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Critique des arguments

Premier argument, tiré de la localisation dans l'espace.

Lorsque l'enfant ouvre, pour la première fois, les yeux à la lumière, lorsqu'il touche de ses mains mal assurées son corps et les objets qui entourent son berceau, distingue-t-il déjà son être des corps étrangers, attribue-t-il à chacun des objets de ces perceptions tactile et visuelle une place déterminée dans l'espace ?

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La psychologie infantile ne permet plus aucun doute à ce sujet : le travail de localisation ne commence réellement chez l'enfant qu'à la suite d'un nombre considérable d'impressions.

Grâce à des expériences diversifiées et répétées, dit Taine, lorsqu'une sensation de picotement ou toute autre s'éveille dans mon corps, même en un point où l'atlas visuel me manque, elle ressuscite sa compagne inséparable, l'image d'une sensation musculaire spéciale, sensation d'une durée précise, plus longue que telle autre semblable, moins longue que telle autre semblable, différente de telle autre aussi longue. Par cet accolement et cette soudure, ma sensation de picotement se trouve meirquée d'un signe distinctif . Si l'on ajoute la réminiscence des sensations tactiles éprouvées au contact du point que l'organe explorateur est venu toucher, l'image associée se précise en se complétant ; nous situons notre sensation non seulement à telle distance de telle autre, mais sur telle côte, au creux du bras, à telle phalange du doigt.

Tel est, ajoute-t-il, l'atlas tactile et musculaire, le premier de tous... C'est par des mouvements instinctifs et désordonnés, par des tâtonnements, par l'expérience incessante qu'il fait de son toucher et de ses muscles, que le nouveau-né commence à le construire. Chez l'homme, le jugement localisateur est acquis, et le mécanisme interne se fabrique peu à peu, en lui... C'est une œuvre d'expérience (^) .

Primitivement, nous dit Weber, par la pure sensation, nous ne savons rien du lieu où sont ébranlés les nerfs qui nous communiquent la sensation. Au début, toutes les sensations sont de simples états d'excitation perceptibles à la conscience, lesquels peuvent se différencier en qualité et en degré, mais ne fournissent directement à la conscience aucune notion de lieu. Ces états d'excitation n'en fournissent qu'indirectement, par l'éveil d'une activité de notre âme au moyen de laquelle nous

(0 Taine, De VintelUgence. t. 1, p. 152. Paris. Hachette, 1878.

nous représentons nos sensations comme comprises dems un ensemble et douées de rapport (^) .

A en croire les savcints qui ont le plus étudié la formation et l'évolution de nos premiers concepts, noteimment Ribot (^) , Wundt (") , Spencer (*) , etc., la localisation spatieJe de nos perceptions n'est donc nullement un fait primitif, mais le résultat d'un long et pénible travail. Les premières données de la sensibilité sont vagues et indéterminées. Par une répétition constante et variée, elles prennent du relief, se diversifient au regard de la conscience et nous forcent à les distinguer l'une de l'autre, sans que nous puissions déjà leur assigner une situation spatiale déterminée.

Peu à peu l'étendue de notre corps et des objets qui l'environnent acquiert dans nos représentations des limites précises ; l'attention se fixe sur les relations de contiguïté et de distance, et alors seulement apparaît en nous la notion d'un espace particulier. Il est même probable que pendant une période assez longue de la vie infantile, cette représentation spatiale ne comprend qu'un très petit nombre de corps et de distances et ne dépasse guère les limites de la place où l'enfant se livre à ses premiers ébats.

Certes, il y a de la marge entre ces conceptions rudimentaires de l'espace et l'intuition kantienne !

En érigeant en principe l'emtériorité de l'espace infini, des situations respectives des corps et de leurs relations, le philosophe de Koenigsberg a donc méconnu la loi qui préside au développement progressif des connaissances humaines.

A ce premier reproche s'en ajoute un autre non moins grave.

(') WebeR, Handwbrterbuch, t. III, p. 48Ô.

(^) RiBOT, L'évolution des idées générales. Paris. Alcan, 1909.

