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Partisans de ce système

De toutes les théories sur la nature de l'espace, celle-ci est la plus ancienne. On peut même affirmer qu'elle est apparue à l'aurore du mouvement philosophique. En cela, rien d'étonnant; l'histoire de la philosophie nous l'apprend, l'homme a étudié la nature avant de s'étudier lui-même, il a cédé spontanément à l'attirctnce naturelle du monde externe avant de scruter son monde interne, ce qui exige plus de réflexion et, partant, plus d'effort. En im mot, la cosmologie a précédé la psychologie.

Mais ce qui semble plus étonneuit, c'est que malgré les vingt -cinq siècles qui nous séparent de son origine, jamais cette théorie n'a dispeiru du monde philosophique. « Aux époques les plus diverses, écrit Duhem, de très grands esprits l'ont professée (^) . » Seulement, elle a revêtu, au cours des siècles, des formes diverses où souvent se meinifeste l'influence des convictions religieuses de ses partisans.

Ainsi, chez les anciens atomistes (^) , Leucippe, Démocrite, Lucrèce, Epicure qui, tous, étaient des matérialistes décidés, l'espace absolu est toujours considéré comme un être néces-

(^) Duhem, Le système du monde, tome I, p. 34. Paris, Hermsmn, 1913. {-) Aristoteus. opéra omnia, éd. Didot. t. II, p. 474.

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saire, incréé, éternel. D'après Duhem, cette doctrine qui loge les corps pleins dans un espace vide doué d'une réalité égale à celle des corps qu'il contient, aurait été enseignée par toute l'école atomistique (^) .

Platon lui-même, dans le Timée, semble s'inspirer de la doctrine de Démocrite. Pour lui aussi, la scène où se joue le drame cosmogonique, l'abîme immense et béeint dans lequel les formes vont s'ordonner, possèdent une existence propre, irréductible et étemelle (^) .

Au XVir siècle, Gassendi, le restaurateur de l'atomisme hellénique, défend avec enthousiasme la vieille doctrine de l'espace absolu, mais sous l'empire de ses idées philosophiques il la corrige en plusieurs points. Il se refuse notamment à attribuer à l'espace un caractère d'absolue nécessité pour y voir seulement le produit d'une création divine. De même, il la dote d'une réalité qui ne rentre dans aucune des catégories de l'être et peu-tant ne répond à aucun de nos concepts. En un mot, d'après Gassendi, bien que réel, l'être spatial n'est ni substantiel, ni accidentel (^) .

Croyant découvrir dans les propriétés de l'espace absolu les caractères du divin, Spinosa n'hésite pas à le diviniser : « Cette étendue subsistante, dit-il, à triple dimension, partout la même, réfractaire à toute division, et positivement infinie, ne peut être qu'un attribut de Dieu (^) . »

Les physiciens spiritualistes Newton et Clarke (°) , le théo-

(') DuHEM, Le système du monde, tome I, p. 35. Paris, Hermann, 1913. (^) Platon, Œuvres complètes, le Timée, tome VI, pp. 220 et suivantes. Paris, Charpentier. — Cf. RiVAUX, Le problème du devenir, pp. 308-315. Paris. Alcan. 1906.

(^) Gassendi, Physicorum, sect. I. Lib. II. c. I — WlESSNFJ^, Dos Atom oder Kraitelement der Richtung, Leipzig, 1873.

{'*) Spinosa, Ethica, p. 1, prop. 15. Sr.holium, Amstelodami, Elzevirius, 1664. (*) JanET, Œuvres philosophiques de Leibniz, tome II, pp. 643-647 et paseim.

logien Fénelon (^) voient dans l'immensité de l'espace absolu une expression de l'immensité divine : « L'espace, écrit Clarke, est immense, immuable, étemel. . . , il est toujours et seuis vsuiation l'immensité d'un être immense qui ne cesse jemiais d'être le même, une propriété ou une suite de Fexistence d'un être infini et éternel. »

Seuis l'élever toutefois à la hauteur d'une divinité, le physicien Euler y souscrit comme à un postulat nécessaire pour l'interprétation du mouvement absolu (^) .

Selon Royer-Collard, l'espace est un être distinct de la matière, de Dieu et de l'esprit.

« L'espace, écrit-il, est conçu comme étemel et indestructible. C'est une notion nécessaire qui nous impose une croyance absolue... Il ne faut confondre l'espace ni avec l'ordre et la situation des corps, ainsi que l'a fait Leibniz, ni le regarder comme un attribut de Dieu, suivant l'exemple de Clarke. Si l'espace était un attribut de Dieu, aucune pensée humaine ne les aurait séparés, et l'esprit passerait de l'un à l'autre comme il paisse de la modification à la substsmce. L'espace est distinct du corps et de Dieu; il est aussi distinct de notre esprit, et il existe en lui-même.

