Formes concrètes ou réelles de l'espace
Le problème de l'unité de l'espace a reçu des solutions nombreuses.
Pour Spinosa, par exemple, l'espace réel est nécessairement un. Identique à l'étendue qui est un attribut divin, il jouit d'une continuité infinie et ne se prête à aucune division effective. Les formes multiples et variées qu'on y distingue sont le fait de l'imagination qui, dans la trame réellement continue de l'étendue, se taille, mais sans la rompre, de multiples départements spatiaux (^) .
La doctrine de l'unité absolue de l'espace réel est aussi une conséquence inéluctable de la théorie spatiale de Clarcke et de Newton. Dès là qu'il se confond avec l'immensité divine, l'espace doit, d'évidence, au même titre que cet attribut,
(') Spinosa. Ethica, propositio 15 et passim. Amstelodami, 1677.
bannir de son sein toute multiplicité réelle, toute pluralité numérique.
Enfin, la doctrine de l'unité réelle est encore partagée par tous les partisans de l'espace absolu.
Par contre, pour les idéalistes, tels Berkeley, Kant, Renouvier, Bergson, etc., la question de savoir si l'espace réel est un ou multiple ne se pose même pas ; la raison en est que, pour ces auteurs. l'espace n'a d'existence que dans le domaine de la sensation ou de la conscience.
Un examen critique des différents systèmes nous a montré de quels principes erronés découlent ces conclusions.
La théorie à laquelle nous avons accordé nos préférences multiplie les espaces réels avec les relations de distance. Nulle théorie, croyons-nous, ne traduit plus fidèlement les données expérimentales, nulle n'est plus conforme au langage ordinaire. Deux corps sont-ils séparés l'un de l'autre, nous appelons espace leur distance mutuelle et cet espace revêt à nos yeux des notes individuelles qui ne nous permettent plus de la confondre avec tel ou tel autre intervalle, avec telle ou telle autre distance. Ces espaces concrets, aux grandeurs les plus variées, sont donc aussi nombreux que les relations de distance qui rattachent les uns aux autres les corps de la nature.
A cette première acception de l'espace réel qui recouvre une multitude innombrable de types divers, s'en ajoute une autre dont la caractéristique semble être l'unicité. Parmi tous les espaces particuliers d'où résulte la configuration de l'univers, il en est un auquel le langage de tous les peuples attache une importance spéciale. Cet espace est l'immense capacité qui s'étend de la terre à la voûte apparente des cieux. Lorsque nous disons que les corps lancés dans l'espace tendent, en vertu de leur poids, à se rapprocher du centre de notre globe, que la lumière solaire traverse l'espace avec une vitesse de 300,000 kilomètres à la seconde, il est clair que l'espace ainsi
désigné est un espace particulier, marqué comme tous les autres de traits individuels.
Seulement, à raison de son immense étendue, de la place qu'il occupe dans nos relations socieJes, de l'influence considérable qu'il exerce sur le régime de notre terre, il prime à nos yeux tous les autres et semble posséder un droit privilégié, presque exclusif, à la dénomination commune. En réédité, du point de vue métaphysique, rien ne justifie pareille prétention, puisque cet espace appartient au même t3^e spécifique que tous les autres espaces concrets.
Le monde nous offre encore une troisième forme d'espace réel, appelée lieu interne ou espace interne. C'est la capacité circonscrite par l'étendue ou plutôt par la surface extérieure d'un corps ; capacité dont la réalité est indépendsmte de la matière qui éventuellement la remplit; tel, par exemple, le volume d'une sphère creuse. C'est aussi la forme spatiale la plus répandue, chaque être corporel ayant son espace interne propre.
En résumé, notre univers ne contient que trois formes d'espaces réels. A l'exception de l'espace que nous appellerions volontiers « l'espace atmosphérique », chacune d'elles est représentée par une multitude innombrable de copies individuelles. Mais, fait digne de remarque, maJgré des différences accidentelles inhérentes à l'existence, toutes ces formes répondent fidèlement à la définition en laquelle se résume notre théorie spatiale : l'espace réel est un interveJle, une relation de distance à triple dimension, comprise entre des limites réelles, étendues.