(*) Wundt, Logik, Die Entwickelung der Erkenntnis, Der Raum, S. 495. Stuttgart, Enke, 1906. Cet auteur regarde comme absolument insuffisant ce premier argument de Kant.

(*) Spencer, Principes de Psychologie, t. II, c. IV.

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A l'effet d'établir le caractère aprioriste de la notion d'espace, Kant laisse soupçonner que les objets de la sensibilité externe sont d'eux-mêmes inétendus et partant imperceptibles, qu'il n'existe entre eux aucun ordre statique déterminé.

On entrevoit aisément la conséquence de cette hypothèse : si l'étendue et les attributs de l'espace n'appartiennent pas au monde externe; s'ils affectent, d'autre part, comme l'atteste l'expérience, tous les phénomènes de la sensibilité, ne faut-il pas accorder au sujet lui-même le pouvoir de créer les éléments constitutifs de l'espace ? De là à la forme pure, nécessaire, à priori, il n'y a qu'un pas.

Mais ce postulat hypothétique n'est-il pas gratuit et erroné ?

Sans doute, tous les phénomènes qui entrent dans le champ de la conscience portent l'empreinte de l'étendue. Mais d'où vient cette propriété ? Du sujet qui la perçoit ou de l'objet perçu ? Là est la question. Or, un premier fait que nous atteste l'expérience est la passivité de nos organes sensoriels à l'égard de leurs déterminants extrinsèques. Pour éprouver une sensation de chaud ou de froid intense, pour entendre un chant mélodieux ou discordant, pour voir le coloris d'une fleur, il ne nous suffit pas de faire appel à notre volonté libre ou à nos énergies internes. Nous sommes à ce point de vue complètement tributaires du dehors. En un mot, la sensation se produit en nous dans la mesure où nous sommes influencés par les causes externes. Jusqu'à preuve du contraire, il est donc logique de considérer la représentation subjective comme un reflet ou une copie plus ou moins fidèle des agents externes qui nous influencent.

Certes, on ne peut méconnaître que l'impression sensible et la réaction qui la suit dépendent en partie de l'organe impressionné, que l'intervention de certaines causes subjectives fausse parfois les données des sens. Néanmoins, le fait que nous pouvons connaître ces causes d'erreur et mesurer leur

part d'intervention ne prouve-t-il pas qu'il existe pour nos sens une activité normale qui mérite notre confiance ?

Si donc tous les phénomènes qui tombent sous les prises de l'observation sont réellement doués d'étendue ou de caractères spatiaux, il faut admettre que ce n'est point à l'organe ou à une forme subjective qu'ils ont emprunté ces propriétés ^ mais au monde externe.

Au reste, le simple fait de l'extériorisation de nos perceptions sensibles donne à l'hypothèse kantienne un solennel démenti.

L'homme adulte, le philosophe aussi bien que l'enfeinl reportent nécessairement et sponteinément sur le monde qui les entoure les données de la sensibilité. Or ce témoignage universel et constant devient une énigme si le monde spatial perçu n'est qu'une pure création de nos sens.

« Nous saisissons dans notre perception, écrit M. Bergson, tout à la fois un état de notre conscience et une réalité indépendante de nous. Ce caractère mixte de notre perception immédiate, cette apparence de contradiction réalisée, est la principale raison théorique que nous ayons de croire à un monde extérieur (^). »

A ce sujet, nous aimons à rendre hommage à ce philosophe français qui eut le courage de stigmatiser comme il le mérite ce subjectivisme outré lorsqu'il l'appela : « l'erreur capitale de la psychologie moderne (^) . »

33. — Deuxième argument, tiré de notre impuissance à nous libérer complètement de la représentation spatiale^

Cette représentation, dit Kant, s'impose à nous avec une telle nécessité qu'il nous est impossible de la bannir de nos

(') Bergson, MatièTe et mémone, p. 227. Paris, Alcan, 18%.

(^) Bergson, ouo cit., p. 60.

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intelligences, bien que nous puissions la vider de son contenu, c'est-à-dire de tous les objets qu'elle localise. Elle est donc indépendante de nous, antérieure à toute activité sensible, et par conséquent à priori (^) .

