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Pourquoi l'on a confondu ces deux idées

Après avoir observé l'identité réelle du temps et du mouvement, on comprit qu'à son tour le mouvement lui-même se trouvait dans une étroite dépendance vis-à-vis de l'espace, que l'unique moyen pour nous d'en calculer la grandeur est le recours constant à l'étendue spatiale. Et l'on confondit eJors les conditions et les éléments d'évaluation avec la chose réelle à évcJuer, comme si le parcours effectif d'un chemin s'identifiait avec le chemin lui-même.

Une autre cause d'erreur est la croyance, d'ailleurs très répandue, qu'il existe entre l'espace d'une part, le mouvement et le temps de l'autre, une dépendemce réciproque, essentielle. Or, bien que ces deux dernières notions ne se comprennent qu'en relation avec la première, il n'est pas vrai que l'espace, lui aussi, soit incompréhensible sans le mouvement et la succession temporelle. Lorsque l'étendue ou l'intervalle que nous fixons du regard est de petite dimension, nous percevons clairement la simultanéité de toutes les parties spatiales comprises dcins le champ visuel, et cela sans faire appel à aucun mouvement successif soit intérieur, soit extérieur à l'organe. L'ensemble de ces éléments spatiaux nous psuraît tellement coexistant, que la notion de temps reste complètement étrangère à cette perception, à moins de faire revivre dans l'imagination les images de certains mouvements intérieurs dont a

(*) Cf. Le Roy, Science ef Philosophie (Revue de Métaphysique et de Morale, 1899, p. 412). Pour cet auteur notre idée de temps a été viciée par l'idée d'espace : une seule différence subsiste, l'irréversibilité du temps. « Le temps, ajoute-t-il, n'est donc pas rigoureusement identique à l'espace, mais il y a eu réfraction de l'un à travers l'autre, et c'est assez pour affirmer que notre notion de la durée a été viciée de ce chef. »

pu accidentellement s'accompagner la vue du même objet.

Ainsi en est-il de bon nombre de données spatiales fournies peu: le tact.

Sans doute, l'espace, une fois perçu avec son caractère essentiel d'immobilité, devient mesurable par une série de jnouvements, tels, par exemple, les mouvements musculaires. De ce point de vue, les théories de Stuart Mill, Taine et 5pencer, contiennent une part de vérité : (( Quand notre bras se meut, écrit Taine, il parcourt une étendue, mais nous n'évaluons la grandeur de ce parcours que par les deux facteurs <]ui le mesurent, d'un côté par la quantité de notre effort musculaire, de l'autre côté par la durée de nos sensations musculaires successives (^) . »

Les réflexions de Stuart Mill ne sont pas moins à propos : « Nous avons, dit-il, une sensation qui accompagne le mouvement libre de nos organes, de nos bras, par exemple. Cette sensation se modifie diversement par la direction et la qualité du mouvement. Nous avons divers états de sensation musculaire correspondant aux mouvements du bras en haut, en bas, à gauche, à droite, ou dans n'importe quel rayon de la sphère dont l'articulation autour de laquelle tourne le bras forme le centre.

« Nous avons aussi différents états de sensation musculaire, suivant que le bras est mû davantage, soit avec une vitesse plus grande, soit avec la même vitesse, mais pendant plus longtemps. On apprend vite que ces deux mouvements sont équivalents, en voyant qu'un plus grand effort porte la main en un temps plus court d'un même point à un même point, c'est-à-dire de l'impression tactile A à l'impression tactile B {-) . ))

Comme le soutiennent ces auteurs, nos sensations muscu-

(1) Taine. De l'intelligence, t. II. p. 88. Paris. Hachette, 1878.

(2) Stuart Mill, Philosophie de Hamilton, p. 268. Palis. Gemier. 1869.

laires peuvent donc nous renseigner, soit sur les dimensions relatives d'un espace donné, soit sur la direction de ses lignes. Mais fût-il même admis qu'elles suffisent à elles seules à éveiller en nous l'idée d'espace, il serait illogique d'en conclure que l'espace lui-même revêt le caractère successif des impressions qui nous le font connaître et s'identifie par conséquent avec le temps. Autant vaudrait confondre les voies détournées qui nous conduisent à la connaissance d'un être avec les traits essentiels de cet être.

(( Que nous concevions, dit encore M. Dunan, ces figures comme engendrées par le mouvement du point ou de la ligne, c'est possible, mais leurs propriétés et leurs rapports, qui sont l'objet même de la géométrie, n'ont assurément rien de commun avec le mouvement (^) . ))

105. — Les hypothèses de M. Palaggi ne sont que des fictions.

A l'effet de réduire l'espace au temps et de montrer ainsi la peirfaite identité de ces deux notions, l'auteur établit entre elles des relations ingénieuses, en apparence même séduisantes.

Toutes les parties d'un espace donné, dit-il, peuvent se condenser deins le même point temporel, le présent, supposition très légitime puisqu'elles coexistent avec cet instant.

De même toutes les parties d'une durée temporelle peuvent se totaJiser dans le même point de l'espaice qu'elles doivent traverser successivement.

N'est-ce pas, ajoute-t-il, une preuve péremptoire de l'identité de ces deux concepts ?

Cette fiction est ingénieuse, disons-nous. Son seul défaut est de n'être qu'une fiction.

(*) DuNAî-:, oiiv. cit., p. 7.

THÉORIES RÉAUSTES MODÉRÉES 211

En fait, aucune des réductions qu'imagine l'auteur ne s'accorde avec la réalité.

D'abord, le présent des parties spatiales est permanent, toujours identique à lui-même au sein des changements dont il est le témoin.

De plus, il implique la coexistence, c'est-à-dire le voisinage et l'existence simultanée des parties congénères.

Le présent temporel est, au contraire, essentiellement fugitif. Il n'appartient réellement au temps qu'à la condition d'être mis en relation avec le passé qui n'est plus et l'avenir qui constamment se réalise. C'est en un mot l'anneau mobile d'une chaîne qui toujours se déroule- A cette partie du temps se rattache donc nécessairemient l'idée de succession continue qu'exclut le présent de l'espace.

Veut-on douer ce dernier de mobilité, on transforme gratuitement l'espace en mouvement en lui enlevant ses traits distinctifs et essentiels.

La totalisation des parties de la durée temporelle dans le point spatial est tout aussi imaginéiire.

Quel que soit ce travail de réduction, il y aura toujours entre la série essentiellement successive et le point spatial immobile une opposition radicale qui nous empêche de les confondre.. Toutes les parties de la durée, dit-on, passent par le même point. Soit, mais le fait de passer par le même point spatied ne diminue en rien le nombre de parties qui passent, ni le caractère fugitif de ces parties, pas plus qu'il ne supprime l'immobilité du lieu unique qui est le théâtre de cet écoulement. Qu'est-ce donc qui autorise cette totalisation de parties temporelles en un point spatial et surtout leur identification ?

Pour simplifier la réduction, on suppose encore un point spatial unique, ce qui est une supposition purement imaginaire. L'espace n'est-il pas un continu, et ce continu, si petit soit-il, ne contient-il pas une pluralité de parties potentielles

qui ne peuvent être parcourues pai le mouvement que d'une

manière successive ?

Quel que soit le point de vue où on la considère, la théorie de l'identité de l'espace et du temps dépouille donc, nous semble-t-il, l'espace de ses notes essentielles au grand préjudice du temps lui-même.

Article V.

L'Esjjace réel est une relation de distance à tripla

dimension entre les corps réels.

Théorie d'Aristote rajeunie.

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