(( Comme la notion d'une durée limitée nous suggère la notion de temps, c'est-à-dire d'une durée sans borne, qui n'a pu commencer et qui ne pourreiit finir, de même la notion d'une étendue illimitée nous suggère la notion d'espace, c'està-dire d'une étendue infinie et nécessaire, qui demeure immobile tandis que les corps s'y meuvent en tous sens (') . »

Telles furent aussi les idées cosmologiques de deux physi-

(^) Fénelon, Traité de l'existence de Dieu, art. IV. Immensité de Dieu, pp. 237 et suivantes. Tours, Cattin, 1877.

(^) Euler, Thcoria motus coTporum solidorum, c. II, pp. 30 et suivantes. Paris, Courcier, 2 vol., 1812.

(') Royer-Collard, Fragments de Royer-Collard. (Œuvres de Reid. traduites par Jouffroy. t. IV, p. 441.)

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ciens de marque, admirateurs de Newton, à savoir, Poinsot (*) et Neumauin (^) .

Malgré certaines hésitations que lui suggère l'idée de substance, Locke se déclare ouvertement sympathique à la théorie de l'espace absolu (^) .

Le physiologiste De Cyon semble partager la même opinion. Après s'être dememdé si les trois directions de l'espace perçues par le toucher correspondent à trois dimensions de l'espace externe, ou si ces dimensions ne sont que des propriétés des corps solides, l'auteur ajoute : « La structure anatomique des c£inaux semi-circulaires de l'oreille interne et leur position réciproque semblent indiquer réellement dans cet organe des sens une certaine concordance entre la nature de nos perceptions et les propriétés de la « chose en soi )> {*) .

Dans les temps modernes, la théorie de l'espace absolu compte encore, outre De Cyon, de nombreux partisans.

A citer notamment : Lodge (^) , Basset (^) , Painlevé (') , Andrade («) , Flammarion {'), Anspach ('»), Zôllner (")

(') Poinsot, Théorie nouoelle de la rotation des corps, p. 51. Paris, 1852.

{') Neumann, Ueber die Principien der Galilei- Newton' schen Théorie, Leipzig, 1870.

(^) Locke, Essai philosophique concernant l'entendement humain, liv. H, c. 12, no« 3-II. Amsterdam, 1729.

{*) De Cyon, Les hases naturelles de la géométrie d'Euclide (Revue philosophique, juillet-décembre, 1901).

(') LODGE (Nature, vol. 77, 1894).

(«) Basset (Nature, vol. 77. 1894).

{'') Painlevé. Les axiomes de la mécanique et le principe de causalité (Bulletin de la Société française de philosophie, pp. 27 et suiv., 1905).

(*) Andrade. Les idées directrices de la mécanique (Revue philosophique. 1898, p. 400).

(*) Flammarion. Le mouvement de la terre et la théorie du mouvement absolu (Bulletin de la Société astronomique de France, aoiit 1903).

i^") Anspach, La terre toume-t-elle? (Revue de l'Université de Bruxelles, novembre et décembre 1903).

('») Zôllner, Vergl. Wissenschaftlicha Abhandlang, II B.. 2. Abtheilung. Zur Metaphysik des Raumes S. 904.

et d'autres savants qui, malgré la diversité de leurs théories spatiales, s'accordent cependant à attribuer à l'espace une existence absolue. Appartiennent à ce dernier groupe, les mathématiciens Gauss et Riemann, le physicien Helmholtz, les psychophysiciens Fechner et Weber (^) .

Enfin, pour terminer cet aperçu généreJ, signalons encore une monographie récente, entièrement consacrée à la défense de l'espace absolu. Si nous croyons devoir la mentionner, ce n'est certes pas à raison de sa valeur intrinsèque, mais uniquement à cause de l'enthousiasme et des convictions profondes dont témoigne l'auteur.

« Je ne comprends même pas, écrit M. Mùller, comment il est possible de croire à l'objectivité du monde réel externe, et de douter à la fois de ce fait. Tous ceux qui étudient l'astronomie sans préjugés, sans se leusser hypnotiser par les opinions d'école, partageront sûrement mon avis. Aussi, tous les astronomes que j'ai interrogés affirment ne pouvoir se faire une autre conception de l'espace. Plusieurs même croient découvrir dans l'opinion contraire qui réduit l'espace à une pure possibilité de corps étendus, une preuve pérempoire que les hypothèses fantaisistes et humoristiques sont encore de mise en philosophie (^) . »

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