Le témoignage de conscience invoqué par Kant est incontestable : d'ordinaire, nos facultés cognitives ne parviennent pas à se dégager complètement des notions relatives à l'espace ; à peine bannies sous une forme, ces notions réapparaissent sous une autre avec un relief nouveau. Quelle en est la raison ? L'origine à priori de l'idée spatiale, répond le philosophe allemand ; sa dépendance à l'égard des données empiriques, nous dit l'expérience.

En réalité, l'étendue n'est-elle pas à la base de toutes nos connaissances expérimentales ? Non seulement elle est l'objet des premières démarches des sens, mais elle pénètre tellement toutes les autres propriétés corporelles qu'aucune d'elles n'est perceptible en dehors de l'étendue. Cet empire de l'étendue s'étend naturellement à l'imagination dont le rôle principal est de conserver et de reproduire toutes les données sensibles. D'autre part, l'intelligence humaine puise dans les représentations imaginatives l'objet de ses premiers concepts et ne peut même atteindre aux degrés supérieurs de l'être inaccessible aux sens, sans l'appui et le concours d'images concrètes où prennent corps les éléments positifs de ses conceptions transcendantales. Qu'y a-t-il donc d'étonnant que sous le régime de pareilles conditions d'activité, tout effort intellectuel tendant à éliminer l'idée d'espace s'accompagne naturellement d'images d'étendue et de distance qui objectivent à nouveau ce qu'il cherche à bannir du champ de la pensée (") ?

(1) Kant, Kritik der reinen Vernunft, I. B.. S. 46.

(2) Voir une excellente solution de cette difficulté chez SpenCER, Principes de Psychologie, t. 11. c. IV, § 399.

Cette lutte même entre les deux facteurs de la connaissgince n'est-elle pas l'une des preuves les plus concluantes de la dépendcince de notre intelligence à l'égcird de l'imagination et partant de l'origine empirique de notre concept spatial ?

L'intuition de l'espace, ajoute Kanl, conserverait encore sa nature propre, même si on la vidait de son contenu matériel. Hypothèse hardie, à notre avis irréaHsable. Abstraction faite des corps réels ou possibles, de l'étendue concrète ou simplement imaginée, des distances et des intervalles limités, la notion d'espace n'offre plus rien à l'esprit qui puisse être la matière d'une intuition.

34. — Troisième argument: les espaces finis résultent du fractionnement de l'espace infini.

Qui de nous s'est jamais surpris à fragmenter l'espace infini dans le but de délimiter les espaces finis des corps qui nous environnent ? Le philosophe de Koenigsberg croit cependant avoir découvert dans cet étrange procédé l'explication génétique de toute représentation de distcince ou de grandeur limitée. D'après lui, tout espace fini proviendrait d'une limitation, à des degrés divers, d'un espace infini, absolu, représenté dans une intuition à priori.

Que l'infini ne soit point pour nous une donnée primitive, il suffit, pour s'en convaincre, de se rappeler que l'idée d'infini telle que nous la concevons, est essentiellement négative. Elle résulte de la négation des limites imposées aux réalités finies. 11 nous est donc impossible d'en saisir même le sens si nous ne possédons déjà la connaissance de choses limitées. L'idée d'espaces finis précède donc nécessairement celle d'espace infini.

D'ailleurs, placer au seuil de la vie intellectuelle une idée dont la signification vraie échappe totalement à l'enfant et se

trouve encore enveloppée de tant d'obscurités chez l'adulte instruit et cultivé, n'est-ce pas contredire ouvertement aux données les plus évidentes de la psychologie, aux lois qui président au développement de l'intelligence humaine ?

En fait, interrogeons la conscience et voyons sous quelle forme l'espace nous apparaît dans le monde idéal.

La forme la plus usuelle est assurément l'idée abstraite et universelle d'espace. Elle jouit de l'unité essentielle à tout concept d'ordre mental, mais l'objet qu'elle représente n'est ni fini ni infini; à parler rigoureusement il est indéterminé, et à ce titre, il constitue un type idéal applicable à tous les espaces particuliers quelle qu'en soit la grandeur. Dégagée des données sensibles cette forme spatiale est nécessairement postérieure à la perception des espaces concrets dont elle n'est qu'un décalque idéalisé.

