Critique de ce système. Le monisme bergsonien
Le cadre de cet ouvrage ne nous permet pas d'entreprendre un examen critique de toutes les thèses hardies qui forment l'ossature de ce système cosmologique. Avant d'aborder l'étude de la théorie spatiale qui nous intéresse spécialement, il ne sera cependant pas inutile de signaler quelques-unes des erreurs principales dont la théorie bergsonienne de l'espace se montre solidaire.
(') Bergson, L'évolution créatrice, pp. 221-225.
(^) Id., Matière et mémoire, p. 246.
(') là. y Matière et mémoire, p. 274. — L' évolution créatrice, p- 221.
(*) Id., L'évolution créatrice, pp. 221-222.
{') Id.. Matière et mémoire, p. 232.
Il y a d'abord la conception unitaire de l'univers, la négation de la distinction des êtres cosmiques. Or, s'il est un fait universel et indéniable, une donnée immédiate de l'expérience, c'est bien la multitude des individus, la pluralité des existences. « Moi et non-moi, dit Fouillée, moi et tous, forment une discontinuité primitive qu'aucun artifice ne saurait supprimer (') . »
Que le morcelage du réel n'intéresse que l'aspect du continu et ne soit lui-même que le produit artificiel d'une opération intellectuelle faite en vue de l'action, c'est encore une de ces assertions contre lesquelles proteste la science aussi bien que le bon sens.
(( 11 n'est pas vrai, dit encore avec à-propos Fouillée, que le rôle de l'intelligence soit de morceler la réalité pour la rendre utilisable. Ce n'est nullement mon intelligence qui morcelle l'eau en hydrogène et en oxygène, ni qui donne sa forme et son poids à l'atome d'hydrogène, ni qui fixe les espèces chimiques; et ce n'est pas non plus pour utiliser ces espèces, si parfaitement déterminées indépendamment de mon utilité, que j'en découvre les propriétés objectives, soumises aux lois du poids, du nombre et de la mesure.
« Ce n'est pas non plus pour mon utilité que je découpe la vie en espèces animales, telles que le tigre ou le serpent.
(( La science n'est pas une discontinuité artificielle au sein de la nature. Voici dans un bocal de la soude, et dans une autre de l'acide sulfurique. Malgré la continuité de l'univers, les deux substances n'agissent pas l'une sur l'autre d'une manière chimique; si, au contraire, je les mêle, il se produit du sulfate de soude. Dira-t-on que les concepts d'acide sulfurique. de soude et de sulfate de soude sont découpés artificiellement dans le grand Tout par une abstraction volontaire ?
(') Fouillée, La pensée et les nouvelles écoles anti-intellectualistes, p. 16 2» éd., Paris. Alcan. 1911.
« Nous aurons beau vouloir que l'acide sulfurique et le sodium donnent du chlorure de potassium, ne comptons pas sur nos volontés pour modifier d'un iota le livre de la nature (^) . »
« Cette réplique, ajoute M. Farges, pcuraîtra irréfutable à tout homme de bon sens. C'est la réalité même qui impose à notre esprit ces « découpages » dont toute l'utilité pratique vient précisément de leur conformité avec le réel, puisque notre action ne pourrait se mouvoir dans l'irréel (^) . ))
Sans doute, tout s'enchaîne dans l'univers ; aucun être n'échappe à l'influence de ses congénères, et il devient même de plus en plus probable qu'il n'y a pas de vide permanent au sein de la matière. Mais ces interactions de tous les agents n'en suppriment nullement la distinction réelle. Ces deux faits, aussi évidents l'un que l'autre, s'imposent au même titre. Le tort de M. Bergson fut de supprimer le second au profit du premier, sous l'empire de préoccupation monistiques.
82. — La théorie du devenir universel et purement phénoménal.
Le système bergsonien contient une seconde erreur non moins funeste : la réduction de tous les êtres à un devenir universel, purement phénoménal et sans cause. M. Bergson, on le sait, nie, en fait, toute causalité réelle, ne voit dans la substance qu'un être chimérique et fait consister l'apparente stabilité des qualités corporelles en une contraction de mouvements extrêmement rapides (^) .
Si la totalité des phénomènes naît et disparaît sans interruption, si le phénomène qui s'évanouit n'est pas réellement
(1) Fouillée, ouv. cit., p. 222.
{-) Farces, La philosophie de M. Bergson, p. 353, Paris, 5, rue Esyard. 1914.
