II. Diverses espèces de lieux
L'auteur distingue trois sortes de lieux :
Le lieu absolu est celui qui ne peut être soumis à aucun déplacement, qui jouit par conséquent d'une immobilité absolue, ce qui constitue la perfection du lieu. Pareil lieu n'existe pas et n'est même pas pensable comme objet. C'est une intuition transcendante, un idéal pur comme l'espace idéal avec lequel d'ailleurs il se confond (^) .
Le lieu relatif est le lieu d'un corps au sein de l'espace. Il s identifie avec l'étendue, en sorte que tout corps porte en lui-même son propre lieu et sa propre étendue.
On le dit relatif parce que, s'il possède le caractère distinctif du lieu, c'est-à-dire l'immobilité, il ne la possède cependant qu'imparfaitement. Bien que tout corps, toute étendue soient réellement mobiles, déplaçables dans l'espace, tout corps et toute étendue sont doués néanmoins d'une immobilité idéale.
D'où vient cette espèce d'immobilité ?
(^) Dunan, La nature de l'espace (Revue de Métaphysique et de Morale, janvier 1913, pp. 80-81).
{") Dunan, hc. cit., p. 82.
(^) Dunan, La nature de l'espace (Revue de Métaphysique et de Morale, novembre 1912. p. 794).
(*) Dunan, La nature de l'espace (Revue de Métaphysique et de Morale, janvier 1913, p. 86).
L'espace global, infini, est un, immobile, indivisible, tout entier là où il est. D'autre part, le corps, en tant qu'un, se trouve dcins l'espace global et lui est coextensif. A ce point de vue, ni l'un ni l'autre n'étant divisibles, les deux unités doivent se compénétrer; le corps jouira donc de l'immobilité de l'espace totcJ. Seulement, cette unité et cette immobilité sont d'ordre idéal. En d'autres termes, l'union du lieu relatif et de l'espace se fait dans la pensée pure où ils sont tous deux considérés comme des unités qui s'entre-pénètrent. Il faut ici éviter le jeu de l'imagination qui rendrait cette union inintelligible en y introduiseuit le multiple.
Cette conception est éminemment obscure. Tâchons de l'éclaircir par un exemple. Considéré comme une succession de positions, le mouvement implique la multiplicité et par suite la mobilité. En tant qu'il est un, au contraire, le mouvement est immobile, non pas à la manière des choses qui ne bougent pas ou qui paraissent ne pas bouger ; il reste mobile à l'égard des sens, mais il possède une immobilité idéale qui se pense et ne se perçoit pas (^) . Là, en effet, où il y a unité, il n'y a plus à chercher des changements de position puisque la position s'étend à tout l'espace que le mobile doit parcourir ; le corps est donc partout présent à la fois dans l'espace qu'il va fréinchir; à ce point de vue il est donc immobile.
Mais ainsi conçu, le lieu relatif peut-il réellement exister ?
« On peut dire, écrit l'auteur, qu'il est existeuit ou inexistant suivant qu'on le rattache à l'espace en tant qu'il est un, ou au même espace en tant qu'il est multiple.
« En effet, dans l'espace en tant qu'il est unité et idéalité pures, le lieu relatif se constitue sous la formie d'une intuition transcendante de l'esprit, et par là, d'une meulière ferme, sans tâtonnements, ni progrès, ce qui est la condition d'un
(') DUNAN, La nature de l'espace (Revue de Métaphysique et de Morale, janvier 1913, p. 84)
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vrai lieu puisqu'il faut qu'un lieu soit immobile ; et ce rattachement immédiat à l'espace idéal lui donne un caractère de véritable immobilité. Le lieu donc, en vertu de son rapport à l'espace absolu, est existant.
« Au contraire, dans l'espace en tant qu'il est multiple, c'està-dire qu'il est l'ensemble des étendues de tous les corps, le lieu relatif n'arrive pas à se fixer, parce que l'ensemble des corps auxquels on le rapporte est arbitraire, peut s'étendre indéfiniment, et par conséquent le laisse toujours incertain, toujours variant, ce qui est incompatible avec la nature du lieu qui exige une détermination positive et stable... ; rapporté à l'étendue cosmique, le lieu n'est donc pas lieu et peut être dit inexistant (^) . »
Grâce à cette distinction, M. Dunan considère comme un pseudo-problème la question de savoir comment les corps peuvent prendre place dans les lieux relatifs. La question, dit-il, ne se pose pas, car le lieu en tant qu'il est existant ne trouve dans l'espace absolu ni corps ni étendues avec lesquels il pourrait être en rapport. Quant à l'univers de la représentation où il y a corps et étendues, le lieu relatif est lui-même inexistant, ce qui supprime toutes les difficultés que fait surgir la supposition de son existence.
11 est enfin une troisième sorte de lieu appelé lieu empirique. On donne ce nom aux étendues particulières, aux places vides que les sens nous représentent et que nous considérons indépendamment de tout rapport, soit à l'espace idéal et purement un, soit à l'espace réel, à la fois un et multiple. Ce lieu se réfère donc à l'espace purement multiple qui est l'ensemble des étendues particulières. M. Dunan rejette cette sorte de lieu comme un fantôme. L'expérience qui nous le renseigne est, pour lui, une expérience brute où l'intervention des sens
(») Dunan. La nature de l'espace (Revue df Métaphysique et de Morale, janvier 1913, p. 84).
n'est peis éclairée par la lumière de l'idée. En un mot, c'est une expérience tronquée et fausse. Le monde des corps, en tant qu'il est réel, implique tout à la fois une unité transcendante, idéale et une multiplicité sensible (^) . Et maintenant, qu'est-ce donc que l'espace ?