La supposer antérieure à l'expérience, en faire l'étoffe dans laquelle nous découpons les étendues limitées, serait renverser l'ordre des faits conscients au profit d'une hypothèse gratuite.

Une seconde forme est l'espace géométrique qu'on définit d'ordinaire : un continu à triple dimension, homogène et illimité.

Il est clair que pareille représentation suppose une intelligence bien développée, marque un de ces stades de l'évolution psychique que beaucoup d'hommes n'atteignent même pas.

Reste enfin l'espace imaginaire, produit hybride dû au concours simultané de l'intelligence et de l'imagination. Il est, en somme, le résultat d'une fusion de l'espace géométrique et d'une image vague et confuse d'étendue où la distance et les limites mobiles qui la circonscrivent prennent l'aspect de réalités positives. Doué d'unité apparente, indépendant comme tel de la matière, il nous donne, bien qu'il soit dépourvu de toute limite fixe, l'illusion d'un être réel.

Ici encore, de même que pour l'espace géométrique, l'infinité négative qu'on lui attribue, comme aussi la complexité de cette représentation nous interdisent d'en faire un point de départ des connaissances humaines.

35. — Quatrième argument, tiré du contenu de notre représentation spatiale.

La richesse de notre intuition spatiale, dit encore Kant, ne se comprend et ne s'explique qu'à la lumière des théories aprioristes. Quel est en effet le concept d'origine expérimentale qui contienne une infinité d'objets divers ? Si nul ne possède ce privilège, d'où vient cette intuition d'un espace infini où se trouve englobée la série séins limite de tous les espaces possibles limités ? D'évidence, elle ne peut provenir que de la constitution même de nos facultés cognitives.

Ce nouvel argument de Kant s'appuie, croyons-nous, sur une fausse interprétation des caractères inhérents aux idées abstraites. L'idée universelle d'espace contient une infinité d'espaces finis, non point comme une grandeur illimitée renferme virtuellement une multitude indéfinie d'espaces particuliers, mais en ce sens que cette même forme spatiale exprime avec la même fidélité n'importe quelle étendue possible. En d'autres termes, le nombre de grandeurs finies dont elle est le type idéal, n'a point de limites. Ainsi entendue l'infinitude appartient à tout concept parce qu'elle est le résultat naturel de l'abstraction et de l'expérience.

Quoi qu'il en soit, le seul infini dont il puisse être question, est l'infini d'extension ou de capacité qui caractérise l'espace géométrique et l'espace imaginaire. Or, est-il vrai que l'abstraction soit incapable de transformer les données sensibles en ces deux espèces de représentation spatiale ? Assurément non : l'infini que possèdent ces formes spatiales étant un infini

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négatif, il suffit à l'intelligence, pour l'élaborer, de nier les limites des réalités finies qu'elle conçoit abstraitement. En fait, parmi les éléments positifs que contiennent ces deux formes, il n'en est pas un seul qui ne révèle une origine empirique (^) .

36. — Cinquième argument, tiré de l'universalité et de la nécessité des axiomes géométriques.

L'expérience, écrit Kant, ne saurait communiquer pareils caractères aux axiomes de la géométrie.

M. Wundt s'inscrit en faux contre cette assertion kantienne. Le fait, dit-il, que les propositions géométriques se vérifient toujours et partout, sans exception, dans le monde empirique, est une raison suffisante de leur nécessité. Nous remeirquons, en effet, que les expériences nous paraissent d'autant plus décisives qu'elles se renouvellent avec une concordance plus constante. Nous tenons pour nécessaires celles qui ne présentent aucune exception. Il est donc faux que les jugements d'expérience ne puissent revêtir un caractère apodictique (") .

Cette nécessité que revendique M. Wundt pour les propositions d'origine empirique, la théorie aristotélicienne nous en donne une explication simple et adéquate. L'intelligence, nous dit-elle, grâce à un procédé éliminatoire qui lui est naturel, saisit dans les objets sensibles des notes essentielles, se référant à la quantité et les dépouille des particularités contingentes qui les attachent à un temps et à un espace déterminés. Ainsi idéalisés, ces types abstraits se prêtent à des rapports.

