Sur quoi se fonde la croyance au pouvoir constructeur
Les preuves invoquées en faveur du pouvoir constructeur sont-elles bien convaincantes ? Nous ne le croyons pas. En
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somme, M. Dunan n'en apporte qu'une seule : l'espace prend, dans la représentation, des formes différentes suivant qu'il est perçu par le sens de la vue ou le sens tactile. 11 en résulte, dit-il, que l'espace n'a pas une nature propre et absolue, mais une nature relative, conditionnée par la structure du sens dont il relève (^) .
Cette conclusion nous paraît complètement illogique. Assurément les deux espaces tactile et visuel diffèrent l'un de l'autre ; toute la question est de savoir s'ils sont exclusifs l'un de l'autre, ou s'ils ne sont pas plutôt, malgré leur diversité, complétifs l'un de l'autre.
Or c'est bien cette dernière hypothèse qui se vérifie. Nos sens sont destinés à se prêter un mutuel secours. « Nous ne pouvons pas, dit H. Poincaré, choisir parmi nos sens ceux qui nous donneront tout l'espace et ne nous donneront que cela; il n'en est pas un qui puisse nous donner l'espace sans le secours des autres (^) . » Bien que la connaissance de l'espace nous soit surtout fournie par le sens visuel, nous serions souvent exposés à l'erreur si le sens musculaire et le sens tactile ne venaient mettre au point les données spontanées de la vue. Lom donc de s'exclure mutuellement, les différents espaces finissent par se fondre en un seul espace nettement déterminé dont la configuration se trouve confirmée par le témoignage unanime des sens.
Tout ce que l'on peut conclure du fait invoqué, c'est qu aucun de nos sens ne nous donne d'emblée une connaissance parfaite de son objet. En inférer, au contraire, que nos sens créent leur objet, et, en l'espèce, construisent l'espace, c'est évidemment dépasser la portée du fait.
L'hypothèse du pouvoir constructeur et créateur des formes
(^) Dunan, Théorie psychologique de l'espace, p. 126. (^) H. Poincaré, Pourquoi l'espace a trois dimensions? (Revue de Métaphysique et de Morale, juillet 1912, p. 491.)
spatiales attribué aux sens est donc une hypothèse purement gratuite.
A défaut de toute autre preuve nous aurions le droit de nous en tenir à la thèse traditionnelle et d'admettre que nos sens, grâce au simple pouvoir reproducteur dont ils sont doués, possèdent l'aptitude naturelle à nous faire connaître, sous l'influence des causes externes, l'étendue réelle des corps, leur situation respective, en un mot toutes les notions afférentes à l'espace concret.
Mais cette doctrine frcuichit les limites de la probabilité et devient une doctrine certaine pour qui se rappelle la passivité de nos facultés cognitives et notre besoin d'extériorisation. Ainsi que nous l'atteste notre conscience, et cela en dépit de toutes les négations possibles, nous subissons l'influence d'agents extrinsèques et notre réaction interne se mesure à l'intensité de leur action. De plus, nous considérons spontanément comme appartenéint à un monde extérieur à nous l'objet représenté dans nos sensations et nul ne saurait se soustraire à cette nécessité naturelle. Or ces deux faits incontestés et incontestables demeurent inexplicables si nos connaissances sensibles ne sont pas le décalque plus ou moins parfait des réalités externes.
(( On trouverait, dit M. Bergson, dans cette idée que nous projetons hors de nous des états purement internes tant de malentendus, tant de réponses boiteuses à des questions mal posées, que nous ne saurions prétendre à faire la lumière tout d'un coup... Tout s'obscurcit, et les problèmes se multiplient, si l'on prétend aller, avec les théoriciens (de l'idéalisme) , du centre à la périphérie (^) . » (( L'erreur capitale, l'erreur qui, remontant de la psychologie à la métaphysique, finit par nous masquer la connaissance du corps aussi bien que celle de l'esprit, est celle qui consiste à ne voir qu'une différence d'in-
(1) Bergson, Matière et mémoire, p. 37. Paris, Alcan, 1896.
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tensité, au lieu d'une différence de nature, entre la perception et le souvenir (^) . » Pour l'idéalisme, en effet, ces deux actes se trouvent confondus comme des états forts ou faibles du même phénomène.