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Relation entre le lieu externe et l'espace

11 suffit de comparer ces deux notions pour s'apercevoir quelles sont constituées des mêmes éléments intégrants et ne se distinguent l'une de l'autre que par une mise au point différente de ces mêmes éléments.

Le lieu externe se définit : un ensemble de corps ou une enceinte matérielle qui enveloppe une capacité ou un volume déterminé.

L'espace réel, lui, se définit : une capacité ou une relation

(') ArISTOTELES, opéra omnia, t. II. Physicorum, lib. IV, c. 4. (^) De BrogliE, La notion du vide. (Annales de philosophie chrétienne, 1888, pp. 275-279.).

à triple dimension limitée par une enceinte matérielle ou des corps réels.

On le voit, les deux notions sont identiques au point de vue de leur contenu objectif; se trouver dauis un espace réel ou dans un lieu réel sont deux expressions synonymes. Une seule différence est à relever qui consiste, non point deins la réalité perçue, mais dans la manière de se la représenter. Dans la notion d'espace, l'élément saillant est la disteince ou la capacité; les limites réelles y ont un rôle secondaire, plus effacé, bien qu'indispensable. Pour le lieu externe, au contraire, ce sont les limites réelles qui sont mises en relief, tandis que la capacité ou la distance, sans laquelle cependant le lieu perdrait son caractère de contenant, sont rejetées à l'arrière -plan.

113. — Aristote et les scolastiques ont-ils admis cette relation ?

Que la théorie que nous venons d'exposer puisse se concilier avec la pensée aristotélicienne, tous, croyons-nous, en conviendront aisément. Mais peut-on accentuer davantage cet accord et prétendre que la doctrine qui identifie l'espace réel et le lieu externe a été réellement professée par le stagirite >

Plusieurs en ont douté sur la foi en certains textes, en apparence équivoques.

Dans sa physique, Aristote se posa la question de savoir si l'intervalle ou l'espace circonscrit par la surface enveloppante peut s'identifier avec le lieu. Or, il y répond d'une mauiière négative et catégorique. « Fere enim quatuor simt, ad quorum unum necesse est locum referri ; aut enim est forma, aut materia, aut intervallum quoddeim, quod est extremis interjectum, aut extrema, si nullum est intervallum praeter magnitudinem corporis quod inest. Horum autem tria esse non posse, perspicuum est (^) . n II rejette les trois premières hypothèses dont

(ï) ArISTOTELES, Opéra omnia, t. II. Physicorum, lib. IV, c. 4. p. 289. Edit. Didot, Parisiis.

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l'une attribue la fonction de lieu à la matière, l'autre à la forme et la troisième à l'espace ou à l'intervalle circonscrit, et souscrit sans réserve à la quatrième.

Cependant, le doute se dissipe bien vite, nous semble-t-il, si l'on excunine de près les raisons invoquées par le philosophe en faveur de son choix.

11 est clair, dit-il, que ni la matière ni la forme ne sauraient constituer le lieu externe... Il en est de même de l'intervalle ou de l'espace, car s'il possède des dimensions propres, indépendamment des corps qui viennent s'y loger, ces accidents devront subsister en eux-mêmes, sans le concours d'aucun substrat naturel, ce qui est impossible. De plus, comme tout continu est infiniment divisible, il faudra doter les dimensions réelles de cet espace d'une infinité de parties, puisqu'elles sont destinées à compénétrer toutes les parties actuelles et possibles des corps que cet espace contiendra un jour ; ce qui implique une contradiction manifeste.

L'espace que le stagirite condamne, ou se refuse d'identifier avec le lieu, ce n'est donc pas la relation de distsince à triple dimension dont les points d'appui réels résident dsuis la surface enveloppante, ni la simple capacité limitée par les corps, mais l'espace absolu préexistant à la matière et capable de survivre à sa disparition.

D'ailleurs, le fidèle commentateur de la physique aristotélicienne s'est chargé de donner à cette interprétation toute la clarté désirable.

