‹ La notion d'EspaceChapitre 71 sur 143 · Critique de cette théorie · texte numérisé non relu

Critique de cette théorie

Pour peu qu'on examine ce système, on y retrouve l'idée dominante des théories que nous venons d'euialyser : l'espace réel se confond avec l'étendue réelle, l'espace idéal avec l'étendue abstraite. La seule différence essentielle, qui donne à cette opinion sa physionomie propre, est la conception dynamique de l'étendue. Aussi la grande préoccupation de l'auteur n'est pas de justifier la réductibilité de l'espace à l'étendue, mais bien de montrer comment les corps, en vertu de leurs principes dynamiques, prennent possession de l'espace ou plutôt constituent l'étendue réelle.

C'est aussi le seul aspect de la théorie qui appelle notre attention.

11 est vrai qu'à s'en tenir à la définition de l'espace donnée plus haut, d'aucuns hésiteront peut-être à ranger cet auteur parmi les teneints de la théorie qui identifie l'espace et l'étendue. D'après lui, en effet, l'espace n'est-il pas une simple propriété des forces constitutives de la matière, une meulière d'être et d'agir qui empêche la compénétration totale de ces forces et rend possible leur extension réelle ?

(^) Seeland, Zut F rage von dem Wesen der Raumes (Philosophisches Jahrbuch. t. XI. fasc. 4, 1898 et t. XII. fasc. I. 1899.)

THÉORIES HÉAUSTES MODÉRÉES 197

A la réflexion, cependant, ce doute se dissipe aisément. D'abord, la propriété ou le mode d'être est inséparable de l'être qui la possède. Elle se trouve donc partout où réside la force ou l'élément dynamique; et puisque les forces ne sont pas seulement en contact, mais se compénètrent partiellement, la propriété qui s'appelle l'espace et que l'on dit être réelle, occupera les mêmes départements que l'étendue réelle, si teuit est qu'elle ne se confond pas avec elle. Au surplus, l'auteur avoue lui-même que « si l'on pouvait unifier toutes les forces de la nature, il n'y aurait plus d'espace (^) ».

L'opinion de l'auteur fixée, examinons donc sa conception de l'étendue.

Selon M. Seeland, l'extension résulte d'un groupement de forces placées en dehors les unes des autres. Une force, considérée isolément, ne peut donc être douée d'aucune extension réelle. Sinon, l'étendue précéderait le groupement des principes dynamiques, et chacun de ces principes constituerait à lui seul un espace déterminé. Il faut donc en conclure que chacune des forces cosmiques est simple, indivisible, inétendue. En un mot, comme le dit l'auteur, l'étendue a un caractère essentiellement relatif ; elle ne se conçoit que comme une fonction de plusieurs éléments dynauniques.

Cette opinion est grosse de conséquences dont la plus immédiate est l'action à distance.

En effet, mettez en contact deux forces simples, non composées de parties, qu'arrivera-t-il ? Les deux forces se compénétreront totalement, car, quelle que soit la nature de l'espace, il ( st impossible qu'un élément simple présente deux partie»? dont l'une serait en contact avec l'élément voisin et dont l'autre ne le serait pas. Au lieu de deux forces, supposez maintenant que toutes les forces constitutives de l'univers arrivent en contact les unes avec les autres. Toutes se compé-

(*) A la conception dynamique de l'espace se rattache l'opinion de Olivier, Was ist Raum, Zeit, Bewegung, Masse, Munchen, Finsterlin, 1902.

nétreront de la même manière et se réduiront f insJement à un point mathématique.

Pour sauvegarder l'étendue, même appeurente, il faut donc admettre que les échanges d'activité se font à travers le vide absolu.

Or, bien que ce mode d'action ne soit pas en opposition évidente avec les principes de la métaphysique, il paraît cependant inconciliable avec plusieurs lois physiques, notamment avec la loi qui établit la dépendance de toutes les activités corporelles à l'égard de la disteince. Une expérience constante le prouve : l'intensité de l'action qu'un corps exerce sur un autre diminue à mesure que la distance augmente ; elle s'accroît, au contraire, à mesure que la distance diminue.

Or cette loi ne se comprend plus dans l'hypothèse de Vaction à distance à travers le vide.

En effet, sans eiltérer les dispositions internes de l'agent et du patient, faisons VEirier l'interveJle qui les sépare. Au reste, le vide, greoid ou petit, n'étant rien, ne peut les modifier.