(*) Bergson, Matière et mémoire, pp. 247 et 276.
cause de celui qui le suit, si aucune force sous-jacente ne fait éclore la série des réalités fluentes, la vie de l'univers devient une aulo-création radicale et complète, une production d'êtres à jets continus par le pur possible ; ce qui est une contradiction manifeste : le néant n'étant rien, ne peut rien se donner (\) .
A supposer même que l'antécédent phénoménal donne naissance au conséquent à l'instant où il va lui-même disparaître, la difficulté resterait entière. Dans le système berg- Eonien, en effet, les formes nouvelles de l'évolution sont imprévisibles, irréductibles à celles qui les précèdent; l'élan vital est une montée continue vers des créations de plus en plus parfaites. Comment ces formes supérieures pourraientelles jaillir d'une cause inférieure en perfection, qui partant ne les possède point, même à l'état virtuel ?
Enfin, cette cause originelle, ce principe d'évolution, veut-on les chercher en Dieu ou dans le temps que M. Bergson se plaît à regarder comme la substance même des choses, l'étoffe de la réalité (") ? Vaine échappatoire. Le Dieu bergsonien n'est lui-même qu'un perpétuel devenir, une continuité de jaillissement ( ') . Et le temps, de son côté, n'a d'autre réalité que le
(') Fouillée, ouv cit., p. 341. k La mobilité, écrit-il, si elle n'est que mobilité, est-elle saisissable à une intuition quelconque? L'hirondelle qui fend l'air se sent fuir dans l'espace et dans le temps, mais elle se sent aussi toujours la même. Si notre vie intime n'était autre chose, sur tous les points, qu'une fuite à tire d'aile, elle serait trop pauvre en existence vraie pour se voir exister; elle échapperait à la conscience même, dont l'aperception a besoin d'unité. »
« L'hétérogénéité pure est un rêve. Ce n'est pas même un rêve ; c'est une impossible vicissitude de créations et d'anniliilations qui feraient de chaque moment un commencement absolu et absolument hétérogène ; ce commencement finirait au point même où il naîtrait pour laisser place à un autre commencement non moins hétérogène, celui-ci à vm autre, ad tnfinitum. )> (P. 144.)
(^) Bergson, L'éoolvticn créairice. p. 274.
(■') Bergson, ouo. cit. p. 270.
mouvement continu dont il est la succession et la mesure. De part et d'autre, nous nous trouvons donc en présence d'un devenir qui réclame lui-même sa cause.
En second lieu, comme la plupart des philosophes de la nouvelle école, M. Bergson est un antisubstantialiste décidé. A-t-il bien réfléchi qu'aucune notion philosophique ne s'impose aussi impérieusement à notre esprit que la notion de substance, même dans l'hypothèse évolutionniste ? Tout change, dit-on. Cependant, quelque courte que soit la durée d'une phase de l'universel chsingement, il est indéniable qu'elle a joui d'une certaine existence. Or de deux hypothèses, l'une. Ou bien cette phase tient d'elle-même la raison de son existence, et dams ce cas, elle porte le nom de substance. Ou bien, elle ne réunit pas en elle-même toutes les conditions d'existence, et dans cette seconde hypothèse il faut de toute nécessité supposer un autre être, une autre substance qui vienne suppléer à l'insuffisance native des phénomènes.
D'ailleurs, le témoignage des consciences individuelles est la condemination sêms appel du phénoménisme.
Qu'y a-t-il, en effet, de plus évident pour chacun de nous que la persistance de notre moi individuel à travers les phénomènes qui constituent notre vie psychologique ?
Le simple fait du souvenir est-il même intelligible sans la supposition d'un sujet qui se reconnaît identique sous les états passagers du passé et du présent ?
La pluralité des substances corporelles, leur stabilité, leur immutabilité relative dans l'écoulement de leurs activités sont des faits indéniables dont la portée ne saurait être infirmée par aucune théorie métaphysique.
Bien plus, comme nous le montre notre expérience interne et externe, non seulement nous découvrons à chaque pas dans l'univers du stable et de l'immobile, nous ne rencontrons même pas un seul mouvement dont l'analyse ne nous révèle un support immobile.
83. — Ce système contient une fausse conception de la matière.
La théorie du philosophe français a faussé en tous points la véritable notion de matière en lui refusant des propriétés qu'elle tient de sa propre nature, en lui accordant d'autre part des qualités qui lui sont complètement étrangères ou même incompatibles avec sa constitution naturelle.
