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Partisans du mouvement absolu

Mais si la théorie relativiste peut se réclamer d'illustres patronages, la théorie absolutiste compte, elle aussi, un glorieux passé et ne manque même pas de sympathies actuelles dans le monde savant.

Presque à la même époque où Descartes défendait la première théorie, Newton se faisait, avec une conviction non moins profonde, le protagoniste de la seconde. Dans ses Principes, le grand physicien se plaît à mettre en lumière les caractères qui différencient le mouvement absolu et le mouvement relatif. De cette fine analyse qui nous fait voir, dans les propriétés, les causes et les effets de ces deux sortes de mouvements, la

(') Mach. La mécanique, pp. 487-491, Paris. Hermann, 1904.

{^) PetZOLDT. Das Gesetz der Endentigkeit (Vierteljahrschrift fiir wissenschaftliche Philosophie B. XIX, pp. 192 et suiv.).

(^) H. PoiNCARÉ, Dernières pensées, Paris, Flammarion, 1920.

(•) Kant. Premiers principes de la science de la nature, c. I. Paris, Alcan, 1891. Dans sa Phoronomie ou Cinématique, il professe la même opinion que Descartes sur le mouvement relatif. Mais en mécanique, bien qu'il déclare impossible le mouvement absolu, il admet que notre raison ne peut se représenter les mouvements vrais, causes des mouvements relatifs, que sous la forme de mouvements absolus, dans l'espace absolu, lequel néanmoins n est pour lui qu'une simple idée.

(*) MOCH. La relativité des phénomènes, pp. 29 et 30, Paris, Flammarion,

distinction profonde qu'il faut placer entre eux, qu'il nous suffise de citer le passage relatif à la différence causale.

« Les causes qui distinguent le mouvement vrai du mouvement relatif, écrit Newton, sont les forces appliquées au corps pour la production du mouvement.

« Le vrai mouvement n'est engendré ou changé que par des forces s 'exerçant sur un corps déterminé. Le mouvement relatif, au contraire, peut être engendré ou changé sans que le corps qui en est doué reçoive aucune influence quelconque. Il prend naissance dès qu'on déplace certaines masses matérielles avec lesquelles ce corps se trouve en relation (^) . »

Se peut-il une déclaration plus explicite et à la fois mieux justifiée en faveur de la possibilité du mouvement absolu ?

Euler, illustre physicien contemporain de Newton, tient un langage non moins catégorique. A la question de savoir si le repos et le mouvement sont attribuables à un corps qui n'aurait aucun rapport avec d'autres corps, Euler répond sans réserve : « omne corpus, etiam sine respectu ad alia corpora, vel quiescit, vel movetur, hoc est absolute quiescit, vel absolute movetur (^) . »

« Bien que nous ne connaissions, ajoute-t-il, le repos et le mouvement d'un corps que par rapport à d'autres corps, nous ne devons pas en conclure que ces choses ne soient en ellesmêmes qu'une pure fiction établie par l'esprit, et qu'il n'y ait rien d'adhérent aux corps eux-mêmes qui corresponde aux idées de repos et de mouvement. Nous sommes incapables de reconnaître la quantité autrement que par comparaison ; néanmoins, lorsque les choses avec lesquelles nous établissons la comparaison sont supprimées, il reste encore dans le corps le fondement de la quantité, car s'il s'étendait ou se contractait.

C) Newton, Principia, p. 11. Amstelodami, 1714.

(*) Euler, Theoria motus Corporum soïidorum, c. 2, p. 30. Paris, Courcier, 2 vol.. 1812.

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son extension et sa contraction devraient être prises comme des changements vrais. D'oii je conclus que le repos et le mouvement ne sont plus seulement des choses idéales, nées d'une comparaison, en sorte qu'il n'y eût rien d'adhérent au corps qui leur correspondît, mais que l'on peut avec raison se demeinder si un corps solitaire est en repos ou en mouvement (^) . »

La théorie du mouvement absolu, si vaillamment défendue par ces deux illustres physiciens, n'était pas, comme on est tenté de le croire, et même comme on l'affirme parfois, une de ces idées qui jaillissent spontanément dans l'esprit d'un penseur sans que le passé en ait en rien prépciré l'éclosion. Elle exprimait, au contraire, une doctrine très accréditée au moyen âge, et les raisons invoquées alors par ses partissois, le sont encore par nos savsmts modernes.

Les auteurs qui admettent l'existence ou la possibilité du mouvement absolu peuvent se répartir en trois classes.

Les uns font consister le mouvement local en un accident successif, en luie forme mobile qui s'écoule au sein même du sujet, et qui est indépendante de tout point de repère. Il est clair qu'un corps solitaire, unique, est susceptible de pareil mouvement.

