Propriétés du lieu externe
Dans le langage ordinaire, le lieu n'exprime pas seulement l'espace circonscrit et mesuré par la masse d'un corps; il désigne aussi et surtout le voisinage du corps, le milieu dans lequel il réside. Ainsi entendu, le lieu éveille l'idée de relation et présuppose l'existence simultanée d'un nombre plus ou moins grand d'êtres corporels. Nécessairement extérieur au corps localisé, il porte, à juste titre, le nom de lieu externe.
A quelles propriétés se reconnaît cet élément spatial ?
Voici un bocal rempli d'eau. Si l'on posait la question : où l'eau se trouve-t-elle, tous spontanément répondraient : deuis le bocal. Ce veise nous apparaît donc comme le lieu réel de l'eau, à la condition, toutefois, de le considérer comme un récipient.
L'aptitude à contenir dans son sein un volume déterminé, telle est donc la première propriété du lieu externe (^) .
Il en est une autre non moins importante, en corrélation intime avec la précédente. Pour remplir son rôle de réceptacle, il faut que le vase possède une individualité distincte de son contenu, car contenir et être contenu sont deux attributions contraires qui réclament des sujets différents.
Entre le lieu externe et les objets qui viennent y prendre
(') ArISTOTF.LEG, opéra omràa, éc!t. CiJot, t. 11, p. 2Î3. Parisii
place, il existe donc une distinction réelle qu'on ne peut, dans aucun cas, supprimer sans altérer profondément la notion du lieu {').
Enfin, lorsque nous attribuons au bocal la fonction de lieu» nous faisons évidemment abstraction de l'épaisseur des parois, de la qualité de la matière dont le vetse est constitué, en un mot de tous les caractères individuels. Qu'il soit taillé dans le cristal de roche, qu'il soit fait d'un verre commun, de fer ou de bois, qu'il se distingue par la minceur ou la solidité de ses parois, ce vase, en dépit de toutes ces circonstances contingentes et accessoires, remplit son rôle et répond à ses destinées, pourvu qu'il conserve son aptitude à contenir.
La partie vrciiment fonctionnelle du récipient est donc la surface interne. A elle seule est dévolue, au sens précis et rigoureux du mot, la fonction localisatrice.
Veut-on maintenant, d'après ces données, définir le lieu externe ? On l'appellera : la première enceinte matérielle qui circonscrit un corps, ou plus exactement la première étendue réelle que rencontre une substance corporelle au terme de son extension, ou encore, la partie, immédiatement contiguë à ce corps, du milieu qui l'environne (") .
Bien que cette définition paraisse exacte, elle enveloppe une certaine obscurité qu'il importe de dissiper. Tantôt, en effet, nous décorons du nom de lieu la capacité interne du bocal, tantôt au contraire c'est au bocal lui-même ou plutôt à ses parois internes que nous réservons ce nom. Ce langage est-il correct ? De ces deux appellations laquelle faut-il choisir ?
Aucune des deux expressions ne s'impose à l'exclusion de l'autre, ou si l'on veut, les deux sont également légitimes, car elles représentent une seule et même chose concrète sous deux aspects différents.
(*) ArisTOTELES, Opéra omnia, édit. Didot, t. 11, p. 288. (^) ArISTOTELES, opéra omnia, édit. Didot, t. IL p. 290.
Considérée en elle-même, c'est-à-dire d'une manière absolue, l'étendue interne du veise n'éveille point en nous l'idée de lieu; elle est analogue à ce point de vue à toute surface quelconque, plane ou courbe, à la façade d'une maison comme à la calotte d'une sphère. Un élément complémentaire et indispensable lui fait défaut : la capacité ou l'aptitude à contenir une certaine quantité de matière. Le vase ne répond donc à la notion de lieu externe que si à la représentation de ses pcirois internes s'ajoute, au moins implicitement, la représentation des distances qui les séparent.
Les mêmes réflexions s'appliquent à la capacité du vase ou à la distance interpariétaire- Elle aussi porte le nom de lieu; mais une capacité déterminée suppose des limites réelles, c'est-à-dire une surface enveloppante.