(') Voir une solide réfutation du kantisme par GoUJON, Défense de la Tnétaphysique chrétienne contre les attaques du criticisme, espace et temps (Revue des sciences ecclésiastiques, 1901, pp. 39-51). — Le subjectioisme kantien, i\°^ 13 et 14.

(==) Wundt, Logik. I, B., S. 495. Stuttgart, Enke. 1906.

à des relations qui dominent tous les temps et tous les lieux, deviennent, en un mot, nécessaires et universels.

En réalité, les analogies et les différences que l'on constate entre un objet pensé et le même objet imaginé nous montrent suffisaumment combien ce procédé nous est naturel et avec quelle facilité il réalise la transformation du concret en abstrait, de l'individuel en universel, du contingent en nécessaire.

Il en est tout autrement de la théorie génétique de Kemt.

Une forme congéniteJe, dit-on, enveloppe de ses secrets replis nos sens externes et y devient la source du nécessaire et de l'universel.

Comment la sensibilité peut-elle être le siège naturel d'une forme douée de pareilles propriétés > Comment peut-elle faire jaillir de son sein des activités qui dépassent essentiellement sa nature ? N'est-ce pas, en effet, une donnée évidente de la conscience que tout ce qui appartient au domaine des sens est étendu, particulier, contingent ?

Il y a plus : dcins le même acte, l'organe matériel aurait l'étonnante aptitude de percevoir non seulement les corps concrets et leurs relations de distance, mais l'espace infini et les rapports nécessaires de la géométrie pure. N'est-ce pas l'identification de l'esprit et de la matière, du spirituel et du sensible ?

« Si l'espace, dit avec à-propos M. Dunan, est représentable, ne fût-ce qu'au point de vue logique, aux phénomènes déterminés qui le remplissent, son rapport à ces objets n'est plus intelligible... Il resterait à savoir comment les phénomènes peuvent venir se prendre dans cette sorte de piège, et surtout, comment, avec nos organes, nous pouvons percevoir, en teint qu'étendues, ces phénomènes ainsi logés dans un espace dont l'intuition est tout intellectuelle et ne dépend en aucune façon de l'organisme (^) . »

(0 Dunan, Théorie psychologique de l'espace, p. 141. Paris, Alcan, 1895.

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37. — Examen d'un fait inconciliable avec la théorie J^antienne.

A en juger d'après les apparences phénoménales qu'il revêt dans nos organes sensoriels, le monde est un complexus de corps reliés entre eux par de multiples interactions. Le mouvement local y introduit des changements continus, soit dcins le volume des êtres corporels, soit dans leur situation spatiale, soit dans leurs rapports de contiguïté, de distance ou de voisinage. Le monde, en un mot, est un immense théâtre où les scènes se renouvellent sans cesse avec une infinie variété.

Sans doute, pour Kant, ce tableau n'a qu'une réalité phénoménale. Mais si peu objectif qu'il soit, il a sa réédité et une réalité qui change. Or tout changement demande une cause. Quelle est-elle ?

Est-ce le monde subjectif ou plutôt la forme à priori ? Impossible ; cette forme est réfractaire à tout changement quelconque. Née avec l'orgcine, eintérieure à tous les phénomènes, elle tient de sa nature ses directions spatiales, ses régions, ses relations et son rôle. D'autre part, y admettre un changement dû à des influences externes revient à lui enlever du même coup son caractère à priori et par conséquent à la dénaturer. Dans l'espace kantien, les corps doivent occuper des positions absolues, ou comme le dit M. Dunan : « des positions réelles et déterminées par l'espace lui-même indépendamment des rapports qu'ils ont entre eux. »

Les modifications incessantes que nous offrent les êtres corporels demeurent donc un fait inexplicable, à moins d'enlever aux formes à priori leur empire inutile, et de replacer dans le monde externe la cause objective des changements produits dans nos représentations sensibles (^) .