Pcirmi les nombreux adeptes de cette doctrine, nul peut-être ne l'a exposée avec plus de clarté qu'Albert de Saxe :

« On peut supposer, dit-il, que Dieu imprime au monde entier un mouvement rectiligne. Dès lors, le monde se mouvrait, et ce ne pourrait être que de mouvement local. D'ailleurs, de quelque mouvement qu'il se meuve, il faudrait qu'il se comportât diversement d'un instant à l'autre. Or, il ne pourrait se comporter d'une manière changeante par rapport à quelque objet extrinsèque : cela va de soi, puisqu'un tel objet n'existe pas. Il se comporterait donc d'une manière variable d'instant

(ï) EULER, op. cit., p. 31.

en instant pau: rapport à quelque chose d'intrinsèque, de façon à posséder à chaque instant quelque chose qu'il ne possédait pgis auparavant. Cette conséquence ne se pourrait sauver si nous ne supposions quelque flux inhérent au mobile qui représente ce qu'il éicquiert de nouveau, ce par quoi il se comporte à chaque instant autrement qu'il ne se comportait à l'instant précédent (^) . »

En d'autres termes, ce mouvement ne se comprend pas sans l'existence d'une certaine réalité successive, inhérente au mobile, distincte de ce mobile qui est une réalité permanente, et distincte du lieu qui dans ce cas n'existe pas.

La doctrine émise au sujet du mouvement rectiligne de l'univers, Albert de Saxe l'applique à tout mouvement local et s'efforce de montrer que partout se retrouve la même forme mobile, le « fluxus formae ».

A la suite de Jean Buridan, partisan décidé, lui aussi, de la conception réaliste du mouvement local, Albert soulève même et réfute avec une finesse remarquable l'objection d'Occam, objection que reprennent d'ailleurs souvent encore les relativistes modernes.

D'après Guillaume d'Occam, le mouvement n'est rien; un corps qui se meut, c'est essentiellement un corps qui d'un instant à l'autre se comporterait différemment par rapport à un corps immobile, s'il existait un tel objet.

De l'avis de tout le monde, répond Albert, se mouvoir, c'est se comporter diversement d'un instant à l'autre.

Se mouvoir d'une manière actuelle, c'est se comporter d'une manière variable et actuelle. Donc une variation purement conditionnelle, simplement possible dans une hypothèse qui n'est pas réalisée, ne saurait suffire pour rendre compte d'un mouvement en acte. Ou, comme le disait lui-même Buridsm : « Cette échappatoire ne vaut rien ; elle n'einpêche pas que la

(1) Alberti de SaxONIA, Quœstiones in libroa de physica auscultatione. In lib. m. Q. VII.

sphère ultime (si Dieu la mettait en mouvement) se mouvrait en fait alors même qu'en fait il n'existerait aucun corps immobile; dans ce cas donc cette sphère ne pourrait, en fait, se comporter diversement d'un instant à l'autre par rapport à quelque corps immobile ou à quelque objet extrinsèque )) (^) .

La conception réaliste du mouvement local, si clairement exposée par ces deux auteurs du XIV** siècle, et que défendait presque en même temps Jean le Chanoine (') , avait été nettement formulée au siècle précédent par Duns Scot (^) qui lui-même en avait reçu l'idée maîtresse de deux philosophes du Xir siècle : Guillaume de Conches (^) et Gilbert de la Porrée {') .

En réalité, l'origine de cette doctrine remonte beaucoup plus haut dans l'histoire des systèmes philosophiques. On peut même affirmer que dès le Vf siècle elle se trouve énoncée déjà en des termes d'une précision remarquable dans les œuvres de deux philosophes de marque : Simplicius {^) et Damasius.

Chose étonnante, chez ces auteurs du moyen âge, jeimais on ne découvre cette équivoque funeste dont bénéficie si souvent encore de nos jours la théorie relativiste du mouvement. Pour eux la question de l'exisfence et celle de la perception du mouvement sont deux questions essentiellement distinctes,

(^) JoANNIS BuRlDANI, Quœstiones in libros de physica auscultatione . In lib. III. Quaest. VI et VII : « Utrum motus localis est res distincta a loco et ab eo quod localiter movetur. »

(') JOANNIS Canonici, Quœstiones super VIII Physicorum Ubros Arisiotelis; in lib. 111. Quaest. 1, art. I.

(^) J. DuNS ScOT, Quœstiones quodlibetales. Quaest. XI, t. XII.

(*) GULIELMI HlRSANGIENSIS, Philosophicarum et astronomicarum institutionutn, libri très, Basileae, H. Petrus, 1531.

(*) Gilbert de la Porrée (Porretanus). Liber sex principiorum.

(*) SiMPLICII, Commentaria in octo Ubros Aristotelia de Physico Auditu. Lib. IV, c. V. Venetiis, 1566.

qui appellent des solutions opposées. Si le mouvement a sa réalité intrinsèque, indépendante de tout point de repère, la perception du mouvement, au contraire, requiert de toute nécessité un terme de comparaison réel ou imaginaire.

Après Albert de Saxe qui lui avait communiqué un puissant renouveau de vitalité, la théorie absolutiste du mouvement local continua sans interruption d'avoir jusqu'à nos jours des admirateurs et des défenseurs convaincus.

A citer notamment, au XV'' siècle, Marsille d'Inghem (^) et Gaétan de Thiene (") ; au XVI^ siècle, Paul de Venise (^) , Suarez (^) , Vasquez (^) et De Lugo C^) .

