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160 LIVRE DEUXIÈME t

sont plus ce qu’elles étaient, sans être néanmoins entièrement différentes (738) ; ainsi, les corps mélangés ne subsistent plus en acte, ni ne sont détruits soit l’un ou l’autre, soit tous les deux (739). La solution est donnée (740), ici encore, par la notion de puissance, qui résout le problème de la synthèse du même et de l’autre, de l'être et du non-être : les composants sont bien dans le mixte, et non détruits, puisqu'ils peuvent être séparés de nouveau.

Par suite, le mélange n’est pas une simple juxtaposition, pas plus que l’action n’est l’introduction mécanique de l'agent dans les potes ; il suppose une interaction des éléments mêlés, apportant un tout nouveau et homogène (741).

Or, cette interaction s’explique (742) au moyen de la théorie précédente de l’action et de la réaction : agissent et réagissent, donc peuvent se mêler les choses qui ant même matière ; là, comme

(738) Gen. Corr. I, 10. 327 a 30-b 6. Résumé 328 b 17. Le caractère séparé des termes est indiqué de nouveau 327 b 27.

(739) 327 b 10-22. Par là on distingue le mélange de la génération (le feu ne se mêle pas au bois, mais s’engendre et le bois est détruit), de la nutrition (où un seul des termes est conservé, l’autre étant détruit ; toutefois, 5.322 a gila été dit que la première phase de la nutrition était un mélange, n. 421), de l’altération (par ex. dans l'information de la cire. Philop. Gen. Corr. 190, 21) et d’une façon générale l’inhérence d’une qualité dans un sujet. Le cas où les deux termes sont détruits est évident et purement logique, aussi appartient-il au développement cité dans la note précédente. La liaison des deux développèments est mal indiquée b 10 par &1ù (Philop. 189, 25); il faut suppléer : &\ùx uv.

(740) 327 b 22-31. Toutefois, le composé n’est pas en puissance les composants, comme l’eau est en puissance l’air, c’est-à-dire comme leur matière; car les composants sont en lui avec leur forme, d’ailleurs affaiblie (Philop. 192, 10).

(741) 327 b 31-328 a 17. Le raisonnement présente deux moments : le mélange peut être une juxtaposition de particules non divisées ; mais ce ne sera qu’une apparence de mélange, qui restera fondamentalement hétérogène ; si l’on considère maintenant (4114. 328 & 1) que toui corps est divisible, on voit qu’on ne peut définir le mélange par la juxtaposition d’une partie quelconque à une partie quelconque, car une partie quelconque est entourée de parties qui lui sont homogènes ét donc résiste au mélange. Les deux moments sont mal distingués de a 3 à «8; d’ailleurs l'exemple de l’orge et du blé (a 2) peut s’appliquer aux deux (selon Philop. 194, 25 il ne s’applique qu’au premier).

plus haut, la division mécanique facilite l'opération (743) ; mais lexplication d’Aristote ne nous fait pas pénétrer plus avant dans son dynamisme. Lo

Si le mélange est comme un cas particulier de l’action et de la passion, ses caractères distinctifs sont importants à noter : il faut que (744) la quantité des éléments du mélange soit telle que leurs forces s’équilibrent ; alors, la transformation se produit en un être intermédiaire et commun, car, chaque nature est assimilée par ce qu'il ya de dominant dans la nature de l’autre ; quand il n’y a pas équilibre, le plus gros dévore le plus petit et c’est un accroissement (745).

Toutefois (746), ces différences de force peuvent provenir non de la quantité mais de la nature même du corps : par exemple, un corps peut être presque uniquement passif à l’égard d’un autre qui ne l’est presque pas ; dans ce cas, celui-ci est à peine atteint et reste comme un réceptacle ; ainsi, l’airain est seulement coloré par l’étain qui est comme une affection sans matière et disparaît après le mélange; tandis que l'airain subit ainsi une altération superficielle qui ne touche pas sa substance, l’étain est détruit ; il n’y a donc pas là mélange puisque les composants ne subsistent pas en puissance.

Ainsi, la théorie du mélange reste dynamiste ; mais grâce à cette notion de l'équilibre des forces en présence, l’opération n’est plus gouvernée par la forme d’un seul être, comme dans l’accroissement par exemple, et par là le dynamisme pouvait échapper au fina-

(743) C’est pourquoi seuls les fluides se mêlent, car étant siépiora, ils sont ebôuæipera. (328 a 32-b 6. Philop. 198, 5 sq.) On retrouve ici les expressions conjuguées Gärroy xai päoy ; 328 4 34; cf. n. 58.