« Locus, dit saint Thomas dans son opuscule sur le lieu, qui n'est qu'une paraphrase de celui sur la physique, locus vero secundum id quod est, nec materia, nec forma locati, quia materia et forma non separantur a re, locus autem separabilis est a locato : nec spatium dimensionatum infra terminos corporis continentis existens; quia nihil est infra terminos corporis continentis, circumscripta magnitudine corporis contenti.

Cujus ratio est, quia si, circumscripta magnitudine corporis contentis, esset aliquod spatium infra terminos corporis continentis, taie esset dimensionatum longitudine, latitudine et profunditate. Dimensiones autem sunt accidentia, cum sint quantitates. Ergo non possunt esse in subjecto, nisi in corpore. Si ergo esset aliquod spatium infra terminos corporis continentis praeter magnitudinem corporis contenti, sequitur quod esset accidens sine subjecto: quod est impossibiie...

Quod non sit spatium probatur aliter sic : quia si locus esset spatium infra terminos corporis continentis, sequitur quod infinita loca essent simul, sicut deducit philosophus, etc. (^) . »

Dans un de ses « quodlibeta », son langage devient plus explicite encore. (( Apud antiquos, dit-il, de loco fuerunt duae opinones maxime probabiles. Quorum una fuit, quod locus sit quoddam spatium, sive dimensiones per se existentes... Sed haec opino de loco est a philosopho in IV physicorum reprobata... Unde alla opinio est ejus, quod locus sit superficies corporis continentis... (') ».

Pour Aristote comme pour le docteur médiéval, le lieu externe ne se confond ni avec l'espace absolu, ni avec cet espace que notre imagination se plaît à nous représenter comme s'étendguit indéfiniment au delà des mondes existants. Mais à côté de ces espaces auxquels nous refusons aussi toute réalité, il en est un autre qui jouit d'un réel crédit dans le Icingage vulgaire et scientifique, notamment dans la détermination et la mesure du mouvement. Cet espace réel que nousmêmes nous ne cessons d'identifier avec le lieu externe chaque fois que nous parlons du mouvement d'un corps, ces deux maîtres de la pensée nous en ont décrit les éléments constitutifs avec une précision qui n'a point été dépassée jusqu'ici.

D'aucuns regretteront peut-être de ne pas rencontrer plus

(') S. Thomas, Opusculum XV. De natura loci.

(2) S. Thomas, Quodlibet VI, art. 3.

souvent sous leur plume une affirmation plus franche et plus catégorique de l'identité du lieu externe et de l'espace réel.

Mais n'est-ce pas ime règle que le langage philosophique est lui-même toujours en relation étroite avec les préoccupations de l'époque ? Or, le lieu externe, considéré comme le réceptacle des corps ou contenant réel des êtres matériels, a toujours occupé une place prépondérante dans la physique ancienne. Chez le fondateur du péripatétisme comme chez tous ses disciples du moyen âge, le lieu externe était le but de tout mouvement naturel. Il exerçait même sur le corps qu'il logeait une vertu conservatrice et concourait à son développement normal en maintenait entre lui et les cieux dont il éteiit censé recevoir l'influence bienfaisante, les relations de dist2Uice que réclamait sa nature {^) .

Quoi d'étonnant que sous l'empire de pareilles conceptions cosmogoriiques ils aient accordé plus d'importance à l'élément matériel de l'espace, c'est-à-dire à la surface enveloppeinte qui est l'élément saillant du lieu externe, et aient relégué au second plan l'élément formel, la capacité, le volume circonscrit ?

Néanmoins, leur doctrine sur l'espace réel se dégage clairement de leurs écrits et avec plusieurs scolastiques modernes nous n'hésitons pas à voir dans Aristote et saint Thomas les protagonistes de la théorie que nous défendons (") .

('■) S. Thomas, Opuscalum XV . De ratura loci. — Joannes a S. THON4AS. t. II. Phihsophia naturalis, 1. P. Q. 16. a. 1. — Cf. RiVAUX. Le problème du devenir dans la philosophie grecque, pp. 440-441. Paris, Alcan. 1906. — AristoteLES, Opéra omnia, t. II. Physicorum, lib. IV, c. 4. Edit. Didot, Parisiis.

