Sens de cette théorie
Plusietus philosophes, héritiers et admirateurs des doctrines suaréziennes, professent une théorie de l'espace qui tend à le reléguer dans le monde idécd sans lui enlever cependant son caractère objectif.
Selon ces auteurs, l'espace, au sens formel du mot, est une capacité illimitée, perméable à la matière, destinée à servir de réceptacle universel au monde des corps. Ce vide, considéré sans la matière qui, en fait, le remplit, ne jouit d'aucun être réel et doit être rangé au nombre de ces entités idéales qu'on appelle (( êtres de raison » . Non seulement psu-eil espace n'existe pas, mais il n'est point susceptible d'existence, car
si notre intelligence le conçoit sous forme d'une réalité positive, en lui-même il est une privation d'étendue.
« L'espace, écrit Suarez, conçu comme distinct du corps contenant et du corps contenu, n'est rien : il n'est ni substance, ni accident, ni chose créée et temporelle, ni chose éternelle. Et bien que notre intelligence se le représente sous la forme d'une capacité, cette capacité n'est ni passive, ni réelle ; d'ellemême elle équivaut à une simple absence de répugnance à ce que les corps viennent l'occuper en vertu de leur aptitude naturelle {^) . » « C'est pourquoi cet espace que nous nous représentons comme une chose positive n'est qu'un être de raison (^) , »
Cependant, ajoutent ces auteurs, ce serait une erreur de croire que cet espace est une pure fiction de notre intelligence, comme le sont, par exemple, les êtres impossibles, les concepts dont les notes constitutives impliquent une contradiction.
frelon Pesch, on peut même assigner à notre conception spatiale un triple fondement dans le monde réel.
D'abord, la capacité qui caractérise l'espace a son origine dans la possibilité même de l'étendue corporelle. Or cette possibilité objective ne se confond point avec le néant.
En second lieu, du point de vue de la connaissance, la capacité spatiale a son fondement dans l'étendue concrète, puisque c'est en partant de l'étendue des corps que nous nous formons le concept de l'espace.
Enfin, du point de vue ontologique, nous pouvons même affirmer avec Lessius (^) que le fondement ultime de l'espace est l'immensité de Dieu. De même que l'essence divine est l'origine de toute essence et de tout être périssable, ainsi l'im-
(^) Suarez, Disputationes metaphysiccs, disputatio 51, sectio I. n. 12.
(*) Suarez, op. cit., disp. 51, sect. I. n. 24. (^) Lessius, De perfecUonibas divinis, lib. 2, C. 2.
mensité de Dieu est la base de tout intervalle, de tout lieu, de toute grandeur spatiale (^).
Elnvisagé sous cet angle, l'espace porte le nom d'espace absolu. Son existence est d'ordre idéal: le vide, la privation d'une étendue réelle, ou l'étendue possible n'ayant aucun des Ccuractères essentiels aux individualités concrètes.
Cet espace absolu vient-il à être occupé peuliiellement par des êtres matériels, chacune de ses parties délimitées et appropriées par une masse étendue devient alors un espace réel. « Expcinsio illa, dit De Backer, si spectatur ut actu a corporibus occupata, nominatur spatium reale seu spatium repletum (^) . » (( Hoc spatium, écrit aussi Suarez, mihi videtur ens rationis, non tamen gratis fictum opère intellectus, sicut entia impossibilia, sed sumpto fundamento ex ipsis corporibus, quatenus sua extensione apta sunt constituere spatia realia non solum, quae nunc sunt, sed in infinitum extra ccelum (^) . »
D'autres auteurs, au contraire, appellent « espace réel )) non point la partie de l'espace absolu occupée par un corps donné, mais \\( ubicatio », c'est-à-dire l'accident par lequel im corps est situé dans telle ou telle partie déterminée de l'espace. Cet accident réel, inhérent à la substance corporelle et inséparable d'elle, est donc doué d'une fonction loceJisatrice.