(745) Dans ce cas, la neutralisation ne se produit plus ; la forme est dissoute (a 27) ; car, dit Philop. (Gen. Corr. 198, 18), il faut une certaine quantité, pour que l’action se produise, la forme ayant besoin d’un certain éco (et il renvoie à la Phys., sans doute, à la critique d’Anaxagore I, 5 ; notamment :87 b 13-22 [les êtres vivants ni leurs parties ne sauraient être quelconques en grandeur]; cf. Philop. Phys. 578, 16. Vitelli ne donne aucune référence).

lisme (747). Les termes mis en présence, on se demande ce qu'ils vont produire en vertu de ce qu'ils sont; de cette composition une notion de la force semble devoir être aisément dégagée : un fonds commun et deux pôles d'activité dont on dit expressément que leur puissance doit s’équilibrer en quantité et entrer en concours sous un autre rapport ; il y a bien là l’amorce d’une causalité qualitative; mais on ne saurait dire plus. Le substantialisme d’Aristote qui le poussait à négliger la considération des rapports entre les êtres actifs comme tels, pour's’en tenir au changement nterne de chacun, imprègne la théorie du mélange où cependant s’imposait la notion d’une action de chacun des composants, intéressante non seulement par son retentissement en chacun, mais par son résultat différent en acte de chacun. D’où la définition finale : le mélange est l’unification des mixtes altérés. Les expressions Evosuw et puxré mettent bien l’accent sur le point délicat de la question, à savoir cette communication entre termes différents par où chacun subit l'influence extérieure. Mais la proposition rapporte le changement en question aux différents sujets, considérés en soi, dans la modification qu’ils subissent et qui est appelée altération, alors qu'il y a plus qu’une altération, puisqu'ils passent de l’acte à la puissance. |

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C'est à propos de la notion de moteur et de mobile (748), qu’Aristote nous donne les explications les plus développées (749) touchant la communication des deux termes de l’action. Le moteur, nous est-il dit en premier lieu (750) est ce qui a la faculté de faire passer

(747) Ainsi Gen. Corr. I, 5. 322 a 8 (cf. n. 421) le mélange de la nourriture précède l'assimilation (cf. Philop. Gen. Corr. 117, 7); l’action de l’âme semble bien ne venir qu’ensuite, mais elle l’accapare aussitôt et produit l’accroissement, où la nourriture subit une destruction irréversible (I, 10. 327 b 12). Nous avons remarqué l'incertitude où nous restions touchant l’activité et la passivité de l’aliment relativement à l’organisme (n. 420 sq.).

(748 et 749) Voir les notes à la fin du volume.

(750) 202 a 17. L'exemple de l’enseignement, qu’Aristote utilise plus loin, est caractéristique de cv point de vue.

à acte la puissance du mobile; l’action est un éveil plutôt qu’une transmission. Le problème de l’action est donc bien nettement posé (751), mais il n’y a rien de neuf, sauf la définition du mouvement qui a été établie et développée dans les chapitres précédents,

dans cette explication. En effet, nous avons en présence le mouve- . ment du mobile, qui est l’entéléchie de celui-ci sous l’action du

moteur, et, d'autre part, l’acte du moteur qui de moteur devient mouvant; ces deux entéléchies se réduisent à l’unité puisque celle qui concerne le moteur est précisément celle du mobile (752) sauf quant à la définition.

Qu'Aristote ait senti la difhculté du problème, la discussion qui suit cet exposé (753) le montre avec évidence. Nous devons distinguer deux termes et les unir sans les confondre : si l’on isole

l’action dans le moteur et la passion dans le mobile, la communication n’est plus assurée (754); si l’on localise les deux actes dans le mû, alors on perd le bénéfice que donne la reconnaissance de

(751) Le caractère actif du moteur se marque notamment par la préposition ÿré et les qualificatifs en 10v mais cette dernière remarque n’est pas rigoureuse. (Hamelin, notes part.). Noter l'expression évsoyeïv modc (202 a 5, cf. b 10).

(753) 202 a 21-25. Au premier abord, lacte de l’actif et celui du passif semblent différents, puisque les sujets le sont (Cf. 202 b 1).