Pendant les derniers siècles l'école suarézienne resta en général fidèle à la doctrine du maître ; les divergences de vues qui se manifestent de-ci de-là parmi les tenants de la doctrine portent, d'ordinaire, non sur la réalité du mouvement absolu, mais sur la nature de l'accident réel qui le constitue. Qu'il nous suffise de signaler, parmi les nombreux auteurs : Sylvestre Maurus {'), De San {') , Pesch {') , Lahousse {'") , De Bac-

(^) MarCILII IngUEN, Quœstiones supra libros Physiccrum; in lib. IV. Quaest. III et VII.

(-) Recollecte CajETAM supra octo libros Physicorum; lib. IV. Quaest. I.

(^) PauLI VeneTI, Expositio super octo libros Physicorum, lib. III, tract. I, cap. III. Venetiis, 1499. — Item, Summa totius philosophiœ. Pars VI et ultima, Metaphysica, c. 27 De quidditate motus.

(») Suarez, Metaphysica. — Disputatio 51, sect. 1, n-^s 13-22.

{') Vasquez, Pars I. Disp. 195.

(^) De Lugo, De Eucharistia, dist. 5 n. 4, 103. 140, 147.

(') Sylvestre Maurus, Quœstiones philosophicœ, t. II. pp. 278-287. 300- 306. Parisiis, Bloud et Barrai, 1876.

(') De San, Institutior^es metaphysicœ specialis, cosmologia, pp. 345-346 et 442. Lovanii, Fonteyn. 1881.

('j Pesch, Institutiones philosophiez naturalis, vol. Il, pp. 81-85. Friburgi Brisgoviae, 1897.

(^^) Lahousse, Praelectiones metaphysicœ specialis, cosmologia, pp. 239- 240. Friburgi Brisgoviae. 1896.

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ker {'), Willems {^) . M. Bergson {') se rallie aussi à cette opinion.

La doctrine du mouvement absolu compte une seconde classe de partisans qui, sans diminuer en rien la réalité ontologique qu'attribuent au mouvement local les adeptes de la première classe, croient cependant nécessaire d'affecter cette réalité d'une relation avec un terme de comparaison immobile soit concret, soit même simplement possible.

Pour Pierre Tataret (*) , par exemple, <( le mouvement est une entité successive qui existe subjectivement dans le mobile et qui est réellement distincte du mobile et de la forme selon laquelle se fait le mouvement ». « Cependant, ajoute-t-il, nous ne disons pas qu'un corps se meut, à proprement pEirler, de mouvement local, à moins qu'il ne s'approche ou ne s'éloigne d un objet immobile que nous iméiginons ou que nous supposons. »

D'après Walter Burley (^) , le mouvement ne consiste pas, comme l'avait cru Aristote, en un chamgement de lieu, mais en une succession de positions ou d'ubi que nous devons rapporter à un terme immobile, concret ou idéal.

(1) De BackER, Institationes metaphysicœ specialis, vol. 1, t. I. Cosmologie, pp. 126-127 et 206. Paris, rue de Rennes, 1899.

(2) Willems, Institutiones philoBOphicae, vol. Il, cosmologia, pp .39-41. Treveris, Officina ad S. Paulinum, 1906.

(3) Bergson, Matière et mémoire, pp. 213-218, 225-233. Paris, Alcan, 18%. (*) Pétri TatarETI, Commentarii in libroa Philosophiœ r\ataraliB et meia-

physiccE Aristoteîis. Physicorum lib. 111, tract. 1. De motu. — Item in lib. IV. Quaest. 1-IV.

(*) BURLENS. Super octo Hbroe Phf/aicorum, lib. IV, tract I. c. VI.

D'autres auteurs, tels Remer (') et Schneid (^) , regardent le mouvement comme la variation continue d'une modalité intrinsèque au mobile, d'un accident localisateur réel {ubi intrinsecum) ; mais comme cet accident résulte, à leur avis, du milieu ambiant ou de l'enceinte matérielle qui entoure le mobile, le mouvement, meJgré sa réédité propre, implique nécessairement une relation avec un repère concret.

Telle est aussi, à peu près, l'opinion de Jean de saint Thomas (^) .

Quand on exeimine attentivement les raisons invoquées par ces derniers auteurs à l'appui de leur théorie, on constate aisément qu'elles se résument toutes en une seule, et celle-là fondamentale, à savoir : la nécessité de concilier la réalité du mouvement local avec la conception eiristotélicienne qui assigne comme but principal au mouvement local l'occupation d'un lieu. Comme ce lieu externe ou cet entourage est extérieur au mobile et ne peut comme tel entrer dans la constitution du mouvement, il fallait, pour en sauvegarder néanmoins la réalité, attribuer en même temps au mobile un accident localisateiu-, une ubication interne qui fût, ou le résultat de l'entourage, ou le fondement de la relation que le mobile contractait avec lui du chef de son mouvement. Il est clair que d'après cette hypothèse le mouvement dans le vide devenait impossible, et que tout mouvement absolu présentait à la fois un caractère relatif.

Il y a là, à notre avis, un excès de confiance en la sagesse

(1) Remer, Summa prœlectionam philoaophice acholasticce , vol. II, pp. 101- 102. Prati, Giachetti, 1900. Cf. etiam. GreDT, vol. I. Philosophia naturaïia, pp. 270-272, Friburgi Brisgoviae, Herder, 1909. Pour cet auteur, le mouveinent a une réalité distincte du mobile et du lieu, mais il n est que probable qu'un corps puisse se mouvoir dans le vide.