Considérée dans l'agent, l'action se montrera indépendsinte de la distance, car les êtres matériels, dépourvus de liberté, ne changent point à leur gré la mesure de leur activité.

Considérée deuis le patient, où rien n'est changé, l'action reçue meinif estera la même intensité qu'elle avait au sortir de l'agent.

S'il y avait un changement, le milieu seul en serait la cause. Or le vide absolu, ou, comme le dit Balmès, le néant absolu ne saurait exercer aucune influence. D'autre part, l'action n'ayant pas à parcourir ce vide, puisqu'elle est produite directement dans le sujet récepteur, ne court aucun risque de s'amoindrir ou de se dissiper dans l'espace (^) .

{') L'action est une réalité accidentelle qui, dans aucun cas. ne peut se trouver en dehors de son sujet naturel d'adhérence, c'est-à-dire la substance. Un effet produit naît et s'achève dans le sujet qui le reçoit. Jamais il ne se fait de transport ou de passage. La cause, elle, réside dans l'agent et n'en

Les variations de l'intensité attestées par l'expérience demeurent donc des effets sans cause, à moins de substituer au vide hypothétique la matière continue, soit pondérable, soit impondérable. Alors seulement, l'amoindrissement progressif de l'action s'expliquera sans peine par les résisteuices croisscuites du milieu réel.

La conception dynamique de l'étendue conduit à une seconde conséquence non moins grave.

L'étendue, telle que nos sens nous la révèlent, a pour propriété essentielle la continuité, et, partant, la divisibilité indéfinie.

Quoi qu'en dise M. Seeland, c'est bien sous cet aspect que les objets du monde extérieur nous apparaissent dans le domaine de la sensibilité. Pour contester un fait aussi imiversellement admis, il faut des raisons péremptoires que nous cherchons en vain dans le travail du philosophe allemeoid.

Les forces constitutives du corps peuvent répondre, dit-on, grâce à leur enchaînement et à leurs interactions mutuelles, aux exigences de l'étendue continue.

N'y a-t-il pas là une illusion manifeste ? Si les principes dynamiques sont inétendus et séparés les uns des autres — condition d'ailleurs nécessaire pour éviter leur compénétration totale, — il est, d'évidence, impossible que de pareil ensemble de points mathématiques résulte un espace réel, une étendue objective.

Sans doute, un tout peut revêtir certaines propriétés qui n'appartiennent pas à ses parties isolées. Encore faut-il que les éléments du tout contiennent en germe les propriétés de l'ensemble, ou du moins qu'ils contribuent à les faire naître. Tel n'est pas le cas.

sort jamais. Ce serait donc une erreur de croire que cette petite réalité qui s'appelle l'action, parcourt seule l'espace situé entre l'agent et le sujet récepteur de l'action. En fait, aucun dynamiste, à notre connaissance, n a défendu cette hypothèse.

Bien plus, il n'y a pas que l'étendue réelle qui soit réfractaire à toute interprétation dynamique. L'étendue phénoménale elle-même paraît aussi bien compromise.

Toutes nos représentations sensibles, les dynamistes en conviennent, portent le sceau de l'étendue continue. Cette étendue qui s'offre au regard de la conscience avec toutes les clartés de l'évidence est un fait, qui pour être purement subjectif, n'en réclame peis moins une cause appropriée. Quelle est donc cette cause ?

Les sens? Impossible d'y recourir; car, si le dynamisme est vrai, ils sont eux aussi constitués d'éléments inétendus qui ne possèdent ni formellement, ni à l'état embryonnaire, les parties intégrantes de l'étendue continue.

Est-ce peut-être les influences combinées des agents externes ? Pas davantage : s'il n'existe en dehors de nous que des principes simples, leurs activités se confondent en un point indivisible dès qu'elles se rencontrent.

D'où vient donc cette perception de l'étendue phénoménale dont la cause n'apparaît ni dans le sujet sentant, ni dans les objets externes de la perception ?

Enfin, une dernière conséquence de la théorie dynamique de l'espace est le morcellement et l'émiettement de l'univers matériel.

A s'en tenir aux principes du dynamisme, l'unité, cet apanage essentiel de tout être, n'appartient plus qu'aux parties les plus infimes de la matière, aux forces simples, inétendues, imperceptibles comme telles par nos organes sensoriels. La plante, l'animal, l'homme lui-même ne seraient que des agrégats, des colonies de principes dynamiques indépendeints, distants les uns des autres, mais accidentellement groupés en vue de certaines fonctions à remplir.