(754) Aristote raisonne ainsi (202 4 25-b 5): Ou les deux actes de l'actif et du passif sont différents, ou ils sont semblables ; s’ils sont différents (202 a 25-31), ou ils sont isolés dans leurs sujets respectifs, alors on pourra dire du moteur comme du mobile qu’il possède du mouvement, s. e. ce qui est faux (Simplic. Phys. 442, 19; par ex. pour le premier moteur); et en outre contraire à l'hypothèse ; sinon ce moteur, possédant du mouvement, ne serait pas mû, ce qui ‘est absurde. Cette dernière partie de l’alternative peut se diviser, à son tour de deux fäçons, soit qu’on mette l’action dans le moteur et la passion dans le mobile, soit qu’on fasse l'inverse, ce qui, selon Themistius, Phys. 77, 2 serait considéré dans la proposition de 4 27 : la passion ne peut être appelée action du patient que par homonymie ; mais cette dernière division n’était pas aussi nette dans lesprit d’Aristote ; on dirait qu’il a le sentiment que sa théorie de l’action tend à faire jouer à l’agent un simple rôle d’excitateur et à mettre toute l’activité dans le patient ; à cela se surajoute l’idée que le patient réagit sur l’agent, idée qu’Aristote n'a pas réussi à tirer au clair (voir plus loin). Le 4x why de a 28 signifie : quoiqu'il en soit.

deux termes et l’on aboutit d’ailleurs à une impossibilité (755). Si l’on considère, d’autre part, les deux actes. comme n’en faisant qu'un, il semble qu’on rapproche par là les sujets à un tel point qu’ils se confondent, par exemple que le maître soit élève en tant que maître (756). La difficulté n’est donc pas masquée : les deux termes sont nettement opposés (757) ; la transition de l’un à l’autre n’est nullement le transvasement de quelque chose de l’un dans l’autre (757 bis) ; d’autre part, ils ne doivent point être séparés comme à la hache, sinon ils se suffisent à soï, on n’a plus à considérer qu’un terme et la contradiction se produit. | Que vaut dès lors la solution d’Aristote (758) ? Elle pose que l’acte du moteur est dans le mû ; ainsi, les deux actes sont à la fois identiques et distincts en chacun des deux termes ; identiques, en ce qui passe à l'acte dans le patient c’est bien ce qui est en acte dans l'agent ; l’acte du moteur est dans le mû et même n’est que

(755) Suite de la note précédente (4 31-36) : ou si l’on met les deux actes dans le patient, l’acte de chaque chose ne sera plus dans chacune, ce qui était le prin-

* cipe de la difficulté. En outre, il y aura deux mouvements conduisant un même

sujet vers une même forme, ce qui suppose (Simplic. Phys. 443) qu’un terme a deux contraires. Enfin, on pourrait appliquer ici la critique de la notion de moteur mû, que l’on trouve. Phys. VIII, 5. 256 b 13-27 avec le même exemple de l’enseignement, qui, suppose qu’un être est en acte et en puissance sous le même rapport.

(756) 202 a 36-b s (suite des notes précédentes). Deux sujets différents par la forme ne devraient pas avoir le même acte, semble-t-il. D’autre part, l'identité de la Slot et de la péfnoic, qui sont les actes en question entraîne celle du Giddouxe:v et du pavôévev, c’est-à-dire des substances prises en acte, puis celle du 55doxwv et du pavbävwv, c’est-à-dire des substances prises en dehors de l’acte (cf. Simpl. 444, 30). Sur l'identité établie ordinairement entre l’acte et la forme, cf. Bonitz Ind. 251 a 16 et Themist. Phys. 70, 8 sq.

(757) Is sont contraires (Simpl. Phys. 444, 22), car l'agent est en acte ce qu’il est, le patient n’est cet acte qu’en puissance ; comme mobile, il est donc le contraire de ce qu'est le moteur, puisque le changement va des contraires aux contraires.

(757 bis) Même quand on montre le bloc que forme la chaîne des moteurs mus et de leurs mobiles, of reconnaît l’unité du mouvement de chaque élément (Phys. VII, 1. 242 a 29).

