5° Rôle de l'espace
Ici intervient le rôle de l'espace. En effet, « pour diviser de la sorte le réel, nous devons, écrit M. Bergson, nous persuader que le réel est arbitrairement divisible. Nous devons tendre en dessous de la continuité des qualités sensibles qui est l'étendue concrète une et indivisée un filet aux mailles indéfiniment déformables et infiniment décroisseintes. Ce substrat simplement conçu, ce schème tout idéal de la divisibilité arbitraire et indéfinie est l'espace homogène (") ».
Ce schème, on le voit, n'est ni une propriété des êtres corporels , ni une forme à priori ou condition essentielle de notre faculté de les connaître. Il n'est pas plus en dehors de nous qu'en nous. En fait, il exprime, sous une forme abstraite, le double travail de solidification et de division que nous faisons subir à la continuité mouvante du réel pour nous y assurer des points d'appui, pour nous y fixer des centres d'action et y introduire des changements véritables. Ou, comme le dit encore M. Bergson, l'espace homogène est im principe de division introduit dans le réel, non en vue de la connaissance mais de l'action (^) .
(') Bergson. Matière et mémoire, pp. 232 et 234, (=) Id., ibid.. p. 234.
(') Id.. ibid.. p. 235.
THÉORIES ULTRA SUBJECTrx^S 149
80. — Quelle est la nature, quelles sont les propriétés de l'espace bergsonien ?
Le système cosmologique de M. Bergson, et notamment sa théorie spatiale, peuvent se ramener aux propositions suivantes :
1° L'univers forme un tout continu dont toute la réalité consiste en un flux perpétuel, en des mouvements réels, mais phénoménaux (') ;
2° L'étendue concrète, constituée par la diversité des qualités sensibles, est d'elle-même indivisée et naturellement indivisible. La divisibilité de la matière est tout entière relative à notre action sur elle, c'est-à-dire à notre faculté d'en modifier l'ûspecf; elle appartient non à la matière mais à V espace que nous tendons en dessous d'elle pour la faire tomber sous nos prises. Pareille division est donc artificielle, provisoire et illusoire.
Envisagée dans son ensemble, la matière étendue est comme une conscience où tout s'équilibre. . . elle offre l'indivisibilité de notre perception qui d'ailleurs est douée, elle aussi, d'extension (^) ;
3° La stabilité et l'immobilité, la quantité pure, le multiple et le nombre, l'homogénéité, la divisibilité indéfinie sont autant de propriétés étrangères à la matière réelle, mars caractéristiques de l'espace homogène, et introduites par nous dans la matière en vue de l'action (^) ;
4** L'espace homogène ne précède ni l'étendue concrète, ni la connaissance immédiate que nous en avons ; il n'est ni un réceptacle destiné à recevoir les corps, ni une forme à priori
(') Bergson, L'évolution créatrice, passim. — Matière et ntémoire, pp. 214-215.
(^) Id., Matière et mémoire, pp. 245, 246, 276.
(') Id. Essai sur les données immédiates de la conscience, p. 74. — Matière et mémoire, pp. 214-215.
dans laquelle les données sensibles viendraient se parer de caractères spatiaux (') ;
5° L'espace homogène est essentiellement un schème idéaJ, un symbole simplement conçu qui intéresse les démarches d'un être qui agit sur la matière, mais non pas le travail d'un esprit qui spécule sur son essence (^) ; c'est un filet infiniment divisé que nous plaçons en dessous de la continuité matérielle pour nous en rendre maîtres, pour la décomposer deuis la direction de nos activités et de nos besoins (^) ; c'est enfin la figuration symbolique à laquelle aboutit notre intelligence lorsqu'elle prolonge jusqu'à son terme ultime le mouvement de détente de l'esprit qui a constitué la matière (^) ou en d'autres mots, c'est le terme idéal du mouvement de descente dont la matière dessine simplement la direction.
6" Enfin, grâce à une intuition pure, à une vue intérieure de l'élan vitéJ, qui élimine le jeu de la perception extérieure, de l'imagination et de l'intelligence, nous pouvons même obtenir de l'univers une connaissance immédiate dégagée de toutes les propriétés inhérentes à l'espace homogène ('') .