(2) SCHNEID, Die pkilosophische Lehre con Zeit and Raum, pp. 95-%. Mainz, Kircheim, 1886.

(') JOANNES A S. Thomas, Philosophia naturalis, p. 320. Parisiis. Vives. 1883.

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du stagirite. De ce que dans notre monde physique, où il n'y a pas de vide permeinent, tout corps en mouvement quitte» en fait, un lieu pour en occuper un autre, il ne s'ensuit nullement que ces circonstemces soient essentielles au mouvement, ou que celui-ci cesserait de se produire dans un mobile complètement isolé.

Enfin, il est encore une troisième catégorie d'auteurs favorables à l'hypothèse du mouvement absolu; ce sont, pour la plupart, des physiciens qui ont adopté plus ou moins les idées de Newton.

Pour eux, le mouvement absolu est le mouvement d'un corps mis en relation avec un repère immobile concret ou fictif. Ce repère est pour les uns l'espace absolu, pour d'autres un corps fixe, pour d'autres enfin des axes absolus ou un trièdre de référence .

A rencontre des penseurs de la première et de la seconde catégorie, ces physiciens ne se prononcent d'ordinaire, ni sur la nature, ni sur le degré de réalité que comporte le mouvement du corps mobile. Mais il paraît évident que du point de vue logique les tenamts de cette théorie ne peuvent admettre la réalité du mouvement sans le fedre consister en un accident réel successif, inhérent au mobile et indépendant du point de repère : l'un des deux corps étant immobile et soustrait par hypothèse à toute modification, il faut bien que le mouvement de l'autre, s'il n'est pas une pure fiction, y introduise un changement réel

Font partie de ce groupe : Poinsot (^) , Cari Neumann (^) ,

(^) Poinsot, Théorie nouvelle de la rotation des corps, p. 51, Paris, 1852. {') Neumann, Ueber die Principien der G alilei-N ewtons' chen Théorie, Leipzig, 1d70.

Pednlevé {^), Flammarion (") , Anspach (^) , Mûller (^) , Andrade (^) , Lodge (^) , Basset (^) .

126. — Origine de la doctrine qui attribue au mouvement local une relativité essentielle.

Le succès du relativisme outré, comme d'ailleurs son origine, tiennent surtout, croyons-nous, à la méthode couramment employée en mathématiques. Qu'on nous permette de citer à ce sujet une page spécialement remarquable de M. Bergson C) :

« Le mathématicien, dit-il, exprimeint avec plus de précision une idée de sens commun, définit la position par la distemce à des points de repère ou à des Eixes fixes, et le mouvement par la variation de la distance. Il ne coimaît donc du mouvement que des changements de longueur; et comme les valeurs absolues de la distance variable entre un point et un axe, par exemple, expriment tout aussi bien le déplacement de l'axe par rapport au point que celui du point par rapport à l'axe, il attribuera indifféremment au même point le repos ou la mobilité. Si donc le mouvement se réduit à un chcuigement de distgince, le même objet devient mobile ou

(^) PAI^4LEVÉ, Les axiomes de la Mécanique et le principe de causalité. (Bulletin de la Société française de philosophie, 1905 pp. 27 et suiv.).

(2) FlamMARJON. Le mouvement de la terre et la théorie du mouvement absolu. (Bulletin de la Société astronomique de France, août 1903).

(3) Anspach. La terre ioume-t-elle? (Revue de l'Université de Bruxelles, novembre et décembre 1903).

{*) MiJLLER, Das Problem des absolûtes Raumes, Braunschweig. Viewey. 1911. — Zur Analysis des Raumes. (Philosophisches Jahrbuch 1903, s. 50).

(5) Andrade, Les idées directrices de la Mécanique (Revue philosophique 1898. p. 400).

(6) Lodge. (Nature, vol. 77, 1894).

(7) Basset. (Nature, vol. 77, 1894).

(8) Bergson, Matière et mémoire, pp. 214-216. Paris, Alcan, 18%.

immobile selon les points de repère auxquels on le rapporte, et il n'y a pas de mouvement absolu.

« Mais les choses cheuigent déjà d'aspect quand on passe des mathématiques à la physique, et de l'étude abstreûte du mouvement à la considération des changements concrets qui s'accomplissent dans l'univers.

« Si nous sommes libres d'attribuer le repos ou le mouvement à tout point matériel pris isolément, il n'en est pas moins vrai que l'eispect de l'univers change, que la configuration intérieure de tout système réel varie, et que nous n'avons plus le choix, ici, entre la mobilité et le repos : le mouvement, quelle qu'en soit la nature intime, devient une incontestable réalité. Admettons qu'on ne puisse dire quelles péirties de l'ensemble se meuvent; il n'y en a pas moins du mouvement dans l'ensemble.

