‹ La Notion De Force Dans Le Système D'AristoteChapitre 14 sur 30 · HUMAN ARE APT NE · texte numérisé non relu

HUMAN ARE APT NE

ressante parce qu'elle nous montre Aristote aux prises avec ce qu’il y a de synthétique au fond du changement, à savoir le passage d’un premier état à un second qui n’est pas contenu dans le premier, résolvant la difficulté au moyen des notions de contrariété et de puissance comme nous allons le constater, et ramenant à un tel passage l’action de l’agent sur le patient, c’est-à-dire le retentissement dans l’état d’une chose de l’état d’une autre. C’est ce dernier point que nous mettrons d’abord en lumière.

Cherchant à expliquer comment un tel retentissement est possible, Aristote fait appel à la notion de contrariété qui lui rend compte de cette union paradoxale du même et de l’autre ; mais en énonçant (716) que les contraires agissent et pâtissent mutuellement, il esquive la difficulté ; d’abord ce n’est pas toujours vrai ; une détermination dynamique doit se surajouter à la contrariété logique (717). C’est ce qu’Aristote obtient en considérant implicitement les contraires dans leur sujet (718). Or, cette considération du sujet, où se trouve finalement le moteur, domine à ce point l'esprit d’Aristote, que, dans le passage immédiatement suivant (719), la coexistence des contraires dans un même genre devient subrepticement l’inhérence des qualités dans un sujet. « Si l’on considère, dit-il, que c’est la qualité contraire qui agit, par exemple le chaud sur le froid, on peut prétendre que l’action et la passion ont lieu entre contraires ; si l’on considère que c’est le sujet qui agit ou pâtit, par exemple l’homme qui est échauffé ou qui guérit, alors l’action et la passion ont lieu entre semblables ».

(717) Cf. Philop. Gen. Corr. 146, 30: il faut aux contraires une Bivapus Soaorhguac ; Cf. 146, 9 : le blanc du cheval n’agit pas sur le noir de l’ébène.

(718) Ainsi révavria (324 a 3) désigne non les contraires mais les choses contraires (cf. 323 b 28 : 8ox évavriæ ëoriv). La contradiction que nous relèverons (n. 891) entre ces propositions et d’autres (où les contraires sont dits &xaññ n’est donc qu’apparente.

(719) 324 a 14-24. Les contraires sont définis (Méta. A, 10, 10:18 a 25): rù meïorov Diapépovca r@v nd chv adrav Duvaquv. Il s’agit ici de montrer que les deux théories (voir n. 715) sur l’action et la passion ont toutes deux touché la vérité,

Mais, dirons-nous, ce qu’il y a de semblable entre l’agent et le patient, ce n’est pas le sujet substantiel d’affections contraires, c'est le genre dont ces affections sont des espèces, par exemple la faculté relative à la couleur pour le blanc et le noir ; on aura beau écrire un peu plus loin (720) que « la matière est indifféremment la même pour les contraires, étant comme un genre », l’identification trop rapide entre le sujet substance des qualités contraires et le genre que ces qualités différencient n’est pas pourtant légitimée.

On peut donner de cette confusion (721) lexplication suivante : l’homme noir qui blanchit est bien quand il est blanc semblable à ce qu’il était quand il était noir, en tant que colorable ; mais ce n’est pas la question : ce qu’il fallait dire, c’est que la cause blanchissante est la même que l’homme noir, en tant que tous les deux ont une faculté relative à la couleur, l’un étant colorable, l’autre colorant. Aïnsi, Aristote passe à la question du changement dans un être et néglige celle de son passage ou de sa production d’un être dans un autre.

C’est là un point important si la force est entre l’agent et le patient et non isolée en chacun d’eux. Or, comment Aristote développe-t-il cette idée d’une communication entre l’agent et le patient, qu’il pense expliquer par la communauté de genre des contraires ? Il distingue d’abord (722), conformément à la théorie du moteur et du mobile, les agents impassibles et ceux qui agissent en subissant une contre-passion ; les premiers, identifiés ici aux moteurs premiers, agissent d’une façon qui n’est pas expliquée ;

(720) Gen. Corr. I, 7. 324 b 7.

