Critique de cette théorie
L'opinion cartésienne a été reprise et légèrement retouchée par plusieurs philosophes modernes. Avant d'examiner les changements dont elle fut l'objet, peut-être sera-t-il aveintageux de soumettre à la critique l'idée maîtresse de cette théorie, savoir : l'identification de l'espace et de l'étendue.
Ni le philosophe, ni le savant n'ont le droit d'ériger en hypothèse explicative de la réalité des conceptions qui ne sont point le résultat d'une légitime induction. En philosophie notamment, ce n'est point la nature qui se soumet aux vues du penseur, c'est le penseur lui-même qui subit le joug de la nature. La première condition imposée à ime théorie philosophique est donc de rester constamment d'accord avec les faits et de
{^) Cette opinion fut défendue plus tard par plusieurs philosophes, notamment Lepidi, Elementa philosophiœ christianœ, pp. 104-110. Paris, Lethielleux, 1879. — Farces, L'idée du continu dans l'espace et le temps, p. 235. Roger. Alcan, 1894.
(') BALMès, Philosophie fondamentale, t. 11, p. 54, Liège. Lardinois, 1852.
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rendre compte de toutes les propriétés du phénomène ou de la réalité qu'elle a mission d'expliquer.
Que nous dit l'expérience au sujet des propriétés de l'espace ?
Occuper une position spatiale, être dans l'espace, voilà certes une loi primordiale imposée aux corps constitutifs de l'univers. Cette loi, nos sens nous l'affirment à l'unanimité et la tendance innée que nous éprouvons tous à extérioriser et à localiser les corps en dehors de nous en est une des manifestations les plus éclatantes.
L'expression « se trouver dans l'espace » ne traduit donc point une fiction imaginaire, une vue poétique ou idéalisée des choses qui nous entourent. Elle met en relief un fait, une propriété objective et réelle dont on ne peut nier l'existence, à savoir : l'espace réel a pour rôle essentiel de contenir les corps. Or, dans la théorie cartésienne, cette expression devient une formule vide de sens.
L'espace, dit-on, s'identifie avec l'étendue. Il en résulte qu'il n'y a point d'espace réel au delà des limites de l'étendue réelle. Et comme l'étendue réelle ne peut déborder le territoire occupé par le corps — là en effet où se trouve l'étendue se trouve aussi le corps, — toute substance corporelle remplirait à la fois le double rôle de contenant et de contenu ; ce qui est une contradiction. En d'autres termes, les deux concepts « contenir et être contenu » étant opposés l'un à l'autre, il faut de toute nécessité que leurs objets réels se distinguent l'un de l'autre. Or, redisons-le, si l'espace n'est rien en dehors de l'étendue, il n'y a de place pour le corps étendu que dans l'espace imaginaire.
Au lieu de se représenter im corps isolé avec son étendue individuelle, veut-on le situer au sein d'un système matériel, en relation avec d'autres congénères ? La contradiction n'endemeure pas moins frappante. Les corps voisins ou contigus délimitent, il est vrai, l'espace réel occupé par le corps en
question, niciis dans l'hypothèse qui identifie l'espace et l'étendue, il reste vrai que ce corps réside dans sa propre étendue. Le dire renfermé dans l'étendue réelle de ces corps voisins revient à nier l'impénétrabilité de la matière, à accorder à deux êtres corporels la même situation spatiale, ou du moins à sacrifier le principe fondamental de la théorie d'après lequel toute étendue réelle est un espace réel.
Cette conséquence n'a point échappé à la sagacité du philosophe espagnol. « Il semble, dit-il, que si l'espace n'est autre chose que l'étendue même des corps, l'étendue manque de récipient, c'est-à-dire de lieu qui la contienne, de place enfin, ce qui peuraît contredire nos idées les plus simples... Cette difficulté, très grave au premier aspect, n'a pas la moindre consistance ; niez que toute étendue implique un lieu distinct d'elle-même et la difficulté s'évanouit. Qu'est-ce que ce lieu ? Une étendue dcins laquelle la chose est placée. Meiis cette étendue n'a-t-elle pas besoin d'une autre étendue qui la contienne elle-même ? Si vous l'affirmez de la première, il faudra l'affirmer de la seconde, et ainsi jusqu'à l'infini (') . >>
La réponse de Balmès est ingénieuse. Elle laisse soupçonner que poiu: les contradicteurs de cette opinion, toute étendue réelle suppose un lieu distinct d'elle-même. Nul ne soutient pareille hypothèse. L'unique question qui se pose est de savoir comment nous concevons l'espace réel dans lequel chaque corps est contenu. Or, cet espace réel, tel est bien le sens obvie du leingage, n'est pas l'étendue individuelle du corps localisé, mais le milieu réel qui le contient, ou si l'on veut, cette capacité réellement limitée par une enceinte matérielle à l'intérieur de laquelle il se trouve. Essentiellement doué d'une aptitude à contenir, l'espace réel ne peut donc s'identifier avec son contenu.