Dès lors, s'il nous est permis de porter spécialement notre attention sur la conteneuice du bocal, nous devons cependeuit sous-entendre, sous peine de séparer des choses indissolublement unies, l'autre élément complémentaire, à savoir : la surface ou l'étendue réelle qui circonscrit la capacité ou en fixe les limites concrètes.
On le voit, les deux formules sont équivalentes; elles expriment toutes les deux, dans son intégrité, le même fait complexe, mais elles l'expriment de telle façon que tel aspect explicitement désigné dans l'une ne l'est qu'implicitement dans l'autre.
On traduirait ces nueinces avec plus de précision philosophique en disant : Vêlement matériel du lieu externe est l'étendue réelle envelcppéinte ; Vêlement formel est l'intervalle ou la capacité circonscrite.
Ce signalement du lieu externe, que nous avons essayé d'établir en serrant de près les données de l'expérience, est-il complet ? Ici encore l'expérience va nous guider.
Le vase rempli d'eau, qui nous a servi d'exemple jusqu'ici, possède une propriété inaliénable, la mobilité; nous pouvons.
à notre gré, le déplacer avec son contenu. Bien plus, il n'existe même dans l'univers aucun corps qui ne soit susceptible de mouvement, ou même ne se meuve d'un mouvement continu. Or, chose étrange, nous dotons le lieu externe d'im caractère opposé, l'immobilité. Sous quelle forme, en effet, nous apparaît le mouvement local ? Sous la forme d'un déplacement d'un lieu dans un autre; le corps se meut, change de place ou de situation, mais le lieu demeure immobile.
Même dans l'hypothèse oii le mobile entraînerait à sa suite tous les autres congénères de son voisinage, nul ne dirait que la place ou le lieu qu'il occupait a subi le même transfert. Aussi l'immobilité nous paraît tellement essentielle au Heu, qu'après le déplacement de toutes les masses matérielles qui nous entourent nous concevons encore la possibilité, pour des êtres matériels nouveaux, de se substituer aux corps disparus et d'occuper les mêmes lieux délaissés.
En cela, d'ailleurs, rien d'étonnant. Sans cette fixité, toute mesure du mouvement loceJ deviendrait impossible, puisque l'évaluation du chemin parcouru suppose la connaissemce de deux termes immobiles, le point de départ et le point d'arrivée (^) .
L'immobilité d'une part, condition essentielle du lieu externe, la mobilité de l'autre, propriété caractéristique de la matière, tels sont les deux attributs qu'il s'agit de réunir et de concilier dans le concept du lieu réel. Est-ce possible ?
D'évidence, un correctif, ou plutôt une donnée complémentaire s'impose à notre première définition.
Il y a deux meinières de considérer une enceinte matérielle à laquelle est dévolue la fonction localisatrice.
D'abord dans sa réalité concrète et individuelle. Sous cet angle, elle se manifeste comme un Jieu essentiellement mobile, soumis à tous les mouvements de la matière qui la constitue.
(*) S. Thomas, Opuaculum XV. De natura loci, p. 361. Tiferni Tiberini, 1886.
Mais on peut aussi la concevoir sous des traits moins déterminés, se la représenter, par exemple, comme formée non plus de tel ou tel corps particulier, mais d'une matière quelconque qui en sauvegarde cependant l'aptitude à circonscrire le même volume donné. Dans ce cas, le lieu acquiert une véritable indépendeince à l'égard des individualités corporelles dont il est passagèrement constitué, et conserve son identité malgré la diversité des corps qui viennent, en se succédant à la même place, y remplir le même office. En d'autres termes, l'enceinte matérielle garde sa position en dépit du renouvellement successif et même constant de ses éléments constitutifs, comme l'eau d'un fleuve qui entoure un navire à l'ancre constitue le lieu immobile de ce navire, bien que les flots ne cessent de succéder aux flots (^) .
Il serait sans doute bien difficile, sinon même impossible, de reconnaître l'identité de ces lieux externes, si certains points de repère relativement fixes et inveu-iables n'indiquaient quels sont, au sein du tourbillonnement de la matière, les corps qui occupent successivement les mêmes positions et y perpétuent les mêmes lieux réels.
Heureusement, la nature a pourvu à cette condition d'orientation.
