Conception fausse de l'unité spatiale
Enfin, il importe de signaler encore dans la théorie psychologique de l'espace défendue par M. Dunaoi, une conception de l'unité spatiale qui semble y jouer un rôle considérable et qui n'est cependant pas à l'abri de toute critique.
Soucieux de maintenir l'unité de l'univers qu'il regarde avec M. Bergson comme un tout continu indivisé et indivisible en corps indépendants, voulant aussi sauvegarder l'unité de la conscience, des étendues particulières et de la perception, l'auteur cherche à établir l'unité de l'espace sans laquelle, d'après lui, toutes les autres deviendraient une énigme.
« L'espace, dit-il, ne peut être composé ni d'indivisibles inétendus, ni d'indivisibles étendus; et comme, s'il est composé, il faut nécessairement qu'il le soit d'indivisibles ; comme d'autre part tout indivisible est forcément étendu ou inétendu, nous sommes en droit de conclure de là que l'espace n'est pas composé du tout, et par conséquent, d'ciffirmer son unité. Mais si l'espace est un, il faut, évidemment, que la représentation que nous en avons soit une, et que dcins cette représentation il entre tout entier, car il est clair que, si l'espace est un, il est tout entier partout où il est (^) . »
Il y a dans cette argumentation deux erreurs capitales dont l'une, d'ailleurs, est la suite logique de l'autre.
L'auteur part d'abord de cette idée que l'espace, s'il est composé, doit nécessairement l'être d'indivisibles. Qu'est-ce donc qui légitime pareille hypothèse ? N'est-il pas, au con-
(1) Bergson, ouv. cit., p. 60.
(*) DUNAN, Théorie paychologi
que de l'espace, p. 29.
traire, évident que le dilemme construit par M. Dunan est incomplet, qu'il appelle un troisième membre ? On peut supposer en effet dans un continu des indivisibles inétendus, des indivisibles étendus, et aussi des étendus indéfiniment divisibles . Les deux premières suppositions sont inadmissibles ; des indivisibles ne pouvant se toucher sans se confondre, ne donneront jamais du continu; d'autre part les termes a indivisibles étendus » s'excluent mutuellement puisque l'étendue est divisible par définition même. Il reste donc la troisième hypothèse.
Se peut-il, dira-t-on peut-être, que le continu soit constitué de parties étendues, actuellement distinctes, et cependeuit divisibles indéfiniment ?
Non sans doute, et le tort de l'auteur fut justement de ne pas distinguer deux sortes de composition très réelles, bien que très différentes l'une de l'autre : la composition actuelle et la composition virtuelle ou mieux potentielle. L'étendue comporte essentiellement la seconde et exclut la première. Elle comprend des parties dont les limites se confondent; elle forme un tout indivis, une réelle unité susceptible cependant de se transformer en nombre par division réelle ou mentale. Avant le fractionnement il y a donc, dans le continu ou l'espace, unité réelle et multiplicité potentielle, laquelle implique une divisibilité illimitée. Après le fractionnement, l'étendue primitive présente des parties actuellement distinctes dont chacune jouit des mêmes privilèges que l'étendue originelle, à savoir : l'unité et la multiplicité potentielle.
M. Dunan a reconnu cette luiité caractéristique de l'espace, et comme l'erreur a sa logique, il en est arrivé à cette conclusion qui heurte à la fois le bon sens et la métaphysique : « l'espace est totit entier là où il est ». Dès qu'on admet, en effet, que l'unité spaticJe est une unité absolument indivisible, on doit se résigner à ne jamais la posséder par parties. Restituez, au contraire, à l'espace sa véritable nature, sup-
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posez-le constitué de parties situées les unes en dehors des autres, mais privées de limites propres, il devient contradictoire de le localiser tout entier là où ne se trouve qu'une de ses parties possibles.
Il résulte de ces considérations que le continu réel, l'étendue concrète et l'espace réel sont divisibles, et que loin d'être tout entier dans la perception, l'espace ne s'y trouve jamais représenté que suivant certains de ses départements très restreints, correspondant aux champs d'action de nos sens percepteurs.
Tout ce que nous venons de dire de l'étendue réelle s'applique à l'étendue idéale ou abstraite, mais il ne peut être question de pareille étendue quand il s'agit de perceptions sensibles dont le caractère essentiel est d'être concrètes et individuelles.