{*) Balmès, Philosophie fondamentale, t. II. C. 13, p. 55. Liège, Lardinois, 1832.
Mais faut-il que tout corps soit renfermé dans un récipient, que toute étendue en présuppose une autre qui la contienne ?
Assurément non. Si nous nous représentons un corps isolé, relégué au delà des limites de notre univers, et sans attache avec ses congénères, nous comprenons aussitôt qu'il ne nous est plus possible de situer ce corps dans un milieu réel, puisque par l'hypothèse il n'en existe point pour lui; en un mot, notre concept d'espace réel ne lui est point applicable. Mais parce qu'en réalité tous les êtres corporels qui tombent sous les prises de notre expérience sensible sont toujours entourés d'une enceinte matérielle, notre imagination, toujours aussi à la remorque des sens externes, crée spontanément, autour de ce corps solitaire, un milieu en apparence réel, une sorte d'enceinte vague et imprécise que nous confondons aisément avec l'espace vrai. Preuve nouvelle de l'irréductibilité de l'espace réel à l'étendue individuelle du corps localisé.
A cette première incompatibilité entre la théorie balmésienne et le langage, s'en ajoutent d'autres non moins graves.
A le considérer dans sa nature intime, l'espace se présente à nous comm.e une capacité susceptible d'être occupée par les corps, mais ne constituant d'elle-même aucun corps déterminé. 11 nous apparaît à tous comme un vide réellement circonscrit que les êtres cosmiques remplissent ou du moins peuvent remplir de leur masse étendue. L'intérieur d'une place, par exemple, complètement vide de son contenu, est pour nous un espace concret et individualisé et si nous y introduisons un mobilier ou d'autres objets quelconques, nous dirons, et à bon droit, qu'ils viennent occuper ou remplir cet espace.
Identifiez avec Balmès l'espace réel avec l'étendue concrète, toutes ces formules revêtent un sens nouveau ou deviennent inintelligibles. Peut-il se faire, en effet, qu'une substance corporelle étendue remplisse un espace dont elle ne se distingue en aucune manière ?
Ainsi en est-il de cette autre expression familière : les corps se meuvent dans l'espace.
Pure métaphore, nous dira-t-on peut-être. Qui doute cependant que l'espace et le corps qui s'y meut soient deux choses distinctes et inconvertibles entre elles ? Pour évaluer la quantité d'un mouvement effectué par un mobile, la mécanique n'utilise que deux facteurs : la vitesse et l'espace parcouru. Crée-t-elle cet espace, se l'imagine-t-elle, ou le suppose-t-elle complètement déterminé en lui-même indépendamment de ses mesures ?
Cette dernière hypothèse s'impose. Le milieu dans lequel se déroulent les mouvements corporels est donc un milieu réel et si, comme on le prétend, l'espace se confond avec l'étendue, ce sera donc deins sa propre étendue individuelle ou deuis celle des autres corps que le mobile devra se mouvoir. Est-ce compréhensible ?
Enfin l'immobilité absolue, ou au moins relative de l'espace, propriété que tous, savants et hommes du peuple, attribuent à l'espace, propriété sans laquelle la détermination d'un mouvement serait même impossible, l'immobilité, disons-nous, ne serait plus concevable dcins notre monde actuel. Puisque les corps ne peuvent se séparer de leur étendue individuelle, et que celle-ci ne se distingue pas réellement de l'espace, se mouvoir et entraîner avec eux leur espace devient ime seule et même chose.
%. — Vaine échappatoire.
A première vue, il semble qu'il y ait une échappatoire aux reproches adressés à la théorie balmésienne. Ne suffit-il pas, pour éluder toute difficulté, de distinguer l'espace et l'étendue possibles de l'espace et de l'étendue réels, de considérer les premiers comme le réceptacle de la matière, le théâtre des mouvements, le milieu immobile de tous les chemgements, et
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de conférer aux seconds la propriété de remplir l'espÉice, de s'y mouvoir, d'y être contenus ?
En réalité, plusieurs disciples de Desceurtes ont cru trouver dans ce subterfuge le salut de leur système.
Le premier défaut de cette hypothèse subsidiaire est de reporter sur l'espace idéal ou imaginaire, et sur lui seul, tout un ensemble de propriétés que tous les hommes attribuent spontanément au monde réel. Nous l'avons dit plus haut, notre conscience répugne à doter un être purement imaginaire de l'étonncuit pouvoir de localiser les corps, d'en être le récipient, d'en mesurer les mouvements.
