Apparente divisibilité de la matière. Sa cause
En fait, cependant, tout autre est la représentation que nous en donnent la perception sensible et l'intelligence. M. Bergson en convient, et se pose à lui-même cette objection : « D'où
{') Bergson, L'évolution créatrice, p. 237.
(2) Id , ibid., p. 257.
(') Id. Ibid., pp. 217-238.
('') Bergson, Matière et mémoire, p. 263.
{') Bergson, Matière et mémoire, p. 276.
THÉORIES ULTRASUBJECTIVES 14-
vient alors l'irrésistible tendance à constituer un univers matériel discontinu, avec des corps aux arêtes bien découpées, qui changent de place, c'est-à-dire de rapport entre eux (^) ? »
A en croire l'auteur, la division de l'étendue et la solidification du fluent seraient surtout le fait, d'une part, de la perception concrète affectée de mémoire (facultés essentiellement orientées, non vers la connaissance, mais vers l'action), d'autre part, de l'intelligence qui accentue et prolonge ce travail de sectionnement et de solidification.
La division de la matière continue a sa cause, dit-il, dans une tendance spéciale dont on a négligé l'étude et qui s'explique par la nécessité où nous sommes de vivre, c'est-à-dire d'agir.
Le pouvoir conféré aux consciences individuelles de se manifester par des actes exige la formation de zones matérielles distinctes, correspondant à des corps vivants. En ce sens, notre corps et les autres corps doués de vie sont ceux que nous distinguons le mieux dans le continu de l'univers. Une fois ces corps constitués et distingués, les besoins qu'ils éprouvent les amènent à en distinguer d'autres. Chez les plus humbles des êtres vivants, la nutrition exige une recherche, un contact, une nourriture, en un mot des êtres distincts et en apparence indépendants.
Nos besoins relatifs à la conservation de l'individu et de l'espèce sont donc autant de faisceaux lumineux qui, braqués sur la continuité des qualités sensibles, y distinguent les corps les uns des autres. Les êtres vivants ne peuvent donc se satisfaire qu'à la condition de tailler, dans cette trame ininterrompue, un corps, puis un autre et ainsi de suite.
Etablir des rapports entre des portions découpées de la réalité sensible, c'est ce que l'auteur appelle « vivre ».
(') BrRGSON, Matière et mémoire, p. 219.
Notre perception termine donc la matière là oii s'aurrête notre action possible sur elle, là où elle cesse d'intéresser nos besoins. (( Aussi la première et la plus apparente opération de l'esprit qui perçoit, est de tracer des divisions dans la trame continue de l'étendue, cédant ainsi aux suggestions du besoin et aux nécessités de la vie pratique. » « Percevoir signifie immobiliser (^) . »