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Conception bergsonienne de l'espace réel

Après avoir banni du monde réel l'espace homogène, divisible et immobile, M. Bergson accorde droit de cité à l'étendue concrète, hétérogène, indivisible et essentiellement mobile ou chcingeante.

Ainsi conçue, cette étendue s'identifie-t-elle, à ses yeux, avec l'espace réel ? Il est assez difficile de résoudre cette question. Le style imagé de l'auteur, l'emploi à jet continu de métaphores où la même pensée prend les aspects les plus divers, la richesse même d'expressions laissent souvent le lecteur indécis quand il s'agit de serrer le sens de certaines idées. A en juger d'après les nombreux passages où il oppose l'étendue réelle au schème idéal, il semble certain que s'il existe un espace réel, c'est bien avec l'étendue concrète qu'il faut l'identifier, mais nulle part cette identification ne se trouve explicitement formulée.

Quoi qu'il en soit, de deux hypothèses, l'une. Ou bien, première hypothèse, il n'y a d'autre espace que le schème idéal, postérieur au moins logiquement à l'étendue concrète, tendu par nous sous l'étendue mouvante pour la rendre divisible et ainsi l'adapter à nos besoins (^) . Dans ce cas, la théorie spatiale bergsonienne a sa place marquée parmi les théories purement idéalistes et encourt tous les reproches que nous leur avons adressés.

Ou bien, seconde h5qDothèse, l'espace réel s'identifie avec l'étendue concrète et mouvante. Dans ce cas, l'espace berg-

0) Bergson. Matière et mémoire, pp. 257-259.

sonien est un être sui generis qui n'a aucune des propriétés que la science et le leuigage ordinaire attribuent à l'espace. Créé pour les besoins de la cause, il n'a d'autre raison d'être que de justifier la conception monistique de l'univers.

Et en effet, l'espace, pour tous, jouit d'une immobilité au moins relative. L'étendue concrète, au sens bergsonien du mot, c'est la mobilité même, ou plutôt le mouvement, le devenir; à chaque instant le monde entier change totalement, radicalement, en sorte qu'une étendue cosmique nouvelle remplace, sans interruption, une étendue semblable qui disparaît.

Pour tous, l'espace est homogène en ce sens que toutes les peirties qu'il nous plaît de distinguer en lui sont identiques entre elles.

Pour Bergson, il est essentiellement hétérogène puisque sa continuité résulte de la diversité qualitative des qualités corporelles.

Pour tous, l'espace est divisible, au moins mentaJement. Selon la conception nouvelle, l'étendue concrète ne se prête, d'elle-même, à aucun fractionnement.

Se peut-il opposition plus radicale ?

D'ailleurs, en dotant d'hétérogénéité l'étendue réelle, Bergson émet une théorie qui ne résiste point à l'épreuve de la métaphysique : la qu2Uîtité dont le rôle est de multiplier et de répandre dans l'espace les réalités corporelles, quelle que soit leur nature, ne saurait s'identifier avec ces mêmes réalités spécifiquement irréductibles entre elles.

De même, l'indivisibilité physique de l'étendue concrète est aussi, nous l'avons montré plus haut, une de ces thèses hardies qui outragent le sens commun. Si, comme le soutient l'auteur, la matière est rebelle à tout morcelage réel, notre vie entière se passe en une perpétuelle illusion des sens ; elle se consume à découper un schème symbolique, irréel, aussi bien en nous qu'en dehors de nous.

Au surplus, indépendamment de cette fausse conception de l'étendue réelle, la réduction de l'espace à l'étendue soulèvetait encore, nous le verrons plus tard, d'insurmontables difficultés

Article VI.

L'Elspace représenté ou connu est une conception abstraite

de tous les rapports de coexistence.

L'Elspace réel ou externe est un inconnaissable.

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