(758) Enoncée au début du chapitre (202 a 18-21), elle est reprise, compte tenu de l’objection, 202 b 5-fin du ch.

dans le mû ; notamment il n’est pas dans le moteur, car, par le fait qu’on considère une chose comme motrice, on la prend comme sortant d'elle-même, comme principe en autre chose, relative à autre chose ; d’autre part, ils sont distincts comme l’acte et la puissance ; la notion de puissance est encore chargée de rendre compte de l’union du même et de l’autre, et non pas de cette union prise à l'intérieur d'un même être, mais de la correspondance de l’acte d’un agent à la puissance d’un patient. Cette correspondance ne se résout pas seulement en ce fait (759) que le moteur qui devient mouvant et le mobile qui entre en mouvement passent tous les deux de la puissance à acte, mais elle établit.une communication réelle entre les deux ; elle exige donc la présence d’une chose unique, par laquelle, ou, pour parler en dépassant le texte d’Aristote, en participant à laquelle, les deux termes soient identifiés, mais non absolument ni formellement (760) : apprendre sera toujours différent d’enseigner et le maître comme tel n’est pas l’élève comme tel; mais ils ont quelque chose de commun (761), à savoir, dit Aristote, le mouvement en quoi consiste l'enseignement donné ou reçu ; l’action est le mouvement en tant que donné, la passion le mouvement en tant que reçu; un tel mouvement n’est pas dans le moteur, il en part ; pour concevoir la nature de cet élément commun, il faut le considérer comme une base, à la façon du rôle que joue la distance entre Athènes et Thèbes, indépendamment du sens du voyage ; c'est là la notion d’un intervalle de relativité, mais à valeur dynamique ; la possession de la science s'accompagne, chez le savant, comme d’une tension qui, dès qu’elle rencontre

(759) Etabli au début du chapitre (202 a 13-18).

(760) xvptws (202 b 20), 16 Xéyw (b 23). C’est l’idée, déjà entrevue (n. 698). Cf. 202420, et le balancement des termes de 423 : mofnoic, naônoic, mofnuo roc.

(761) C’est, selon Themist., Phys. 78,12, le Geonue qu’il entend (voir le texte)» non comme contemplation, mais comme objet contemplé ; et en ce sens, cette interprétation devient suspecte, et prête. à confusion (comme d’ailleurs l’expression de participation que nous avons employée pour plus de clarté), car lPagent de liaison entre les deux termes n’est pas une troisième réalité, séparable, et qui passerait de l’un à l’autre (cf. Themist. 78,5).

l'appel approprié de l'ignorant, fonde l’union de ces deux termes qui, d’abord séparés, finissent par communier en un moment supérieur. À la vérité, rien n’indique dans l’usage si confus qu'il fait de la notion de relativité et dans l’usage que nous lui avons vu faire de celle de matière, qu’Aristote fut sur la voie d’un concept nettement constitué ; ce qu’il nous sufhra de constater, c'est un effort pour s'élever au-dessus de la notion vulgaire de communication par transvasement matériel ; certes, Aristote l’a à peine esquissé, mais il est capital, à notre sens, de le démêler dès maintenant, bien que nous ne puissions en saisir la signification qu'après avoir étudié la théorie de l’unité substantielle. so

Le problème ainsi posé n’était-il pas insoluble ? On le penserait volontiers, en remarquant l'impossibilité où est Aristote de former une notion solide de l’action et de la réaction ; ce n’est pas encore le moment (762) de noter l’inextricable confusion où il se débat touchant la réaction du patient sur l’agent et la notion de moteurmû, mais, dés. maintenant, voici ce qu’à ce sujet nous avons dû

constater : le lien qui fait correspondre une réaction à toute action ne mérite pas le nom de nécessaire car il n’est pas universel ; loin d’être une articulation de concept, il sert à qualifier certains êtres de dignité ontologique inférieure (763). En outre, même sur ce domaine, la passion n’est pas mise sur le même plan que l’action, dont elle diffère formellement (764), elle n’est action que par homonymie (765) ; et cela est convenable puisque l’action et la passion sont toujours localisées dans leurs sujets. La position d’Aristote ne cesse donc pas d’être substantialiste et sans aucun doute il n’a pu isoler de leurs sujets ces notions d’action et de passion pour apercevoir en elles une liaison nécessaire et constitutrice d’un concept défini (766).

(762) Voir ch. sq.

(763) Gen. Corr. I, 6. 322 b 20, développé 7.324 a 34-b $ (voir n. 722). Phys. IT, 1, 201 a 19-29 ; VII, 1, 242 b 25.

(764) Phys. IIT, 3, 202 b 21.