Pour M. Bergson, l'évolution de l'imivers se meuiifeste sous la forme d'un double coureuit, l'un, le courant de vie qui a scindé l'organisme en deux parties complémentaires, végétaux et animaux ; l'autre, le courant antagoniste, de matière. Le premier a donné naissance à l'instinct et déposé en cours de route l'intelligence humaine. L'autre est un mouvement de détente de l'esprit (^) . L'instinct est tourné vers le mouvement et la vie ; l'intelligence, au contraire, est orientée vers le stable, l'immobile, la matière inerte. « C'est la même inversion du même mouvement, dit M. Bergson, qui crée à la fois l'intelleclualité de l'esprit et la matérialité des choses (^) . » « Un processus identique a dû tailler en même temps matière et intelligence dans une étoffe qui les contenait toutes deux ». En un mot, les deux grands coursmts dérivent d'une source commune, du même élan originel, ou comme le dit encore M. Bergson, de la conscience universelle.
Or, si telle est l'origine de la matière, si elle n'est que du psychique inverti, un mouvement de régression de l'esprit, si elle partage avec l'intelligence une communauté d'origine, c'en est fait de cette distinction profonde et radicale qui sépare si manifestement la vie intellectuelle des activités de la matière brute, les connaissances abstraites et universelles des phénomènes étendus et individualisés des corps.
(•) Bergson, L'évolution créatrice, pp. 50 et 152.
(-) Bergson, ouv. cit.
M. Bergson semblait l'avoir compris, lorsqu'il établissait lui-même une distinction non de degré, mais de nature, entre ces deux sortes de réalités. Mais fidèle d'ailleurs en cela à la méthode constamment employée dans ses ouvrages, il a si bien atténué les contreistes, estompé les caractères saillants, que les uns et les autres viennent se fondre en une continuité parfaite, conformément aux exigences du monisme.
Après avoir assigné à la matière pareille origine, on comprend que M. Bergson l'eût dotée de propriétés psychiques qui rappellent sa genèse, mais que ni la science, ni l'observation la plus attentive n'ont jamais pu découvrir.
Qui donc a jamais constaté déins un simple mouvement corporel une mémoire rudimentaire qui contracte le passé et le présent, une sensation diluée dont le propre est de condenser des mouvements extrêmement rapides en qualités sensibles, une conscience universelle interrompue dans son élan créateur (^) V
Par contre, n'est-ce pas encore guidé par le même souci d'unité qu'il proclame l'indivisibilité du mouvement, l'indivisibilité naturelle de la matière, autant de thèses audacieuses démenties par l'expérience journalière ?
Au surplus, il suffit d'un instant de réflexion pour se convaincre que ce mouvement de détente de l'esprit créateur de la matière est lui-même une création purement imaginaire. Jamais aucun procédé ne fera sortir l'étendu de l'inétendu; jcimais un élément simple, absolument indivisible ne se prêtera à un mouvement de détente capable d'engendrer le multiple potentiel qu'enveloppe nécessairement toute étendue concrète : l'une propriété étant l'exclusion formelle de l'autre.
Enfin, notons encore que la théorie bergsonienne ne parvient à rattacher les deux couremts antagonistes de la vie et de la matière à une source commune qu'au prix d'une contradiction flagrante.
{') Bergson, Matière et mémoire, p. 276.
THÉORIE3 ULTRASU8JECTIVE3 i57
La matière, nous dit M. Bergson, est une déchéance de l'esprit, un mouvement de descente due à une interruption survenue dans la montée de l'élan vital. S'il en est ainsi, la création de la matière est donc nécessairement postérieure à celle de l'esprit et de la vie (') . Or, à en croire M. Bergson lui-même, la vie végétative et animéJe est impossible sans une matière préexistante. « La résistance de la matière brute, écrit-il, est l'obstacle qu'il fallut tourner d'abord. La vie semble y avoir réussi à force d'humilité, en se faisant très petite et très insinuante, biaisant avec les forces physiques et chimiques, consentant même à faire avec elle ime partie de chemin, comme l'aiguille de la voie ferrée quand elle adopte pendant quelques instants la direction du rail dont elle veut se détacher. 11 fallait que la vie entrât dans les habitudes de la matière brute, pour entraîner peu à peu sur une autre voie cette matière magnétisée. Les formes einimées qui parurent d'abord furent donc d'une simplicité extrême (') . »
Au dire de l'auteur même, les deux courants, de la matière et de la vie, furent donc, dès l'origine, simultanés et antagonistes. Comment concilier pareilles contradictions ?