« Aussi ne faut-il pcis s'étonner si les mêmes penseurs qui considèrent tout mouvement particulier comme relatif traitent de la totalité des mouvements comme d'un absolu. La contradiction a été relevée chez Descartes, qui, après avoir donné à la thèse de la relativité sa forme la plus radicale en aifirmeuit que tout mouvement est « réciproque » (^) , formule les lois du mouvement comme si le mouvement était un absolu (^) . Leibniz, et d'autres après lui, ont signalé cette contradiction (^) : elle tient simplement à ce que Descartes traite du mouvement en physicien après l'avoir défini en géomètre. Fout mouvement est relatif pour le géomètre : cela signifie seulement, à notre sens, qu'il n'y a pas de symbole mathématique capable d'exprimer que ce soit le mobile qui se meut plutôt que les axes ou les points auxquels on les rapporte. Et c'est bien

(1) Descartes. Principes. II« Partie, n" 29.

(2) Descartes. Principes, Il« Partie, §§ 37 et suiv.

(3) Leibniz. Spécimen dynamicum (Mathem. Schriften, Gerhardt. 2' sect. 11» vol. p. 246).

naturel, puisque ces symboles, toujours destinés à des mesures, ne peuvent exprimer que des distances.

« Mais qu'il y ait un mouvement réel, personne ne peut le contester sérieusement, sinon rien ne changerait dans l'univers, et surtout on ne voit pas ce que signifierait la conscience que nous avons de nos propres mouvements. Dans sa controverse avec Descartes, Morus faisait plaisamment allusion à ce dernier point : (( Quand je suis assis treinquille, et qu'un autre, s'éloigncint de mille pas, est rouge de fatigue, c'est bien lui qui se meut et c'est moi qui me repose (^) . )

L'opinion de M. Bergson nous paraît fondée. La contradiction qu'il relève chez Desceirtes, nous la constatons aussi chez de nombreux mathématiciens ou physiciens qui ont traité du mouvement au double point de vue théorique et concret. Elle se constate même chez des philosophes, notamment chez Kant. Dans sa phoronomie qu'il définit (( une pure mathématique du mouvement, dans laquelle la matière est conçue sans autre propriété que la mobilité )), Kant souscrit au relativisme le plus radical avec une assurance comparable à celle de Descartes. En mécanique, au contraire, il admet l'existence de mouvements vrais, causes des mouvements relatifs, et ne craint pas d'affirmer que nous ne pouvons représenter ces mouvements à notre raison que sous la forme de mouvements absolus produits dans l'espace absolu (') .

Une seconde cause de ce relativisme outré, est la confusion de deux aspects du mouvement, essentiellement distincts l'un de l'autre, l'un psychologique, l'autre cosmologique. Comme le disait M. Bergson, il est incontestable que le mouvement des corps existe en dehors de nous, mais il est non moins incontestable que nous ne pouvons le percevoir sans établir certaines

(1) Morus. Scripia philosophica, t. 11, p. 248. 1679.

(2) Kant. Premiers principes de la science de la Nature, pp. 21-91. Paris Alcan, 1894.

relations. De là le danger de confondre la réalité même du mouvement avec cet aspect purement relatif qu'il semble offrir à notre perception sensible.

127. — Qu'est-ce que la physique peut nous dire du mouvement absolu ?

Au terme de son bel ouvrage sur le mouvement absolu et le mouvement relatif, Duhem formule des conclusions qui veident être signsdées, à raison de leur importance et du crédit que leur confère la compétence toute spéciale de leur auteur :

« L'expérience et la théorie nous pressent donc, dit-il, d*2iffirmer l'existence de mouvements absolus : elles nous fournissent un moyen sensé de dire si deux mouvements absolus sont ou non différents ; mais leur pouvoir s'arrête là ; le mouvement absolu est quelque chose d'également insaisissable à l'expérience et à la figuration géométrique ; le physicien ne peut aucunement spéculer sur la nature de ce mouvement ; il doit, à ce sujet, s'en remettre au métaphysicien; celui-ci seul pourra essayer de scruter l'essence de cette forma fluens qui déconcerte aussi bien l'observateur que le géomètre, et dépasse leurs moyens de connaître. »

Plus loin, il ajoute : « deux conclusions semblent particulièrement dignes d'attention. La première est celle-ci : Le trièdre de référence auquel la théorie physique rapporte tous les mouvements dont elle traâte, trièdre qui est identique à l'espace absolu de Keint ou du corps Alpha de M. Cari Neumann, est un pur concept, une pure ligne géométrique; ni exactement, ni approximativement, il n'est requis que ce trièdre trouve sa représentation dans la nature concrète.

(( La seconde conclusion essentielle est celle-ci : La théorie physique nous conduit jusqu'au seuil d'une affirmation métaphysique qu'il nous est presque impossible de ne pas formuler : Les mouvements relatifs, seuls constatables expérimentale-

ment en la nature concrète, seuls accessibles aux représentations de la cinématique, ne sont pas choses premières et irréductibles; ils sont les résultats, les conséquences de mouvements absolus, transcendcints à toute observation et à toute représentation géométrique (^) . )>

Cette mise au point du rôle du physicien et du métaphysicien en cette question ardue du mouvement absolu, ainsi que les conclusions qui en découlent, s'accordent si bien avec nos vues qu'il nous est permis d'y souscrire sans réserve.