On ne peut nier, semble-t-il, que le témoignage de notre conscience qui rapporte spontanément et nécessairement tous nos actes à un seul et même moi, la convergence constante

et harmonieuse de toutes les activités des êtres vivants vers un seul et même but, à savoir leur conservation et leur développement, ne s'accordent point avec semblable hypothèse.

La conception dynamique soulève donc, on le voit, de grosses difficultés, soit qu'on la considère dans sa partie originale, c'est-à-dire au point de vue de la constitution de l'étendue, soit qu'on la considère dcuis les éléments qu'elle a empruntés aux théories antérieures, notamment la réduction de l'espace à l'étendue.

Article IV.

L'Espace s'identifie avec le temps

10L — Exposé de cette théorie.

Tous les philosophes s'accordent à établir entre le temps et l'espace certaines analogies. M. Palaggi va plus loin et accentue les analogies au point d'identifier complètement ces deux notions.

11 n'y a point de phénomène, dit-il, qui puisse se produire dcins l'espace sans se produire dans le temps et réciproquement.

L'intelligence peut bien distinguer dans un phénomène corporel une détermination temporelle et une détermination spatiale. En fait, ces deux déterminations sont indissolublement unies. Mais comme nous employons deux termes pour désigner cette modalité qui est à la fois temporelle et spatiale, nous sommes tentés d'y voir deux réalités objectives différentes. C'est là, dit notre auteur, une erreur scolastique et kantienne (^) .

D'ailleurs, si l'intelligence peu^ient à distinguer ces deux

(*) Palaggi, Neue Théorie des Raumea und der Zeit, p. 2. Leipzig, Engelmann, 190L

notions, elle n'y eurive que difficilement. Il lui est même impossible de se faire une idée de l'espace sans le concours de l'idée de temps et réciproquement.

On représente l'espace comme une sorte de réalité constituée de parties simultanément existeintes. Et néanmoins chacun peut concevoir les parties de l'espace dsuis un ordre de succession continue vraiment temporelle. Preuve évidente que le concept spatial ne savuait être élaboré sems une certaine intervention du concept temporel. La fusion de ces deux idées se retrouve même dans les définitions génétiques employées par les géomètres : la ligne se définit peur le mouvement du point, la surface par le mouvement de la ligne.

Inversement l'idée d'espace concourt à la formation de l'idée de temps.

Nous considérons le temps comme une suite ininterrompue de parties qui toutes traversent un même point de l'espace, ou suivent une ligne droite.

Le mouvement, ou plutôt la trace immobile qu'il laisse dans l'espace n'est-elle pas pour nous l'unique moyen de mesurer le temps ?

Deux propositions fondamentales expriment toutes les relations du temps et de l'espace et nous montrent l'unité et l'identité de ces deux notions: T L'instant {Zeitpunkt) est l'espace (Weltraum) ; 2° Le point spatial {Raumpunkt) est le flux ou l'écoulement du temps {Zeitraum) .

Mettons l'espace en relation avec un point temporel, par exemple avec le présent. Tous les points d'un espace donné existent simultanément ; ils doivent donc être contenus dans le même point temporel qui est le présent, ou ce qui revient au même, le même point temporel doit être actuellement présent deois tous les points de l'espace. Nous sommes donc en droit d'affirmer que les divers points de l'espace se condensent et constituent une véritable unité dems le point temporel. La mise en relation d'un point spatial avec le flux du temps

nous conduit à la même conclusion. Tous les points d'une durée temporelle passent par le même point spatial que nous pouvons désigner par le mot « ici », ou, en d'autres termes, le point spatial domine tous les points temporels qui le traversent. D'où la conséquence : les divers instants du temps se réduisent à une réelle unité synthétique dans le point spa-

tial(^).

Enfin, voulant rester fidèle à son principe d'identification jusque dans ses dernières conséquences, M. Palaggi fonde une conception nouvelle, celle d'espace mouvant {fliessende Raum) .

D'après la loi fondamentale qui nous permet d'englober tous les points spatiaux dans le présent temporel, je puis appeler, dit-il, espace momentané (Jetzraum) , l'espace qui correspond au présent du temps. Si donc, au cours du temps, de nouveaux présents temporels viennent prendre la place de l'instant actuel, à chacun d'eux correspondra un nouvel espace momentané (Jetzraum) . Nous obtiendrons de la sorte une série d'espaces dont l'ensemble portera, à juste titre, le nom d'espace mouveint ou de flux spatial (") .