La vérité est que la vie des végétaux et des animaux étant essentiellement dépendante du concours intrinsèque de la matière, il est impossible que la matière dérive de l'esprit ou que le physique soit du psychique inverti.
84, — La conception bergsonienne de l'espace idéal.
Soucieux de sauvegarder l'unité de l'élan originel créateur des mondes, voulant à tout prix concilier sa conception monistique avec les caractères irréductibles de l'esprit et de la matière, M. Bergson, on vient de le voir, rapproche progressivement l'un de l'autre ces deux mondes opposés, en dégra-
(') Farces, La philosophie de M. Bergson, p. 260. Paris, rue Bayard. 1914. (^) Bergson, L'évolution créatrice, p. 108.
dant l'esprit et en suréleveint la matière. Il rejette donc sur l'espace purement idéal toutes les propriétés matérielles qui auraient pu compromettre, et l'unité cosmique, et sa théorie du Temps qui est la thèse fondamentcJe de son système philosophique. Telle est, croyons-nous, l'origine de la théorie bergsonienne de l'espace.
Résumons d'abord les principaux caractères de ce schème idéal et purement conçu.
« L'espace, dit-il, est la matière avec laquelle l'esprit construit le nombre, le milieu où l'esprit le place (^) . n
« Dans l'espace, et dans l'espace seul, est possible la multiplicité distincte (^) . )> Toute pluralité réelle est donc étrangère à la matière concrète.
En second lieu, « l'espace est le symbole de la fixité et de la divisibilité à l'infini (^) . » Le monde réel ne comporte que des mouvements indivisibles, qu'une continuité naturellement réfractaire à tout fractionnement (*) . « La matière, dit-il, s'étend dans l'espace sans y être absolument étendue... et en la tenant pour décomposable en systèmes isolés, en lui attribuant des éléments bien distincts qui changent les uns par rapport aux autres sans changer eux-mêmes (qui « se déplacent » disons-nous, sans s'altérer) , en lui conférant la propriété de l'espace pur, on se treinsporte au terme du mouvement dont elle dessine simplement la direction {") . »
Enfin, l'espace est encore le domaine de la quantité et de l'homogène (^) . Au contraire, tous les mouvements qui constituent la matière sont hétérogènes ; le temps lui-même est qualité pure.
(^) Bergson, L'évolution créatrice, p. 279.
(-) Bergson, Essai sur les données immédiates de la conscience, p. 64.
(•) Bergson, Matière et mémoire, p. 243.
(^) Bergson, Matière et mémoire, p. 346.
C") Bergson, L'évolution créatrice, p. 222.
(*) Bergson, Essai sur les données immédiates de la conscience, p. 74.
Que faut-il penser de ces privilèges accordés à l'espace ? Il n'est, croyons-nous, aucune de ces propriétés qui appartienne à l'espace d'une manière exclusive. Il n'y en a même aucune que ne puisse revendiquer l'étendue concrète que M. Bergson distingue cependant avec soin de l'espace. Examinons d'abord le nombre.
On définit le nombre : « une multitude composée d'une somme définie d'unités (^) ».
Mais l'unité peut être transcendantale ; elle convient alors à tout être quel qu'il soit, individu ou espèce, espèce ou genre, substance ou accident, être réel ou même être de raison, esprit ou matière. Dès que cette unité est réunie à d'autres sous un même concept, elle forme une unité de nombre. Deux anges et deux pensées forment quatre réalités.
Or, il est clair que pareil nombre n'implique aucun élément spatial et ne tire son origine d'aucune donnée empruntée à l'espace.
Même dans l'hypothèse où les unités choisies seraient chacune douée d'étendue et répandue dans l'espace, la formation de cette espèce de nombre resterait indépendante de l'espace pour le motif que l'aspect formel sous lequel on considère 1 unité lui est transcendantal ; exemple : deux hommes et deux lions sont quatre êtres doués de sensibilité.
A côté de l'unité transcendantale, il y a aussi ï unité de mesure ou prédicamentelle, attribuable à certaines catégories d'êtres déterminées. Le nombre qui comprend pareilles unités a son origine dans la division du continu. Les trois unités fondamentales de mesure sont, on le sait, le centimètre, le gramme et la seconde. Or, si le centimètre est une portion d'étendue, le gramme et la seconde sont des notions plus complexes dont la détermination requiert l'intervention d'autres facteurs, notamment le mouvement et le temps.