Mais ce jugement, porté par un des plus illustres physiciens de notre époque, et qui est à la fois doublé d'un philosophe, a aussi pour nous une autre importance. En nous montrant cet accord entrevu et même presque exigé entre les indications de la physique sur la réalité du mouvement absolu et les affirmations de la métaphysique, Duhem nous fait voir en même temps combien les spéculations philosophiques, en apparence même les plus subtiles et les plus transcendantes, constituent cependant le couronnement naturel des sciences de la matière.

128. — Opinion d'Aristote et de saint Thomas sur la réalité du lieu interne et du mouvement absolu.

Pour se faire une idée exacte de l'opinion ciristotélicienne et thomiste, il est nécessaire de se rappeler dans quel milieu scientifique elle a pris naissance.

L'histoire, d'ailleurs, nous le prouve, très souvent des préoccupations d'ordre cosmogonique ont exercé une telle influence sur la genèse et l'évolution des théories philosophiques que le sens et la portée de ces théories n'apparaissent sous leur vrai jour qu'à la lumière des conceptions qui les ont suggérées.

(1) Duhem. Le mouvement absolu et le mouvement relatif, p. 279. Mont' ligeon (Orne). Imprimerie de Montligeon, 1909.

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Opinion d'Aristote. Deux principes gouvernent et orientent toute la physique aristotélicienne : l'un est relatif à la constitution des cieux, l'autre aux conditions d'activité des corps terrestres.

Pour le stagirite, la substance céleste est éternelle et incorruptible, incapable partant de génération, de corruption et de toute altération qualitative ou qucintitative. Le seul mouvement qui lui convienne est le mouvement local de rotation, car lui seul peut être étemel, lui seul reste toujours identique à lui-même sans altérer la substance qui en est le support. Tous les autres mouvements, au contraire, doivent nécessairement prendre fin dès qu'ils ont atteint l'acte ou la perfection à laquelle ils tendent.

Parce qu'éternel le mouvement des cieux a la priorité et la primauté sur tous les autres ; il est donc le principe de tous les changements qui affectent les corps terrestres. C'est en modifiant constsunment leurs relations de distance, en les rapprochant et en les éloignant successivement les uns des autres qu'il prépare et continue cette succession de générations, de corruptions, d'altérations que nous appelons le cours de la nature. De là une étroite et intime dépendance des substances sublunaires à l'égard des cieux.

La physique aristotélicienne, relative aux corps terrestres, a aussi un caractère très origineJ. Comme le dit Duhem, « toute la doctrine d'Aristote au sujet de ces substances est dominée par sa théorie du grave et du léger : l'idée essentielle de cette théorie est celle de lieu naturel (^) ».

D'après lui, le lieu n'est nullement l'espace géométrique occupé par le corps ; il possède une réalité douée d'une certaine puissance. La preuve en est, dit-il, que les corps simples, l'air, la terre, l'eau et le feu se meuvent spontanément dsins une direction déterminée, soit vers le bas, soit vers le haut;

(') DUHEM. Le aystème du monde, t. I. p. 189. Paris. Hermann, 1913.

ils tendent à occuper leur lieu naturel, qui est pour eux une réelle perfection. Toute substance sublunaire est donc portée, par sa nature, vers son lieu propre.

Il en résulte que le mouvement local doit être conçu comme le passage d'un lieu à un autre, et qu'il n'est point possible dans le vide, car un corps placé dans le vide manifesterait une indifférence absolue à l'égard de toutes les directions.

Enfin, comme tout mouvement loceJ requiert un lieu immobile, comme le ciel soumis à un étemel mouvement de rotation ne présente point cette complète immobilité qu'exige tout véritable point de repère, le stagirite se voit contraint d'attribuer à la terre ou du raioins à son noyau centreJ une immobilité absolue.

Telle est dans ses grandes lignes la physique aristotélicienne.

On comprend que dans pareille cosmogonie le lieu occupé par un corps n'est pas chose beinale; il constitue même l'un des facteurs les plus importants du régime de notre globe. Pour toute substance corruptible, le lieu externe est en effet ce département spatial où elle reçoit de ses congénères situés dans son voisinage et surtout des corps célestes la somme d'énergie nécessaire à sa conservation et à l'accomplissement de sa fin naturelle. C'est vers lui que tendent tous les éléments de la nature ; c'est en lui qu'ils jouissent d'un repos tempormre ; c'est lui enfin qu'il faut assigner comme but essentiel au mouvement local, principe de tous les autres changements.

Qu'y a-t-il d'étonnant que sous l'empire de semblables conceptions, le stagirite ait concentré toute son attention sur le lieu externe, c'est-à-dire sur l'enceinte matérielle immédiatement contiguë au corps, et ait passé sous silence l'étude du lieu interne dont le rôle paraissait si effacé dans l'interprétation des phénomènes cosmiques ?

En fait, Aristote n'a traité ni de l'existence ni de la nature •du lieu interne. Mais est-il logique d'inférer de ce silence qu'il

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faille, pour ne point trahir la pensée aristotélicienne, refuser toute réalité à cet élément spatial ?