Il y a plus, l'échappatoire n'est encore qu'apparente. Le compiexus de notes qui constituent une essence idéale ou abstraite doit se trouver intégralement dans cette même essence individualisée. Le concept de nature humaine, par exemple, ne contient aucun attribut qui ne soit réalisé dans tous les individus de l'espèce humaine, car l'homme cesserait d'être homme, d'appartenir à son espèce, s'il lui manquait une note essentielle. Si donc l'étendue abstraite ou simplement possible a pour fonction naturelle de localiser la matière, d'être le théâtre et en même temps la mesure de ses mouvements, la même fonction appéirtiendra à l'étendue concrète, au corps lui-même. Et nous reviendrons alors à une hypothèse dont nous avons relevé tantôt les manifestes contradictions.
D'autre part, rien ne servirait d'imaginer que ces propriétés dérivent, non de l'essence comme telle, mais de son état d'abstraction. Dans ce cas, en effet, ce n'est plus l'espace seul qui peut les revendiquer ; tout concept abstrait et universel aurait le même titre à les posséder.
Les conséquences du système de Balmès offrent aussi un vif intérêt. L'impossibilité métaphysique du vide, la suppression de toute distance deuis les intervalles non occupés par la matière, la nécessité pour les corps de se mettre en contact dès qu'on élimine les intermédiaires réels qui les séparent.
toutes ces doctrines qui suffiraient déjà à infirmer la théorie générale mériteraient une discussion approfondie. Mais celle-ci trouvera mieux sa place déms l'étude que nous ferons plus tard des propriétés de l'espace.
Certains auteurs, tels M. Willems, se prononcent aussi pour l'identité réelle de l'espace et de l'étendue des corps, mais ils placent entre les deux concepts d'espace et d'étendue une distinction de raison, a Ergo spatium reale et extensio realis ratione differunt. Spatium igitur reale constituitur per resJitatem extensionis corporum, formaliter vero per respectum ad corporiun terminos tcuiquam immobiles conceptos, quem respectum niens superaddit extensioni (^) . »
Telle est aussi à peu près l'opinion de Lehmen pour qui l'étendue réelle se treinsforme en espace réel par le simple fait que notre intelligence la dote d'une aptitude à contenir le corps loccJisé (") .
Ces distinctions de raison surajoutées à l'étendue mettentelles la théorie à l'abri de toute critique fondée ? Nous ne le croyons pas. Il nous semble même qu'elles soulèvent contre elle presque toutes les difficultés inhérentes à la théorie balmésienne.
D'abord, ni le leoigage ordinaire, ni les sciences ne nous autorisent à refuser une réalité objective aux relations de distance, aux intervalles compris entre les innombrables substances corporelles qui peuplent notre univers. Que ces intervalles soient vides ou occupés par la matière, nous les appelons réels, déterminés, individualisés. Et cependant, en l'absence de toute étendue réelle, cette théorie ne peut y voir qu'un espace imaginaire, un être de raison.
(-) Willems, InstHuticnes phUosophicE, vol. 11, p. 17. Treveris, Officina ad S. Paulum, 1906.
(2) Lehmen, Lehrbuch der Philosophie, Kosmologie und Psychologie, p. 44. Herder, Freiburg im Breisgau, 1911. — On le voit, d'après les points de vue où on se place, ces auteurs peuvent être rangés dans plusieurs catégories différentes.
De même, que devient l'expression courante : tous les corps perceptibles par nos sens sont contenus dans im espace réel ? Le contenu, dans ce cas, n'est-il pas, pour tous, le corps tout entier, avec toutes ses qualités et notamment avec son étendue réelle ? Qui donc, en prononçant ces termes, songe à cette distinction subtile qu'on prétend établir entre les limites extrêmes de l'étendue et la masse matérielle qu'elle circonscrit ? D'ailleurs, il n'y aurait là encore qu'une métaphore, car cette distinction n'existe que dans l'esprit qui la conçoit.
La perméabilité de l'espace, même réel, par la matière, l'immobilité relative sont-elles mieux sauvegardées ? S'il est un fait incontestable, c'est bien l'incompatibilité la plus radicale entre ces deux propriétés de l'espace et l'étendue réelle.
M. Willems, il est vrai, conçoit les limites de l'étendue comme immobiles. C'est une réserve importante, mais nous le verrons plus tard, l'immobilité que nous conférons à l'espace et que réclame la détermination du mouvement appartient non peis aux limites du corps qui se meut, mais à l'enceinte matérielle qui est censée le contenir.