Système de Leibniz
La définition que Leibniz nous a donnée de l'espace est peut-être l'une des mieux connues : « l'espace est l'ordre des coexistants. )>
(( Il est, ajoute-t-il, quelque chose de relatif comme le temps. Il marque, en terme de possibilité, un ordre de choses qui existent en même temps en tant qu'elles existent ensemble, mais sans entrer dans leur manière d'être. Aussi, sans le corps, l'espace n'est rien que la possibilité d'en mettre (^) . »
Confiants en cette déclaration, si claire en apparence, si précise, plusieurs auteurs n'hésitèrent pas à ranger l'opinion leibnizienne peirmi les théories réalistes modérées. D'autres même crurent y retrouver, sous une forme rajeunie, les idées aristotéliciennes .
En dépit des apparences, ce jugement paraîtra bien peu fondé à celui qui parcourt les développements dont Leibniz lui-même a enrichi sa définition. Sa correspondance présente à ce sujet un intérêt spécial: « Du temps, dit-il, dans sa quatrième réplique à Clarke, n'existent jamais que des instants, et l'instant n'est pas même une partie du temps. Quiconque considérera ces observations, comprendra bien que le temps ne saurait être qu'une chose idéale, et l'analogie
(>) Janet, Œuores philosophiques de Leibniz, t. II, pp. 639, 675 et passim.
du temps et de l'espace fera bien juger que l'un est aussi idéal que l'autre (^) . »
Dans sa lettre au Père Des Brosses, son langage n'est pas moins catégorique. Il y déclare, en effet, que les monades n'ont entre elles aucune relation spatiale, qu'il appartient à notre esprit de les représenter, soit comme disséminées dans l'espace, soit comme condensées en un point mathématique (^).
Cette conception idéaliste de l'espace ne doit point nous étonner; elle est une conséquence logique des idées principielles de la cosmologie leibnizienne. Dans un monde entièrement constitué de monades inétendues, il n'y a point de place pour des relations concrètes de distance qui présupposent nécessairement, comme termes ou points d'appui, des éléments étendus. Sans doute, on peut y concevoir des relations linéaires, mais la ligne dans le sens mathématique du mot est un abstrait qui appartient exclusivement au monde idéaJ.
Au surplus, Leibniz est un adversaire décidé du continu. L'étendue, pour lui, est non seulement une fiction imaginaire; elle est en outre un concept contradictoire. Tout continu, dit-il, est un composé et tout composé présuppose ses composants. Ceux-ci, à leur tour, sont simples ou composés. Soutenir la seconde hypothèse, c'est reposer la même question et inaugurer un processus à l'infini qui ne pourra jamais nous donner les vrais constitutifs de l'étendue. Le continu apparent est donc, en fait, formé de points simples, indivisibles et même distants les uns des autres, puisque deux indivisibles ne peuvent se trouver en contact sans se confondre et se résoudre
(^) Id., ouv. cit., p. 662.
{^) Episiola ad P. Des Brosses, p. 682. « Spatium fit ordo coexistentium phaenomenorum, ut tempus successivorum, nec ulla monadum propinquitas, aut distantia spatialis, vel absoluta, dicereque esse in piincto conglobatas, aut in spatio disseminatas est quibusdam fictionibus animi nostri uti, dum imaginari libenter vellemus quoe tantum intelligi possunt. »
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en un point mathématique (^) . Cependant, encore que les monades soient inétendues, l'ordre qui les relie les unes aux autres nous donne l'illusion d'un espace continu.