(721) Philop. Gen. Corr, 145, 26 ne semble pas avoir vu la difficulté.

(722) 324 a24-b4. Ce passage se rattache directement à 6.323 a 15; la notion de moteur étant plus large que celle d’agent (voir Philop., Gen. Corr., 150,8, sur ce passage, et n. 748). — Les agents qui sont opposés aux agents impassibles sont bien ceux qui subissent une réaction, comme le prouvent l’exemple de la faculté de guérir (324435) et celui de la nourriture (324 b 1); mais la notion invoquée de moteur mû (a 32) n’est pas ailleurs (par exemple Phys. VII, 5.256430, n. 842 ct 162) conçue de cette façon, mais se rapporte à un moteur qui meut parce qu'il ést mû et non en étant mû en retour. C'est ici que Philop. (Gex. Corr., 151,7) signale une confusion que nous étudierons plus loin.

Leo NE te EU

les autres moteurs derniers ont même matière que le patient, d’où leur passion en retour (723). L’explication est ensuite (724) précisée de la manière suivante : sont passibles, les agents qui ont la forme dans la matière ; en effet, la matière est, comme un genre, susceptible de recevoir indifféremment les contraires ; le feu, qui a le chaud dans la matière (725), pâtira et sera refroidi quand il échauffera un patient, puisque ce patient aura de même le froid dans la matière et que le chaud n’est pas séparé ; pour le comprendre, il sufhit d'admettre (726) que ce qui peut s’échauffer s’échauffe quand le calorifique est présent ou s’approche.

Autrement dit, si l’on admet l’action de l’agent, sa contrepassion est expliquée, mais l’action de l’agent ne l’est pas encore. Ainsi, l'appel à la notion de matière : prise ici successivement comme sujet substantiel de qualités (727), comme réceptable des contraires (728) et enfin comme réceptable des choses sublunaires (729), explique linteraction de ces choses, mais non leur action. Tout est terminé pour Aristote quand il a dit (730) : « Ainsi il est conforme à la raison que le feu chauffe et que le froid refroidisse », pourvu, assurément, que le patient soit en puissance ce que l’agent tend à le faire devenir. Cette notion de puissance du patient est évidemment (731) l’essentiel de l'explication aristotélicienne, mais, faute d’être reliée d’une façon précise à celle de matière, elle aboutit, dans ce chapitre, à mettre l'agent et le patient en face l’un de l’autre, et loin d’expliquer l’influence de l’un sur l’autre, nous pouvons dire, dès maintenant, qu’elle la suppose ou ne l’explique qu'après coup.

(723) D'ailleurs non constante. Cf. n. 80.

(725) Gen. Corr., IL, 9.336 46. Le feu n’est pas l'agent par excellence, puisque c’est un agent qui pâtit.

(726) 324b8. mépoyroc rod Ocpuavrixod xat mAnoiééavros, D 16 : ërav dräpyne

(731) Voir la note à la fin du volume,

PT Me a TE PER MT M $C SP EN EN OA RSR TE A PSS Pets Fat 1 is MR À (Es MEN gr d: CUS jee LAS RE br, RPALES k ù d Se } sa)

Le résultat de cette opposition de l'agent au patient, c’est que, fréquemment, on ignore où se trouve le véritable principe d’efficience (732), et qu'il faut le placer dans le patient, par exemple pour l'accroissement (733). Cette incertitude touchant le sens de l'efficience, nous empêche de comprendre nettement quel est le rôle de l'agent : tantôt il se développe parallèlement au patient (734), tantôt il n’est plus que son excitateur (735) ; de toutes façons, son rôle comme efficient reste dans l’ombre ; le seul rapport ferme qu’il soutienne avec le patient, c’est qu’il lui est supérieur ontologiquement.

Nous pouvons donc conclure, d’une part, que si Aristote a tenté de mettre sur pied une théorie générale de l'agir et du pâtir, cet effort n’a pas réussi; d’autre part, que la cause de cet échec est que sa pensée est dominée par l’idée d’une hiérarchie de substances

(732) Voir la discussion que Philop. (Gen. Corr., 35,13) institue pour tous les mouvements. .

