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L'accident localisateur

Que le lieu interne ne soit pas une dénomination purement verbeJe, mais une réalité qui a son existence et son rôle dans le monde corporel, c'est là, nous semble-t-il, un fait que nulle intelligence non prévenue ne peut révoquer en doute.

Mais les multiples raisons invoquées à l'appui de ce fait ne nous en font point connaître d'emblée la nature intime. En présence de cette délicate question, le métaphysicien se sent même tenté d'adopter l'attitude prise actuellement par de nombreux physiciens à l'égard des autres propriétés corporelles. Unanimes à professer leur croyance à l'existence de l'électricité, du magnétisme, de la chaleur, de la lumière, ils se refusent cependant à se prononcer sur Têtre essentiel de ces qualités de la matière. Pour eux, la constitution fondeimentale des qualités physiques est un de ces problèmes qui tourmenteront éternellement l'esprit humain. Les multiples activités des corps peuvent bien nous laisser soupçonner certains caractères de ces forces, jamais elles ne nous donneront une claire vue de ce qu'elles sont en elles-mêmes. Aussi, de nombreux physiciens se bornent-ils à en décrire leur rayonnement visible, à en fixer leur dépendance mutuelle, à formuler leurs lois. Plusieurs mêmes ne voient plus dans leurs théories que des

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symboles utiles et commodes pour classer les lois et faciliter la mémoire des faits (^).

Cependant, à notre sens, pareille attitude ne sereùt, dans la question qui nous occupe, ni courageuse, ni même légitime, car à rencontre du physicien, le philosophe a pour mission d'étendre ses investigations au delà des causes prochaines, de scruter les causes ultimes dans la mesure ovi le permet la lumière des faits.

Excuninons donc successivement les éléments de ce problème.

Il est certain d'abord que si le lieu interne jouit d'une véritable réalité, celle-ci ne lui est point conférée par l'espace que le corps occupe. A moins de souscrire à l'hypothèse évidemment erronée de l'espace absolu, ce département spatieJ n'est qu'une possibilité d'y loger de la matière. La localisation d'un corps à telle ou à telle distance de ses congénères relève donc d'une détermination accidentelle qui réside dans le corps même.

Quelle est la destinée essentielle de cette détermination ?

Elle consiste uniquement à fixer la substance corporelle dans telle situation spatiale appropriée. Elle doit donc être un accident extensif dont l'ampleur corresponde exactement au volume de cette substance, puisque telle est la portion d'espace qu'elle s'assujettit.

Sous ce rapport, l'accident localisateur présente donc des analogies frappantes avec l'étendue ordinaire. Elle s'en distingue néanmoins en un point essentiel.

L'étendue, en effet, dissémine la matière, place les unes en dehors des autres, en un ordre continu, les parties intégrantes des êtres matériels, et ainsi fixe leur volume et leurs dimensions. Mais par elle-même l'étendue ne peut river le

(1) Cf. DuHEM, La théorie physique, son objet et sa structure, p. 26. Paris, Chevalier. 1900. — H. PoiNCARÉ, La science et l'hypothèse, Paris, Flammarion, 1005.

corps à telle place de préférence à une autre. C'est un fait d'expérience qu'elle est indifférente vis-à-vis de l'espace, en ce sens que, sans subir le moindre chaingement, elle s'adapte à toutes les situations spatiales.

L'accident localisateur, au contraire, a pour rôle distinctif de lever cette indifférence en fixant le corps à une place déterminée, en sorte que tout changement de place coïncide nécessairement avec un changement équivalent de l'accident localisateur. Et comme le mouvement local se présente à nous sous la forme d'un changement continu de lieu, nous devons en conclure que toute sa réalité consiste dans cette chéiîne ininterrompue de déterminations localisatrices qui sont nées et disparues pendéint la durée de son trajet.

Pour résumer en une formule toutes les propriétés de l'accident localisateur, nous dirons donc qu'il est une réalité accidentelle, une qualité inhérente à chaque meisse matérielle, étendue, fixative de l'espace, essentiellement variable dems le corps en mouvement, stable et permanente dans le corps en repos {') .

Troisième problème : Quel est le rôle du lieu interne dans la théorie générale de l'espace ?

130. — Les lieux internes sont les jondements des relations spatiales.

Simple relation de distance, ou intervgJle à triple dimension, l'espace, avons-nous dit, emprunte toute sa réalité aux termes

(1) Certains auteurs aiment à distinguer le lieu interne de l'accident localisateur auquel ils donnent le nom d' & ubication *. Pour eux, le lieu interne est la partie de l'espace qui correspond au volume du corps ; l'ubication est !a réalité accidentelle par laquelle le corps prend possession de ce départe-

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concrets qui le limitent. A ceux-ci et à eux seuls est dévolue la mission de fournir aux relations spatiales leur fondement objectif et d'en fixer l'étendue. Aussi l'expérience le prouve, pour qu'une distance entre deux corps donnés subisse un accroissement ou une diminution, il faut, au préalable, que les positions de ces corps soient modifiées. Or ces positions dont les moindres changements exercent une répercussion sur la grcindeur et l'individualité des distances spatiales, que sontelles, sinon les lieux internes ?

Le problème de l'objectivité de l'espace et celui de la réédité du lieu interne ne forment donc qu'un seul et même problème. Dépouillez le lieu interne de l'accident localisateur qui lui confère son être objectif, du même coup il rentre dans la catégorie des représentations purement imaginaires et y entraîne avec lui les relations spatiales dont il est le point d'appui. Concrétez-le, au contraire, placez la position de chaque corps sous la dépendance d'une détermination localisatrice réelle, aussitôt la relation spatiale prend corps, s'individualise, hérite, en un mot, de toute la réalité que possèdent ses termes.

D'aucuns diront peut-être : nous admettons volontiers que les relations spatiales ne peuvent avoir droit de cité dans le monde des existences corporelles que si leurs limites sont réelles. Mais pourquoi faire appel à cet élément subtil qu'est le lieu intrinsèque, ou plus explicitement, l'accident localisateur ? Les surfaces des corps-limites n'offrent-elles pas aux relations spatieJes un fondement suffiséunment objectif, un point d'appui conforme à leurs exigences ?

ment spatial. Cette distinction est légitime; elle peut se défendre mais ne s impose pas. Quand on définit le lieu interne : l'espace réellement occupé par un corps, il est clair que le lieu interne comprend alors non seulement I espace réservé à ce corps, mais l'accident localisateur san*: lequel l'occupation de l'espace n'est même pas concevable.

Cette opinion très accréditée chez les relativistes fut prise à peirtie déjà par Balmès. Nul ne doute, dit-il, que les surfaces des corj>s qui limitent les intervalles spatiaux aient une réalité propre. Mais il n'est pas moins évident que les surfaces ne sauraient ni individualiser les intervalles dont elles sont les limites ni en fixer la gremdeur. Ne tombe-t-il pas sous le sens que la distance spatiade qui sépare deux corps peut varier à l'infini sans que les surfaces de ces mêmes corps subissent le moindre changement ? Se peut-il que cette multitude de disteuices possibles ait le même fondement réel (^) ?

De deux hypothèses, l'une : ou bien il faut reléguer les relations spatiales dans le monde des chimères, ou bien il faut leur assigner un autre point d'appui que les surfaces des corps-limites.

Pareil dilemme comporte-t-il une échappatoire ? Nous n'en voyons pats..

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