Telle est dans ses grandes lignes la théorie nouvelle du philosophe allemand.

En réalité, l'originalité que lui attribue son auteur est beaucoup plus apparente que réelle. Stuart Mill à la suite d'Hegel (^) en avait formulé l'idée mère en termes non moins expressifs : « L'idée d'espace, dit-il, est au fond une idée de temps. La participation de l'œil à notre notion actuelle d'étendue altère profondément son caractère et constitue, à

(») Palaggi, Neue Théorie des Raames und der Zeit, pp. 7-9. Leipzig, Engelmann, 1901.

(^) Palaggi, op. cit., p. 11.

(») HEGEL. Logik< § 261. Zusat. « Le lieu, écrit-il, est le point de la durée. Il est Vici qui est aussi Và-présent. Le lieu est l'identité réalisée du temps et de l'espace. »

mon avis, la principale cause de la difficulté que nous éprouvons à croire que l'étendue tire la signification qu'elle a pour nous d'im phénomène non de synchronisme, mais de succession (^) . ))

Pour le philosophe einglais, ce n'est pas seulement la perception de l'espace qui s'élabore au sein d'une succession continue, c'est Vespace lui-même qui exclut toute composition de parties coexistantes. « Nous n'avons pas de raison de croire, ajoute-t-il, que l'espace ou l'étendue en soi diffère de ce qui la fait connaître. Cette série de sensations musculaires ou cet accroissement d'efforts par lequel il est incontestable *^ue nous sommes informés de l'étendue, c'est l'étendue (^) . »

« Aussi, pour nous, écrit Taine, le temps est le père de l'espace, et nous ne concevons la grandeur simultanée que par la grandeur successive... L'étendue plus ou moins longue n'est que le pouvoir de provoquer en nous, à égalité d'efforts musculaires, une série plus ou moins longue de sensations musculaires successives (') . »

Dans son bel ouvrage sur l'hyperespace, M. Boucher reproduit presque textuellement la pensée de l'auteur allemand dont il semble cependant ignorer l'ouvrage. « Il en est donc, dit-il, malgré la séparation des termes du langage forcément imparfait, surtout lorsqu'il s'agit de représentations abstraites, comme s'il n'existait pour la pensée, au lieu de cette dualité apparente, qu'une seule forme unique spatiale temporelle. Si même nous voulons nous faire une représentation du temps, nous devons emprunter l'idée de l'espace, et réciproquement, l'idée du temps et de sa représentation rectiligne sert à fixer la représentation de l'espace : l'espace nous apparaît comme

(^) Stuart Mill, Philosophie d'Hamilton, p. 269. Paris, Gernier, 1869.

(') Stuart Mill, ouv. cit., p. 267. 11 est à noter cependant qu'en plusieurs autres endroits cet auteur affirme la simultanéité des positions spatiales perçues successivement.

{') Taine, De l'intelligence, t. II, pp. 88 et 89. Paris, Hachette. 1878.

formé d'un ensemble de parties nécessairement coexistantes dans le moment présent, et cet ensemble paraît s'écouler d'un mouvement uniforme dans la succession du temps : de là la nécessité de se représenter le cours du temps sous l'apparence d'une ligne droite. Si nous considérons un point immobile dans l'espace actuel, ce point peut être considéré, d'une mémière idéale, comme se déplaçant d'un mouvement uniforme dans le temps (^) . »

102. — Critique générale de cette théorie. L'idée de temps est dépendante de l'idée d'espace.

Que l'idée de temps soit tributaire de l'idée d'espace, c'est, à notre avis, un fait d'évidence immédiate.

N'est-ce pas, en effet, par le mouvement apparent de la terre autour de son axe que nous évaluons, dans la vie pratique, la durée des existences contingentes, des événements et de nos actes ?

S'agit-il d'apprécier le temps qui nous sera nécessaire pour nous rendre chez un ami, de concréter la formule abstraite qui l'exprime en minutes, nous nous représentons le nombre de kilomètres ou la distance qui nous en sépare et qu'il faudra parcourir d'une marche régulière pour y atteindre.