(-) Joannes et S. Thomas, t. II. PhUosophia naturalis. P. 1. Q. 16, a. 2. SCHNEID — Die philasophische Lehre von Zeit and Raum, p. 66. Mainz, Kirchheim, 1886. — De San, Cosmologia, p. 459. Lovanii, Fonteyn. 1881. — HUGON, Philosophia naturalis, p. 207. Paris, Lethielleux, 1903.

§ II. — Le lieu interne.

114. — Définition. Problèmes divers que soulève l'étude du lieu interne.

Ce nom de lieu ou d'espace interne traduit une troisième acception de la notion spatiale. Il s'emploie pour désigner la place, c'est-à-dire la portion d'espace que chaque corps occupe et qui correspond exactement à son volume réel.

A première vue, rien n'est plus simple que l'idée du lieu interne. Un corps vient-il à se déplacer sous nos yeux, l'image de son mouvement se dépeint en nous sous forme d'une série de positions successivement occupées et délaissées, et nous regardons ces diverses positions instables comme autant de lieux passagers et mobiles. Cette représentation nous paraît même tellement cledre qu'il nous semble superflu de la soumettre à une étude ultérieure.

A la réflexion, il en est tout autrement : des problèmes épineux et insoupçonnés se posent, des difficultés troublantes surgissent qui sollicitent notre attention, et notre intelligence toujours avide de vérité et de lumière se sent hésitante devant les solutions diverses qui s'offrent à elle.

Nous constatons, en effet, que tout corps possède un lieu interne et même se l'approprie à tel point qu'en vertu des lois de la nature il en exclut tout autre corps qui tentersut de s'en emparer. Mais comment se fait cette prise de possession de l'espace ? D'où vient qu'un être corporel se trouve localisé à telle place plutôt qu'à telle autre ?

Les corps requièrent un lieu interne correspondant à leur volume ; il n'en est pas moins évident que cette exigence est, comme telle, indéterminée, qu'elle ne porte sur aucun lieu d'une manière exclusive. En d'autres termes, il importe peu qu'on assigne à ces êtres corporels telle ou telle place dans

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l'espace ; pourvu qu'ils en aient une, leurs exigences naturelles seront pleinement satisfaites.

11 y a donc lieu de se demander comment à cette indifférence générale vis-à-vis des multiples places qu'un même corps peut occuper, se substitue en fait l'occupation d'une position spatiale de tout point déterminée ? Pour lever pareille indifférence ne faut-il pas, de toute nécessité, recourir à une détermination nouvelle, à une réalité accidentelle dont le rôle serait justement de fixer spatialement le corps ? C'est une première question à résoudre.

Mais ce n'est là qu'un des aspects du problème. La réalité d'un lieu interne une fois admise, il reste à en décrire la nature et le fonctionnement. Or il est aisé de soupçonner combien ce problème est délicat, de quel mystère s'enveloppent d'ordinaire ces réalités subtiles qui par leur nature même échappent complètement au témoignage des sens.

Enfin, à supposer même ces énigmes résolues, notre esprit ne sera-t-il pas tenté de s'interroger de nouveau, de se demander quelle place il faut accorder, parmi les multiples propriétés de la matière, à cette réalité localisatrice, quels sont enfm ses relations ou ses liens de parenté avec l'espace réel ?

Le problème général du lieu interne est donc un problème très complexe. Aussi pour y apporter le plus de lumière possible, nous traiterons séparément chacune des questions qu'il implique.

Premier problème : Le lieu interne est-il une dénomination purement verbale ; ou jouit-il d'une réalité propre ?

115. — Preuve de la réalité du lieu interne, tirée du mouvement local.

Un des phénomènes les plus communs et à la fois les plus faciles à observer, est, sans contredit, le mouvement local. Or,

tous en conviennent, les mouvements si nombreux et à la fois si variés qui se déroulent constamment autour de nous, ou dont nous sommes nous-mêmes les sujets , constituent des faits réels. Tous aussi s'accordent à placer entre l'état de repos et l'état de mouvement une opposition radicale. En un mot, le simple déplacement d'un corps dans l'espace, isolé même de ses causes, s'impose à nous comme un phénomène réel, rebelle aux illusions des sens.