Nous ne le croyons pas. La Physique notamment contient de nombreuses données qui, à défaut d'une théorie explicite, confirment à suffisance la conception réaliste du lieu interne. On sait avec quelle vigueur d'esprit Aristote défendit la réalité du mouvement local battue en brèche par les ingénieux sophismes du philosophe Zenon. A ce sujet, le sixième livre de sa Physique est d'un pcilpitant intérêt; on y trouve un plaidoyer qui n'a jamais été dépsissé jusqu'ici, ni quant à la richesse des preuves, ni quant à leur force probante (^) .

D'ailleurs, la priorité et la primauté du mouvement local sur tous les autres mouvements de la nature n'étaient-elles pas un principe fondamental de l'ancienne cosmogonie (^) ? Or, même dans cette conception de l'univers oti tout mouvement doit nécessairement entraîner avec lui un changement de relation ou une mutation de lieu externe, puisqu'il n'y a point de vide, le mouvement loceJ aurmt été dépouillé de toute réalité, si le stagirite n'y avait vu qu'un changement pur et simple de relation de distance: la relation, en effet, quelle qu'elle soit, n'existe que dans l'esprit; seuls, ses termes ont un être extramental. Dès lors, quelle pouvait être cette réalité changeante, constitutive du mouvement local, sinon la place, la situation du corps, en un mot le lieu interne ?

Et qu'on ne dise pas : sans doute, Aristote ne relègue point le mouvement dans le domaine des chimères, mais ne semblet-il pas que pour lui toute son entité consiste dans l'acquisition du lieu externe ?

En fait, dans le milieu cosmique complètement plein, tout mouvement a pour terme un lieu externe nouveau; et de ce point de vue, il est permis d'affirmer avec le stagirite que ce

(') AristotelES. Phyaicoram. Lib. VI, notamment c. IX. (-) ARISTOTtXES. Phyaicoram. Lib. Vlll, c. VII.

lieu est le but essentiel, primordial du mouvement. Mais loin de confondre cette résultante du mouvement qu'est l'occupation du lieu externe avec la nature intime du mouvement, Aristote ne cesse de répéter que le mouvement est une affection du corps mû, qu'il réside en lui et jamais en dehors de lui, conformément à la célèbre définition : « le mouvement est l'acte d'un être en puissance encore en susceptivité (^) ». « Perspicuum fit, écrit-il, nempe motum esse in re mobili; est enim actus hujus, et ab eo quod movendi vim habet (^) . Jamvero non est motus extra res ; quidquid enim mutatur aut mutatur secundum substeintisim, aut secundum quantitatem, aut secundum qualitatem, aut secundum locum... Quare nec motus nec mutatio erit ullius praeter ea quae dicta sunt (^) . ))

Opinion de saint Thomas. Partisan décidé des vues cosmogoniques d'Aristote, le docteur médiéval attache, lui aussi, une importcince souveraine au lieu externe. A la suite du maître, il se plaît à affirmer que tout corps recherche spontanément son lieu propre, assignant ainsi pour terme et pour but au mouvement local, non une position réelle, meiis une réalité extrinsèque au mobile, ou plutôt une relation nouvelle avec le milieu ambicint : « unumquodque corpus naturale movetur ad locum suum (^) ».

Dans la Somme théologique, il paraît même condamner formellement la théorie réaliste du mouvement local. Sous le rapport de la perfection, dit-il, le mouvement local tient la première place parmi tous les mouvements corporels. La raison en est qu'il n'a point pour fin le perfectionnement interne du mobile, mais bien une réalité externe, savoir le lieu. « Inter

(1) AristotelES. Physicorum. Lib. 111, c. 2.

(2) Af<ISTOTELES, Physicorum. Lib. 111, c. 2.

(3) ARISTOTELES. Physicorum. Lib. III, c. 1. ('') S. Thomas, De natura loci (ad finem) .

THÉORIES RÉAUSTES MODÉRÉES 2Tt

omnes autem motus corporeos perfectior est motus localis. Cujus ratio est, quia mobile secundum locum non est in potentia ad aliquid intrinsecum, inquantum hujusmodi, sed solum ad aliquid extrinsecum, scilicet ad locum ('). »

A rencontre d'Aristote dont il a subi si manifestement l'influence dans sa théorie du lieu externe, saint Thomas traite ex-professo la question du lieu interne {ubi) .

(( Il résulte évidemment de ce qui précède, dit-ii, que le mouvement local ne se produit pas dans le lieu comme tel, mais dans le prédicament ubi : le mouvement, en effet, a pour sujet le corps qui se meut, le mobile. Le mouvement est déterminé par le genre de forme qui est acquise par le mouvement et qui en est le terme. Or, le lieu ne se meut pas, puisqu'il est le terme ou la surface immobile du contenant: c'est le corps logé qui se meut. Le lieu comme tel n'est pas la forme qui est acquise par le corps logé; il est la forme du corps logeant. Rien donc n'est acquis par le mobile, si ce n'est Vubi, lequel est un rapport du lieu au corps logé, rapport en vertu duquel le lieu circonscrit le corps logé. Ou bien, d'après la première opinion, le lieu est une dénomination qui suppose ce rapport ; ce rapport a son terme dans l'objet localisé lui-même et son fondement dans le lieu; c'est lui qui est acquis par le mobile qui se meut sans cesse d'un ubi à un autre jusqu'à ce que le mouvement atteigne son terme.

