Système de Berkeley
Peu d'auteurs ont combattu avec plus de rigueur la théorie de l'espace absolu. Aussi l'étude de Berkeley sur l'espace est un vrai réquisitoire où ne trouve grâce aucune des raisons fallacieuses dont se réclame cette étrange théorie.
Pour lui, l'espace vide de toute réalité corporelle n'est rien. On le dit infini, immobile, indivisible. Certains philosophes s'imaginent même qu'en dehors de Dieu, il est la seule réalité qui ne puisse être anéantie, et pour ce motif, lui accordent une entité incréée, digne d'être comptée parmi les attributs de la divinité. En fait, cet espace est simplement une absence de corps et ne possède aucun caractère positif.
L unique difficulté que nous éprouvions à ce sujet vient de l'étendue, car l'étendue est une qualité positive dont il nous
(•) LUGUET, Etude sur la notion d'espace d'après Descarfes, Leibniz et Kant. Paris, Durand. 1875. « Ainsi, dit cet auteur, cette notion est ramenée à la totalité des rapports de situation ou de distance que les choses peuvent successivement et indifféremment occuper les unes à l'égard des autres dans Tunité de notre aperception... Le tort de Leibniz, et c'est un tort grave, est de ne pas dire assez expressément si les choses dont il s'agit sont les choses visibles ou tangibles ». p. 172.
est impossible de dépouiller l'espace absolu. Mais que peut être une étendue réfractaire à toute division, une étendue dont l'existence échappe aux sens, à l'imagination, voire même à l'intelligence ?
En cette matière, dit-il, les illusions sont nombreuses. Il en est une qu'il importe de relever, la voici : Chassons de notre imagination toutes les représentations de l'univers matériel pour ne plus y laisser que l'image de notre propre corps. L'immense capacité qui comprend actuellement tous les êtres de la terre et des cieux ne contiendra plus alors qu'un être solitaire. Néanmoins, dans cette hypothèse comme dans l'état actuel du monde, ne semble-t-il pas que ce corps unique continuera ses évolutions pacifiques en se mouvant dems l'espace ? Dès lors se peut-il que l'espace ne soit rien ?
Pure illusion, nous dit avec raison Berkeley. Le corps tient de lui-même et non pas du milieu ambiant l'aptitude à se mouvoir. Et pour exercer ce pouvoir qui réside en lui, il requiert simplement comme condition l'absence de tout corps sur le parcours à effectuer. Or cette absence que nous appelons espace n'a évidemment rien de réel.
Suivant cet auteur, l'espace absolu est identique avec le néant; l'un et l'autre sont sujets des mêmes attributs négatifs. L'un et l'autre comptent parmi les êtres fantastiques que notre esprit est impuissant à se représenter (^) .
Cette critique du philosophe anglais nous paraît fondée. Peut-être cependant y a-t-il exagération à soutenir que nous n'avons aucune idée de l'espace absolu. Le fait que nous en parlons, que nous en décrivons les propriétés prouve le contraire.
De même, l'identification du vide avec le néant n'est pas à l'abri de tout reproche. Le vide, il est vrai, n'a point d'être concret, individuel. Mais à l'encontre du néant qui ne jouit
(*) Berkeley, Treatise on the principles of human Knowledge, n°^ 52-57. — Theory of vision, t. I, pp. 259 et suiv.
THÉORIES ULTRASUajECTlVES 129
d'aucune possibilité physique, l'espace vide se présente à nous comme une condition d'existence de la matière et de ses mouvements, comme une absence de corps impliquant la possibilité d'en mettre, ou même comme un ensemble de relations possibles entre des corps réalisables. 11 y a donc entre l'espace abstrait et le néeuit une différence essentielle dont l'importance n'a pas été seiisie peur le philosophe anglais.
Malheureusement, après avoir si vigoureusement combattu la théorie de l'espace absolu, Berkeley ne sut se mettre en garde contre une réaction exagérée. Par crainte de l'absolu, il rejeta l'espace et l'étendue dans le monde idéal, leur enlevant ainsi du même coup toute objectivité réelle.
C'était d'ailleurs l'aboutissement fatal de son système idéologique. Sans être partisem de l'idéalisme absolu, il fait néanmoins à ce système d'importantes concessions. Pour lui, la substance corporelle n'est qu'un complexus d'idées et de représentations mentales; et les qualités géométriques des corps, comme aussi les qualités sensibles, se résolvent uniquement en phénomènes subjectifs, ayant leur siège dans le sujet pensant. En un mot, la substance pensante est la seule chose qui possède une existence réelle.
Il est évident que dans pareille théorie l'espace se trouve dépouillé de tout caractère objectif.