(') Kleinpeter, Der Raum- und Zeitbegrift der Matematik- tind Mechanik: (Archiv fur systematische Philosophie, 1898, S. 33-34.)

38. — Examen de quelques critiques spéciales de la théorie ^antienne: 1° Théorie de M. de Cyon sur les canaux semicirculaires.

Il existe dans notre oreille interne trois paires de canaux semi-circulaires, orientés suivant trois plans perpendiculaires entre eux. De nombreuses expériences ont suffisamment montré que ces canaux sont nécessaires à notre sens d'orientation, mais les physiologistes ne sont pas entièrement d'accord sur le rôle de cet organe : les deux théories actuellement en vogue ont respectivement pour auteurs Mach-Delage et de Cyon {').

D'après ce dernier auteur, les trois paires de canaux auraient pour unique fonction de nous avertir que l'espace a trois dimensions. Les souris japonaises n'ont que deux paires de CcUiaux; elles croient, paraît-il, que l'espace n'a que deux dimensions et elles manifestent cette opinion de la façon la plus étrange; elles se rangent en cercle, chacune d'elles mettant le nez sous la queue de la précédente, et ainsi rangées elles se mettent à tourner rapidement. Les lamproies, n'ayant qu'une paire de canaux, croient que l'espace n'a qu'une dimension; aussi leurs manifestations sont-elles beaucoup moins tumultueuses.

D'après M. Delage, la raison d'être de ces canaux est surtout de nous renseigner sur les mouvements de rotation de la tête. Quant aux déplacements relatifs du tronc ou des membres pgir rapport à la tête, quant aux déplacements du corps dans l'espace, leur rôle est absolument nul.

La théorie nouvelle de M. de Cvon a été vivement com-

(1) De Cyon. Dieu et Science, c. 1. pp. 20-92. Paris. Alcan. 1910.

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battue par des savants de marque, notamment par Wundt (^) et H. Poincaré (") .

Quoi qu'il en soit de la valeur de cette opinion, M. de Cyon et ses partisans (^) ont cru y trouver une condeimnation décisive de la théorie kantienne. A quoi bon, dit-on, la forme à priori de Kant, puisque nous possédons un organe matériellement adapté à la perception des trois dimensions de l'espace ? Pareil organe n'est-il pas nécessairement un agent reproducteur du monde spatial externe ?

L'importance accordée à cet essai de preuve physiologique nous paraît exagérée. Même dans l'hypothèse où la théorie du savant français fût confirmée par l'expérience, un disciple de Kant pourrait encore, avec raison croyons-nous, se soustraire aux conséquences qu'on en tire. Comment, dirait-il, connaissez-vous la disposition spatiale des canaux semi-circulaires, leur orientation suivant trois directions perpendiculaires entre elles ? Assurément par vos sens tactile, visuel ou musculaire. Mais alors qui vous dit que cette perception n'est pas tout entière prédéterminée par une forme à priori, inhérente à ces sens ? Que vous perceviez des éléments spatiaux en vous-mêmes, ou que vous croyiez en percevoir en dehors de vous, c'est toujours sous l'empire de la même forme subjective que se fera cette perception. Tel est au moins l'avis des kantiens .

En fait, n'y a-t-il pas dans cet essai de preuve une pétition de principe manifeste (*) ?

(0 Wundt, Logik, I. B., Der Raum. Stuttgart. Enke. 1906.

(^) H. PojNCARÉ, L'espace et ses trois dimensions (Revue de Métaphysique et de Morale. 1903. pp. 427-429).

(3) RawITZ, Ueber Raum und Zeit. (Archiv fiir Philosophie, 1909, S. 210-215.)

(') Von Max IsseRLIN, Eine neue « Lôsang des Raumproblems ». (Zeitschrift fur Philosophie und Philosophische Kritik, 1903, S. 116.)

39. — 2° La Tnétagéométrie s' accorde-t-elle avec la conception l^antienne de l'espace ?