« Par là il est clair que dans les autres espèces de mouvements, une forme intrinsèque se trouve acquise. Dans le mouvement d'altération qui fait passer un corps du froid au chaud, de la chaleur se trouve acquise qui est une forme adhérente au corps qui a été chauffé... Mais dans le mouvement local, ce qui est acquis, c'est Vubi qui dénomme extrinsèquement le corps mû, ou qui, selon la seconde opinion, est un rapport extrinsèque

(1) S. Thomas. Summa theologica. p. la Q. CX. a. 3. — Cf. Physicorum. Lib. VIII. c. 7, lect. 14o (Ed. romaine).

au corps logé, un rapport qui a son terme en ce corps et son fondement dans le corps logeaoït (^) . »

A en juger d'après ce texte, saint Thoméis a donc établi une distinction très nette entre le lieu externe (locus) et le lieu interne (ubi) . Il nous montre même en quel sens il faut entendre cette expression qui lui est si familière : « le lieu est le but et le terme du mouvement local ». Si Ton peut dire qu'en fait, dans notre monde physique, tout mouvement local aboutit à la prise de possession d'un lieu externe, cependant, à parler rigoureusement, ce n'est point ce lieu externe, mais uniquement le lieu interne qui est la forme acquise par le mobile.

Mais après ces déclarations si conformes à la doctrine réaliste du lieu et du mouvement, on se deméinde néanmoins jusqu'à quel point la définition thomiste du lieu interne permet d'en sauvegarder le caractère objectif et réel. Des commentateurs autorisés, notamment Jean de saint Thomeis (") , n'hésitent pas à remger le docteur médiéval parmi les tenants du réalisme. D'après ces auteurs, tout corps en mouvement reçoit de son entourage ou du lieu externe une détermination passive qui fixe ses rapports avec ce milieu, en sorte que la réalité du lieu interne ne se conçoit qu'en fonction du lieu externe et présente un csu-eictère essentiellement relatif. Cette relation est aussi réelle dcuis le corps localisé que dans le corps localisant. Mais comme l'entité nouvelle reçue par le mobile n'est point une forme absolue, complètement indépendante de tout terme extrinsèque, le mouvement local se distingue des autres espèces de mouvements, qui, eux, ont pour spécialité de réaliser des formes totalement intrinsèques.

(1) S. Thomas, Logicœ summa. Tractatus. VI. c. X. De praedicamento ubi, quid sit formaliter, et in quo sit subjective?

(2) JoANNES A S. Thomas, t. II. PhUosophia naturalis. I. P. Q. XVI De loco et ubi. Art. II. Quid sit ubi seu locus intrinsecus? Paris, Vives, 1888.

THEORIES REAUSTES MODÉRÉES 277

C'est en ce sens, dit-on, qu'il faut comprendre cette opposition, en apparence si radicale, que saint Thomas a coutume de placer entre le mouvement local et les autres changements de la nature.

Cette opinion, défendue par Jean de saint Thomas, est adoptée par plusieurs scolastiques modernes (') .

Pareille interprétation n'est-elle pas quelque peu forcée ? L attitude flottante, indécise, que nous avons observée chez saint Thomas dans l'exposé et la discussion des opinions mentionnées plus haut, ne légitime-t-elle pas un doute ? Cependant, il est indéniable que la doctrine du lieu interne, ainsi conçue, s'accorde pleinement avec l'ensemble des doctrines du philosophe médiéval.

Qu'il nous suffise de citer le passage suivant emprunté aux commentaires de la Physique: « Non est motus, dit-il, in génère ad eiliquid. In quocumque enim génère est per se motus, nihil illius generis de novo invenitur in aliquo absque ejus mutatione, sicut novus color non invenitur in aliquo colorato absque ejus alteratione. Sed contingit de novo verum esse aliquid relative dici ad ulterum, altero mutato, ipso tamen non mutato. Ergo motus non est per se in aliquid, sed solum per accidens, inquantum scilicet ad aliquam mutationem consequitur nova relatio ; sicut ad mutationem secundum quantitatem sequitur œqualitas vel inaequalitas, et ex mutatione secundum qualitatem similitudo vel dissimilitudo (^) . »

Aucune relation nouvelle, objective, dit-il, ne peut naître séins qu'au préalable une modification réelle se produise dans l'un des termes qui lui servent d'appui. La relation comme telle n'est donc jamais le but ou le terme immédiat du mouve-

(') ReMER, Summa prcelectionum philosopliicœ scholaaticœ, vol. ait. p. 100. Piati 1895. — SCHNEID. Die philoBophische Lehre von Zeit und Raum. S. 97. Mainz, Kirchheim, 1886.

(2) S. Thomas. Phyaicorum. Lib. V. c. II. dect. 3a.

ment; elle est toujours une résultante ou une conséquence d'une autre altération réelle.

Or, assigner au mouvement local un autre terme que la relation, c'est souscrire du même coup à la conception réaliste du lieu interne.

Deuxième problème :

Quelle est la nature du lieu interne ?

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