fichte, Grundlage der gesammten Wissenschaftslehre, I^ Theil, § I. — Cf. De San, Cosmologia, p. 28. Lovanii, Fonteyn, 1881.
(') Schelling, Darstellung meines Systems der Philosophie.
(') Hegeï., Encyclopàdie, Logik, Berlin, Duncker, 1843.
(■*) Blassmann, Prolegomena der speculativen Naturwissenschaft, Leipzig, Hirzel. 1855.
(*) Plancks, GrundUnien einer Wissenschafl der Natur als iViederherstellung der reinen Erscheinungsformen, Leipzig, Weigel, 1864.
(*) Blassmann, ouv. cit., S. 52.
(') Planks. ouv. cit.. S. 313.
(*) Drossbach, Ueber die Objekjte der Sinrtlichen Warhnehmur\g, Halle, Pfeffer. 1865.
la force doivent être considérés comme les propriétés originelles et constitutives de tout être objectif (^) .
L'illustre feimille de Kant compte encore, heureusement, parmi ses membres, des savants plus pondérés chez lesquels l'influence du novateur allemand n'a pas eu complètement raison du bon sens et de l'expérience. Si ces auteurs accordent, d'une part, au sujet connaissant un pouvoir créateur de l'espace et de ses formes variées, ils souscrivent néanmoins à la conception d'un monde spatial externe plus ou moins semblable à celui que nous créons en nous.
Pareille position est, d'évidence, intenable : le passage du subjectif à l'objectif est infranchissable pour qui ne connaît, que par ses créations personnelles, le monde externe. D'ailleurs, pour la plupart de ces savants, le principe de causalité n'a aucune valeur métaphysique et ne peut par conséquent rendre compte de notre besoin naturel d'extériorisation.
Appartiennent à ce groupe Lange (^) , Ueberweg (^) , Lotze (^) , Trendelenburg (^) , etc.
Telle est aussi, semble-t-il, l'opinion de l'illustre mathématicien français H. Poincaré. L'esprit, dit-il, crée l'espace avec
(^) Voir aussi à ce sujet le système quelque peu divergent, mais non. moins radical de Engel, Die Idée des Raames und der Raum, Berlin, Hertz. 1868.
(2) Lange, Histoire du matérialisme, t. 11, pp. 43-45. Paris, Reinwald, 1879. a Quoique l'espace et le temps ne soient pas des formes toutes préparées, ne devant se remplir de matière que par suite de nos relations avec les choses, ils peuvent cependant être des formes, qui, en vertu des conditions organiques, lesquelles pourraient faire défaut à d'autres êtres, résultent nécessairement de notre mécanisme sensoriel... L'espace et le temps ont de la réalité pour la sphère de l'expérience humaine, en tant qu'ils sont des formes nécessaires de notre intuition sensible ; en dehors de celle-ci, ils sont, comme toutes les idées qui s'égarent au delà de l'expérience, de simples illusions. » P. 43.
(') Ueberweg, System der Logik, 4. Auflage, S. 86.
(*) Lotze, Mikrokosmus, 3. Auflage, s. 254.
(*) Trendelenburg, Logische Vntersvchungen, 1 Band, s. 254. Berlin, 1867.
THÉORIES ULTRASUBJECTIVES 67
des matériaux et des modèles qu'il a en lui, puis, il choisit, et cela pour des raisons de pure commodité, celui qui paraît s'adapter le mieux au monde réel. Le rôle de l'expérience est de lui donner les indications d'après lesquelles il fait son choix (^) .
Enfin, mentionnons encore, comme effet de l'influence kantienne, cette sorte de scepticisme qu'on découvre hélas ! trop souvent dans la science actuelle, notamment en physiologie. Sans faire ouvertement de profession de foi au kantisme, combien de physiologistes ne suppriment-ils pas en fait l'objectivité réelle de nos sensations en dotant nos sens du pouvoir de transformer radicalement toutes les influences reçues du dehors et de façonner ainsi un monde de représentations mternes qui n'ont plus que de lointaines analogies avec les propriétés réelles de la matière ! Pour eux, comme pour Kant, les qualités sensibles qui étaient auparavant la propriété même des choses, ne deviennent-elles pas un simple revêtement dont notre âme les recouvre ?
31. — Arguments invoqués par Kant en faveur de sa théorie spatiale.
Quelles sont donc les assises de cette théorie qui a révolutionné tout à la fois les mondes philosophique et scientifique ?
!*• Comment pourrais-je, écrit Kant, placer en dehors de moi, les uns à côté des autres, les objets de mes représentations, si je ne possédais au préalable une intuition de l'espace dans lequel se fait cette localisation ? Or tout ce que nous percevons est perçu dans l'espace. L'intuition devance donc l'expérience ;
2° La notion d'espace est tellement ancrée en nous qu'il n'est
(') H. PoiNCARÉ, L'espace et ses trois dimensions (Revue de Métaphysique et de Morale, 1903, pp. 422-427).
pas en notre pouvoir de la bannir du champ de la conscience, bien qu'il nous soit facile de la vider de son contenu. Preuve nouvelle que l'intuition spatiale, loin de dépendre des choses extérieures, conditionne, au contraire, la possibilité de les percevoir ;
3° L'espace est marqué au coin d'une unité absolue. Les espaces particuliers proviennent donc d'une limitation, d'un fractionnement de l'espace unique, illimité;
4° La représentation spaticJe s'offre à nous sous forme de grandeur infinie renfermant, à l'état de possibilité, une multitude sans limite d'espaces particuliers. Or, on chercherait en vain un concept tiré de l'expérience, c'est-à-dire abstrait des données empiriques, qui contienne une multitude infinie de représentations ;
5" Enfin, la géométrie, qui est la science de l'espace, comprend un bon nombre de propositions ou d'axiomes nécessaires et universels. Citons, par exemple, cet énoncé classique : « l'espace a trois dimensions », ou encore « la ligne droite est le plus court chemin d'un point à un autre ». Se peut-il que les données contingentes et individuelles de l'expérience sensible nous fournissent des connaissances douées de nécessité et d'imiversalité, sans le secours d'une intuition qui jouisse de ces caractères ?
Tels sont les arguments dont se réclame la théorie kantienne.