« Si l'espace géométrique, écrit H. Poincaré, était un cadre imposé à chacune de nos représentations, considérée individuellement, il serait impossible de se représenter une image dépouillée de ce cadre, et nous ne pourrions rien changer à notre géométrie (^) . » Or, il n'en est pas ednsi. Si on faut disparaître de la géométrie euclidienne ceux des axiomes qui ne sont pas entièrement indispensables au concept d'espace pour en déduire les conséquences possibles, on arrive à une géométrie générale purement déductive et abstraite, qui a par elle-même une valeur propre et qui ne s'appuie pas sur la géométrie euclidienne. Cette géométrie générale se divise en trois branches connues sous les noms de géométries de Riemann, de Lobatschewski, et de géométrie d'Euclide qui n'est elle-même qu'un ccis particulier de la géométrie générale.

Il y a plus : la construction et l'étude de ces géométries nouvelles a conduit à l'hypothèse de l'espace à quatre dimensions, hypothèse qui, pour d'aucuns même, « se justifie et s'impose lorsqu'on veut avoir une idée plus juste et plus complète des espaces à trois dimensions (^) ».

Si ces géométries non euclidiennes et cette pluralité d'espaces sont possibles, que devient la forme à priori de Keint qui impose à l'esprit humain comme une donnée nécessaire la géométrie et l'espace euclidiens }

Cette difficulté est sérieuse. Est-elle de nature à ébranler jusque dans ses fondements la théorie keintienne de la connaissance ?

(') H. Poincaré, La science et l'hypothèse, p. 83. Paris, Flammarion, 1903. (2) Boucher, Essai sur l'hyperespace, pp. 66 et 74. Paris, Alcan, 1905.

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Plusieurs auteurs le croient (^) .

D'autres n'osent pas encore se prononcer : « Quant à savoir, dit M. Ribot, en quelle mesure les conceptions nouvelles s'accordent ou non avec la théorie sur l'espace « forme à priori de la sensibilité )>, on ne s'entend pas: les uns les jugent indifférentes, les autres défavorables au kantisme; ce litige, qui d'ailleurs ne nous regarde pas, n'est pas encore vidé (-) . ))

Pour certains disciples de Kant, les récentes découvertes des mathématiciens sembleraient même confirmer les idées du maître. « La doctrine de Kant, dit M. Isserlin, n'est nullement ébranlée par les attaques des mathématiciens Bien plus, les spéculations métagéométriques présupposent elles-mêmes l'espace et même l'espace euclidien; les objections qu'elles soulèvent s'écroulent devant les premières propositions fondamentales de la théorie kantienne (^) . »

En réalité, la question de la possibilité des géométries nouvelles reste toujours pendante. Bien qu'on n'y découvre aucune contradiction interne, il serait prématuré de conclure qu'elles puissent être un jour réalisées. D'autre part, la généralité des savants en conviennent, notre monde spatial semble en tous points conforme aux données de l'espace euclidien. Or, si ces géométries ne sont que des fictions ingénieuses, ou même si les espaces qu'elles nous décrivent ne peuvent être perçus que par des êtres doués d'une autre organisation que la nôtre.

(') KlEINPETER, Der Raum- und Zeitbegrift der Matematik nnd Mechanik (Archiv fur systematische Philosophie. 1898. S. 42). « Damit, écrit cet auteur, fait aber das ganze Fondament der Kantischen Erkenntnislehre ». Cf. H. PoiNCARÉ. La science et l'hypothèse, p. 83. Paris. Flammarion. 1903. - L'espace et ses trois dimensions (Revue de Métaphysique et de Morale 1903 p. 284.)

(^) RiBOT. L'évolution des idées générales, p. 178. Paris, Alcan. 1909. p IS.'ERUN. Eine neue « Lôsung des Raamproblems.. (Zeitschrift fur Philosophie und Philosophische Kritik, 1903. S. 119.)

ces géométries ne sauraient compromettre, semble-t-il, la conception kantienne qui, de l'avis de son auteur, conditionne uniquement notre expérience sensible.

Au surplus, Kant lui-même n'a nullement nié la possibilité des espaces à plus de trois dimensions. Après avoir formulé l'hypothèse, il ajoute : « S'il peut y avoir des étendues douées d'autres dimensions que la nôtre, il est même très vraisemblable que Dieu les a réalisées quelque part C) . »

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