A moins de souscrire à un subjectivisme complet, il faut donc reconnaître que non seulement la mise en mouvement, mais chacune des étapes du mouvement détermine dans le mobile un changement réel.

Quelle est la réalité soumise à ce changement ?

Est-ce l'entité substantielle du corps mû ? Il serait plaisauit de se l'imaginer. Bien que nous changions sans cesse de position ou de lieu, nous conservons intacte l'identité de notre être.

Est-ce peut-être une propriété accidentelle, tels le poids, la couleur, les énergies physiques ou chimiques ?

Pas davantage L'expérience ne nous révèle aucune modification de ce genre, et si dans certains cas les propriétés du corps en mouvement subissent certaines altérations, il est toujours possible d'en découvrir la cause dans des influences étrangères au mouvement. Au surplus, aucune des altérations d'ordre physique ou chimique ne s'identifie, pour nous, avec cette espèce de changement que nous appelons déplacement spatial ou mouvement local. D'autre part, la mécanique nous apprend qu'un corps en mouvement persisterait indéfiniment dans son état s'il était abandonné à lui-même, ou soustrait à toute action des agents externes.

Dira-t-on que le mouvement entraîne avec lui soit une augmentation, soit une diminution de volume ? Jusqu'ici, aucun physicien n'a découvert pareil résultat. Il est vrai que, d'après une hypothèse de Lorentz, tous les corps en mouvement subissent une contraction uniforme dans le sens du mouve-

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ment, c'est-à-dire que les longueurs parallèles au mouvement se raccourcissent tandis que toutes les autres conservent leurs dimensions normales (') . Mais ce n'est là qu'une pure hypothèse inventée pour sauvegarder le principe de relativité qui n'est lui-même qu'une hypothèse commode. De plus, le fait fût-il même vérifié, nul ne confondrait ce chemgement de volume avec le mouvement de translation qui l'accompagne.

Oij donc réside cette réalité cachée dont les méteimorphoses successives et continues constituent l'être mobile du mouvement ?

Nous n'entrevoyons qu'une seule hypothèse expHcative : elle consiste à concrétiser la position du mobile ou plutôt à la mettre sous la dépendance d'une détermination réelle dont le propre est de localiser le corps, de le fixer à telle ou à telle place déterminée de l'espace.

En fait, si le mouvement est un changement de lieu ou de position, il ne peut avoir de réalité que si le lieu dont il est le changement en possède une pour son compte. Supprimer la réalité du lieu interne revient à reléguer le mouvement dans le domaine des illusions ou des chimères.

Dès lors, de deux hypothèses, l'une : ou bien le lieu interne jouit d'une réalité propre, indépendante du corps qui l'occupe, en sorte que le mouvement n'est que l'occupation successive de ses parties réelles. Hypothèse évidemment inadmissible, car elle substantialise l'espace.

Ou bien le lieu interne est dit réel en ce sens que, pour l'occuper, le corps doit recevoir une modification accidentelle, un accident localisateur dont les changements continus forment la réalité mobile et fluente du mouvement. Dans la matière en repos, cet accident demeure stable et immobile comme le lieu qu'il détermine. Dans la matière en mouvement, il se renouvelle d'une manière ininterrompue, et de ses modi-

(') H. PoîNCARÉ, La valeur de la science, p. 188. Paris, Flammarion, 1908.

fications incesssintes résultent pour le corps une série de positions ou de lieux que nous appelons mouvement local.

Si cette conception est fondée, le mouvement, considéré dans son être réel et appeuent, comprend donc une double formalité : l'une invisible, mais réelle, à savoir le flux continu des modifications localisatrices qui se succèdent dans le corps à chaque étape nouvelle du mouvement. L'autre, la succession des positions que le mobile déleiisse pendant sa course ; c'est la manifestation sensible de la réalité interne et cachée du mouvement. Nos sens n'atteignent que cette seconde formalité qui est l'enveloppe du phénomène ; la raison, elle, et elle seule, pénètre jusqu'à sa cause constitutive.

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