Voulons-nous nous rendre compte de la durée d'une promenade, d'un voyage, d'une période de notre vie, nous retraçons dans l'imagination les sentiers parcourus, toute la série d'actes concrets et successifs qui en ont rempli le cadre.

« Le temps et l'espace se tiennent étroitement, écrit ÎVI. Chartier; le vulgaire dit aussi bien « un espace de temps » qu*(( une heure de chemin )) ; l'espace et le temps supposent toujours une distance... Toute distance peut être conçue

(1) Boucher, Essai sur l'hyperespace, p. 93. Paris, Alcan. 1905.

comme une durée, et inversement la conception la plus abstraite de la durée suppose toujours la représentation d'une ligne parcourue par un mobile ; on dit ; la longueur du temps (^) . »

Enfin, quoi de plus familier que de se représenter le temps, comme le disait d'ailleurs avec raison M. Boucher, sous l'image d'une ligne qui s'étend indéfiniment dans le passé, s'accroît constamment par l'écoulement continu d'un instable présent, et doit se prolonger sans fin dans l'avenir ?

Or, qu'y a-t-il deins cette image, sinon la représentation concrète du mouvement local et, par suite, de l'espace ?

« Le temps, dit M. Guyau, est un fragment de l'espace transporté en nous ; il se figure par l'espace comme l'avenir est ime perspective d'espace à pourcourir (^) . »

Aussi le temps peut se définir : la succession du mouvement, le flux de parties spatiales qui se rattachent les unes aux autres par une relation d'cintériorité et de postériorité. Percevoir un mouvement continu, le fractionner en parties qui s'écoulent les unes après les autres sans briser objectivement la continuité de la trame, c'est percevoir le temps (^) . »

Entre ces deux notions, temps et mouvement, il n'y a donc place que pour ime distinction logique.

103. — Différences essentielles entre les deux idées de temps

et d'espace.

Si le temps et le mouvement ne sont, au point de vue objectif et ontologique, qu'une seule et même chose, si toute leur différence tient uniquement à la manière de se les repré-

(1) E. ChaRTIER, Sur la mémoire (Revue de Métaphysique et de Morale. 1899. pp. 317-318.)

(') Guyau, La genèse de l'idée du temps, p. 99. Paris, Alcan, 1890.

(^) D. Nys. La notion de temps, Louvain, Institut supérieur de philosophie. 1913.

THÉORIES RÉAUSTES MODÉRÉES 207

senter, ou dépend de l'angle sous lequel nous les percevons, suit-il qu'il faille les identifier avec l'espace ? Non, assurément, et cette identification est justement le défaut capital de cette théorie.

Tandis que la succession est le caractère essentiel du mouvement et du temps, l'immobilité et la coexistence des parties constituent la note distinctive de l'espace. L'opposition des propriétés est donc aussi radiceJe que possible et tout essai d'identification est voué d'avance à un échec certain. Vouloir concilier dans une seule et même réalité le simulteiné et le successif, c'est tenter la conciliation des contradictoires.

« Si l'idée d'espace, écrit M. Dunan, était au fond une idée de temps, on ne voit pas du tout comment la géométrie pourrait être, puisque très certainement les idées de succession et de devenir sont tout à fait étrangères aux diverses conceptions que nous avons dans l'esprit des figures géométriques (^) . » Bien plus, le mouvement lui-même et avec lui le temps seraient inintelligibles sans l'immobilité des éléments spatiaux. Ce qui nous permet de constater l'existence du mouvement et d'en évaluer la grandeur quantitative, ce sont les points fixes de l'espace ou points de repère dont le corps en mouvement s'est rapproché ou éloigné, c'est la trace immobile qu'il laisse après lui. Supprimez ces positions spatiales, que l'on suppose ne prendre aucune part au déplacement des masses matérielles, et vous vous trouverez dans l'impossibilité de déterminer le point de départ du mouvement, son point d'arrivée et l'étendue du chemin parcouru.

Enfin, un aspect original du temps, qu'on chercherait en vain dans l'espace, est son irréversibilité. Il nous est toujours permis de parcourir le même espace en deux sens opposés sans modifier aucun de ses caractères distinctifs. Au contraire la droite illimitée qui symbolise le temps est un axe sur lequel

{') Dunan, Théorie psychologique de l'espace, p. 7. Pari?, Alcan, 1895.

un sens de parcours est marqué (^) . On ne peut remonter le cours du temps.

Page 1