(') Cardinal MERCIER. Métaphysique ou ontologie, p. 163. Paris Alcan
lo(>
Comme le dit avec raison M. Farges, (( le nombre déborde donc l'espace de tous côtés ; il gouverne la qucdité non moins que la quantité, le temps non moins que l'espace, l'esprit non moins que la matière. Il fait éclater l'étroite prison où M. Bergson voudrait le renfermer (^) ». « C'est, dit M. Fouillée, imposer à la psychologie un système préconçu de métaphysique que de réduire toute quantité, toute multiplicité, toute intensité à de l'espace (") . >>
Parmi les propriétés caractéristiques de l'espace, l'auteur cite ensuite la fixité, l'immobilité et la divisibilité à Vinjini.
Qu'entend-on d'abord par fixité et immobilité ?
Est-ce la persistance des êtres dans leurs situations spatiales ou l'absence de déplacement loceJ ? Dans ce cas, ces notions sont relatives à l'espace, et la fixité s'oppose directement au mouvement local.
Veut-on, au contraire, désigner par le mot fixité ou immobilité la persistance des êtres dans leur état soit substantiel, soit qualitatif, soit quantitatif, soit local ; bref, veut-on restituer au mouvement toute l'ampleur qu'il comporte en réalité et lui opposer la fixité ? Alors la seule fixité que peut symboliser l'espace est celle qui s'oppose au mouvement local. La fixité substantielle, la fixité qualitative et la fixité quemtitative, exclusives des mouvements de même nom, sont absolument étrangères à l'espace, et s'imposent à nous tout aussi impérieusement que les mouvements opposés.
Quant à la divisibilité, nous Ici rencontrons dans une foule de cas où la notion d'espace n'a aucun rôle à jouer. Nous divisons, en effet, le nombre formé d'imités transcendeintales et en général tous les nombres abstraits; nous divisons sinon réellement, au moins par la pensée, le continu successif dont
(») FARGES.La philosophie de M. Bergson, p. 50. — Cf. FouiLLÉE. La pensée et les écoles anti-intellectaalistes, pp. 162 et suiv., Paris, Alcan, 1911. (') Fouillée, La pensée et les écoles anti-intelledualistes, p. 44.
les principales espèces sont le temps et le mouvement; nous divisons les qualités en degrés d'intensité.
Sans doute, nous divisons aussi le continu permanent ou l'étendue réelle, maiis ce qui la rend divisible à l'infini, ce n'est pas l'espace idéal sous-tendu ou simplement perçu. Cet espace, n'étant rien, ne saurait communiquer à l'étendue une propriété nouvelle. La divisibilité indéfinie de l'étendue a son origine et sa cause deuis l'étendue même, indépendamment du schème idéal.
Enfin, pour M. Bergson, l'espace s'identifie avec l'/iomogène.
Ici encore, nous pourrions appliquer à l'homogène ce que M. Farges disait avec à-propos du nombre : « L'homogène déborde l'espace de tous côtés. » De fait, si l'espace idéal nous apparaît comme un milieu homogène, combien d'autres réalités jouissent de la même propriété, et dans le doméiine de la quantité discrète et dans celui de la quantité continue !
Au premier de ces domaines se rattache le nombre. Or, nous l'avons dit plus haut, le nombre ou la totalisation des unités n'est possible que si les imités sont homogènes, ou sont considérées sous le même aspect formel. Mais cet aspect formel commun peut être l'idée de substance, d'accident, d'esprit, d'être, etc., qui n'a rien à voir avec l'espace. « On n'a pas démontré, écrit M. Fouillée, que toute homogénéité soit spatiale et uniquement spatiede. Identité et ressemblance ne sont pas nécessairement identité ou similitude de deux figures dans l'espace, de deux lignes dans l'espace, de deux points dans l'espace {') . »
A la quantité continue se rattachent l'étendue, le temps et le mouvement. Ces trois quantités sont homogènes. La première, c'est-à-dire l'étendue, a des relations étroites avec l'espace. Les deux autres en diffèrent, comme telles, essen-
(*) Fouillée, La pensée et les nouvelles écoles anti-intellectualistes, p. 344, Paris. Alcan. 1911.
tiellement : tandis, en effet, que l'étendue est une quantité perméuiente dont toutes les parties existent simultsinément, le temps et le mouvement sont des quantités successives dont la réalité consiste dans un écoulement continu.