(733) Gen. Corr., I, 5.321 b 6-10. Il s’agit de l’altération, mais le raisonnement vaut principalement pour l'accroissement (cf. b 2. Philop. 97, 15-17). Alexandre (Philop., Gen. Corr., 98,2) trouve de telles difficultés à cette localisation de la cause effciente, qu’il pense qu’Aristote a mis seulement une cause passible dans le patient ; à quoi Philop. répond par le texte 321 b 6 où l’ « altérant » et le principe du mouvement sont mis dans la chose altérée (il a d’ailleurs tort de dire [97, 28] que « principe du mouvement » signifie toujours la cause efficiente [voir n. 654]). Cette question de la localisation du principe altérateur ou accrescif est amenée par celle de la direction et du sens même de l’efficience : de la nourriture et de l’être nourri, quel est l’agent, quel est le patient ? (321 4 29-b 2). — Voir Philop. 97, 18: le patient a la « puissance accrescive », dont la forme (cf. n. 420) et de An. II, 4. 416 a 25-27 : le feu se nourrit de l’eau, mais non l’inverse ; selon Rodier, cela tient à la différence de dignité ontologique des deux êtres (Rodier II, 239).

(735) Et alors ce qui le relie au patient devient extrêmement ténu. Cf. 321b 5 : l'agent de altération, ou ne subit rien, ou subit aussi quelque passion, (il s’agit toujours, même dans le premier cas de l’agent naturel ; Philop. Ge. Corr. 96, 31 donne comme exemple le feu, qui après nous avoir réchauffé, reste inaltéré, au contraire de l’air du sudarium qui est échauffé en retour [97, 1 ; 98, 1]. Voir les hésitations d’Aristote à propos de l’action de l'aliment sur l'être nourri (n. 420 sq). Voir, de même, l’évaporation de la semence après l’action génératrice (n. 345 ; cf. n. 321).

plutôt que par la notion d’interaction et que le problème essentiel est pour lui celui de l’organisation de l'univers ; d’ailleurs, la position d’un être en puissance en face de l’agent, et comme condition de l’action, suppose bien une organisation préalable ; en conséquence, comme nous l'avons vu dans le détail, la question de l'établissement de séries causales cède le pas à celle de l’activité téléologique qui les suscite et les groupe, sans que d’ailleurs cette subordination soit nettement démontrée. Toutefois, il ne faut pas: prendre cette considération en un sens absolu, car, d’une façon générale, Aristote insiste constamment sur l’activité efficiente et son caractère original et nécessaire (736) ; et, relativement à la théorie de l’agent et du patient, il indique très souvent et très nettement qu'outre l’agent en acte et le patient en puissance, une autre condition est indispensable à l’action : c’est le rapprochement de l'agent et son contact avec le patient. Comme il fait de cette notion de contact l’objet d’une étude particulière, nous devrons l’étudier à part.

Auparavant, il nous faut examiner, selon le plan d’Aristote (737), la notion de mélange, liée de très près à celle de l’action et de la passion et où l’idée d’efhicience pure sera peut-être plus clairement dégagée. Comme dans la théorie précédente, Aristote prend d’abord conscience de l'originalité de la notion, dont les caractères synthétiques et dynamiques sont pour nous si nets. Le mélange est une interaction de choses en acte, à la suite de quoi elles ne

(736) Par exemple, le même ch. 7, où il a distingué les agents qui ne subissent pas de passion, se termine par la distinction de l’efficient et de la cause finale, cette dernière étant déclarée non active. Sur ces points, voir n. 640.

(737) Cette notion fait l’objet de Gen. Corr. I, 10. Le plan a été annoncé 6 début. L'importance de ce sujet est bien marquée Gen. Corr. II, 8. 334 b 31 (Tous les corps autour du lieu central sont des mixtes des quatre éléments). Jia étre inspire-t-elle le passage bien connu (Méta. Z, 13. 1039 a 3-13) oùilest dit qu’une substance n’est pas composée de deux substances en acte, l’entéléchie étant séparatrice.

Page 1