Les pôles et le centre de la terre sont, pour nous, des points relativement immobiles. Si notre planète, prise dans sa totalité, gravite autour du soleil et se déplace ciinsi constamment dans l'espace, si même elle est animée d'un mouvement de rotation autour de son axe, au moins ces mouvements ne modifient pas sensiblement les relations de distance qui séparent les pôles et le centre de la terre des corps répandus
(') S. Thomas, Physicorum. Lib. IV., lect. 6a. « Licet enim hoc continens moveatur, prout est hoc corpus, tamen prout consideratur secundum ordinem, quem habet ad totum corpus coeH, non movetur, nam aliquod corpus quod succedit, eundem ordinem vel situm habet per comparationem ad totum cœlum quem habuit corpus quod prius effluxerat. »
à sa surface. Grâce à la fixité de ces points de repère, le fait du déplacement relatif des êtres matériels, comme aussi l'identité des lieux, se reconnaît sans peine (^) .
En astronomie et en mécanique céleste, la détermination des mouvements se fait avec une précision beaucoup plus grande. C'est le monde stellaire, ou plutôt les étoiles fixes que les savants considèrent comme points de repère invariables (^) .
Faut-il exiger davantage et n'attribuer cette dénomination de heu qu'aux situations concrètes douées d'une fixité absolue ?
Ce serait d'abord une vaine tentative que de vouloir établir l'existence de ces situations privilégiées. Selon toute probabilité, l'univers ne contient aucun corps qui ne soit, dans une certaine mesure, soumis à la loi du mouvement. Et puis, à quoi bon se mettre en quête d'une immobilité absolue, alors que l'immobilité relative suffit à nos besoins ?
(') SUAREZ, Metaphysicœ, Disputatio, 51. sect. 2.
(-) Il est à remarquer que pour Aristote et saint Thomas, la sphère céleste nous oftre le meilleur poiiît de repère dans la détermination du lieu externe. Bien que partisans tous deux du système astronomique de Ptolémée qui attri- Buait l'immobilité à la terre et un mouvement continu de rotation aux orbes célestes, le ciel, pris dans son ensemble, restait à leurs yeux l'équivalent d'un corps immobile, car le mouvement rotatoire dont ils le douaient, étant un mouvement sur place, ne changeait pas les relations de distance qui le séparent de notre terre. Il y avait de la sorte deux termes fixes. le centre de la terre et la surface qui limite inférieurement la dernière sphère céleste, ou la concavité de l'orbe lunaire: « le centre du monde, dit Aristote. demeure toujours immobile et la concavité de l'orbe lunaire reste toujours disposée de la même manière. >. AriSTOTELES, Opéra cmnia, t. II, p. 290. Edit. Didot. — Cf. DUHEM. Le Système du monde, t. I, pp. 198 et suiv. Paris, Hermann, 1913.
« Locus, écrit saint Thomas, est superficies corporis continentis, non in quantum est hujusmodi corporis quod immédiate continet : alioquin sequeretur, quod corpus quiescens non semper esset in eodem lcco,puta si homo staret in fluvio per cujus decursum semper renovarentur diversœ superficies aqua. circa ipsum, sed superficies corporis immédiate continentis habet quod sit locus ex ordine ad primum continens, unde accipitur locus secundum eumdem situm ad primum continens. et propler hoc locus est immobilis. y> S. Thomas, Quodlibet, VI q. 2. art. 3.
Lorsque après avoir suivi en ceoiot le cours d'un fleuve, vous îefaites en sens opposé la route parcourue afin de revoir dains leurs détails certains sites pittoresques dont ses rives sont pau:semées, une foule de lieux aperçus d'abord d'un œil rapide vous deviennent familiers. Vous les reconnaissez de suite dans leur cadre incheuigé et n'attribuez qu'à vous-même le mouvement qui semble les emporter loin de vous. La possibilité d'ime illusion vous parait même chimérique, et non psis sans raison. Tandis, en effet, que sur ces scènes réapparaissent les mêmes objets reliés entre eux par les mêmes relations de distance, la conscience vous dit que vous ne cessez, au contraire, de vous en éloigner en créant avec chacun d'eux des rapports toujours nouveaux, toujours cheingeants. Le fleuve tout entier participe au mouvement de la terre, et 1 immobilité de ses rives et des paysages avoisinants n'est qu'apparente. Il demeure vrai cependant que cette fixité relative vous a permis de découvrir l'existence de votre mouvement et l'identité des lieux parcourus.
Nous voici arrivé au terme de notre travail inductif. Fixons-en le résultat en résumiant en une formule tous les traits distinctifs du lieu externe : le lieu d'un corps est la première enceinte relativement immobile qui le circonscrit.
Cette définition que nous faisons nôtre n'est pas neuve. Elle est empruntée, dans ses éléments essentiels, au génie grec Aristote : « Quoniam ejus quod continet, terminus immobilis primus, id ipsum locus est (^) . »
(') ArisTOTFLES. opéra omnia, t. 11. Physicorum. Lib. IV. c. 4. Edit. Didot. D'après Duliem, Aristote aurait, en réalité, donné deux définitions du lieu qu'il est souvent aussi difficile de concilier entre elles qu'avec les principes de sa Physique.
Dans la première de ces définitions il suppose que le lieu enveloppe et cîjccnscrit complètement le corps logé comme l'exige le sens habituel des mots lieu, logement.
Dans la seconde, il attribue au lieu, comme carractère essentiel, l'immobilité. Et d'après les besoins de la cause, il fait usage de l'ane ou de l'autre
Telle est aussi la conception préférée d'un grand nombre de scolastiques anciens et modernes ( ^ ) .
définition, brisant ainsi sa théorie en deux parties incompatibles. 11 arrive très souvent, en effet, que l'enceinte matérielle qui enveloppe un corps est elle-même soumise au mouvement. C'est le cas pour l'eau d'un fleuve qui coule le long des flancs d'un navire à l'ancre. Aristote se trouve alors forcé de reculer jusqu'à ce qu'il rencontre un contenant immobile, c'est-à-dire, dans l'espèce, jusqu'aux rives et au lit du fleuve.
Quant à la sphère céleste il ne peut y voir le repère ou le contenant immobile dont il est en quête, puisque à raison même des principes de sa Physique il doit lui attribuer un éternel mouvement de rotation. Pour ne point priver de lieu les diverses parties qui la constituent, le stagirite admet que chacune d'elles peut servir de lieu à sa voisine.
Mais si le ciel, considéré dans son ensemble, est animé de mouvement, que devient l'immobilité si impérieusement requise pour la constitution du lieu?
D autre part, comme le ciel est animé d'un éternel mouvement, et que tout mouvement suppose nécessairement un repère immobile, — ainsi le veut la physique artistotélicienne, — la terre ou plutôt le noyau central de la terre devient l'unique lieu immobile auquel se rapportent tous les mouvements de l'univers.
Tel est l'aboutissement de cette théorie physique. Mais dans ce cas où la terre elle-même nous est présentée comme le lieu même du ciel, il est clair que le lieu perd son caractère d'enceinte enveloppe, de contenant. Cf. DUHEM, Le système du monde, t. I, p. 203-203. Paris, Heimann, 1913.
De nombreux scolastiques, notamment saint Thomas, ne se laissèrent point déconcerter par ces difficultés inhérentes à la cosmogonie aristotélicienne. Afin de conserver au lieu ses deux propriétés primordiales de contenant immobile, ils déterminèrent avec plus de précision le sens du terme « immobile ». A leur sens, le lieu garde son identité et son immobilité malgré le mouvement continu de ses constitutifs matériels, pourvu que les corps qui se succèdent coïncident avec les corps antérieurs disparus, de manière que l'enceinte enveloppante conserve les mêmes relations avec le corps logé et le point fixe de repère.
Quant à ce terme immobile qui nous permet de juger de la fixité du lieu, les uns le plaçaient au centre et aux pôles de la terre, les autres, renonçant à 1 un des principes fondamentaux de la physique aristotélicienne, souscrivaient à l'hypothèse d'un ciel immobile ou Empyrée, situé au delà de l'Univers.
(') S. Thomas, Opuscu/um De natura loci. — Logicœ summa, Tractalus VIJI. c. 6. — Physicorum, Lib. IV, lect. 6. - Joannea a S. ThoMAS,