(765) Phys. IT, 3. 202 a 27. Nous avon$ vu (n. 754) qu’au moment de considérer le cas où l’action est mise dans le patient et la passion dans l’agent, Aristote néglige cette partie de l’alternätive.

(766) C’est ainsi que se pose la difficulté au début de Phys. IL, 3 (cf. n. 749): puisque le mouvement est dans un sujet, est-ce dans le mobile ou dans le moteur ?

LES PT VE A A ST ES CS PA AS Bb

Toutefois, nous devons reconnaître la puissance et la subtilité de l'effort accompli pour résoudre le problème. Il fallait sauver ce qu'il y a de vivant et d'actif dans une action (767) ; aussi, l’agent et le patient ne sont-ils pas deux êtres inertes l’un en face de l’autre et se transmettant une qualité également inerte ; dans l’action, non seulement le patient mais l'agent passent de la puissance à l'acte (768) ; Aristote va si loin, en ce sens, qu'il frise la contradiction : le moteur semble être à la fois mobile et immobile (769). Mais la contradiction n’est qu’apparente : l’agent, en tant qu’ayant la forme et étant en acte est immobile ; mais, dans cette mesure, i] n’est pas encore agent, car il lui faut un patient pour agir (770); par conséquent, en tant qu'être en acte, il n’est pas mû ; mais c’est donc qu’en tant qu’agent il sort de soi (771). Ainsi, les deux termes sont dépassés et s'unissent, pourrait-on dire, en un moment supérieur, mais ce n’est pas de moments qu’il s’agit ici, mais de choses. Si donc, la contradiction relevée plus haut, n’est qu’apparente, cette apparence montre bien la difficulté fondamentale de la position d’Aristote et l’insufhsance de sa solution fondée sur la distinction de l’action comme venant du moteur et de l’action comme étant le mobile, c’est-à-dire des notions de sré et de tv. Par suite, s’il est absolument faux de dire (772) que pour Aristote la causalité n'est que le déversement d’un vide dans un plein et que la transmission du mouvement n’est qu’une communication d’immo-

(767) C’est pourquoi la dernière définition du mouvement dans Phys. III (3 fin) contient le rôle de l'agent. Le mouvement est l’entéléchie de l’actif et du passif

en puissance comme tels.

(768) Le roinux et le xéÿoç sont des mouvements (202 a 25).

(769) Cf. Simpl. Phys. 449, 34 sq.

(770) Cf. Simpl. Phys. 446, 29.

(771) Il faudrait, peut-être, distinguer deux sens dans l’acte de l’agent, de même qu'il y a l’évépyeu du patient en mouvement, et son ëvreléyea une fois la fin * obtenue (Méta. ®, 3.1047 a 30, Bonitz); on aurait ainsi l’acte du sujet en tant qu’agent et son acte en.tant que forme; cette distinction permettrait de dire que dans les deux cas, c’est l'acte forme qui est premier, c’est l’être qui est antérieur à l'agir, et de mettre en lumière le problème du rapport de l’agir à l'être, de la puissance d'irradiation de la forme à cette forme.

(772) Le Roy. Revue de Mét. et Mor. Mars 1907, p. 132.

bilités ; il faut avouer que cette transitivité de substance à substance dont Aristote a senti la difficulté et qu’il a conçue, comme un éveil d’activité, n'a jamais été tirée au clair. Peut-être une telle solution ne pouvait être améliorée, par suite du substantialisme de la doctrine. En tout cas, si elle nous paraît insuffisante et même purement verbale tant que l’idée d’action contenue dans la préposition or n’aura pas elle-même été fondée, elle sufhsait à Aristote qui considérait l’action à expliquer comme aussi évidente que le mouvement lui-même (773). Tout se passe donc comme si Aristote invoquant ses distinctions fondamentales de l'acte et de la puissance, du sujet et de la forme, se reposait là-dessus pour faire évanouir les difficultés du concept d’action et, au lieu de le reconstruire comme il avait fait la notion de changement, l'admettait sans l’expliquer.

Cette conclusion laisse prévoir ce que nous devons attendre de la théorie du contact. C’est de cette notion, en effet, que relèvent, comme nous l'avons vu, celles de l’action et de la passion, du mélange (774), et d’une façon générale c’est au contact que se passe l'opération transitive qui fait communiquer le moteur et le mobile (775). Or, le terme de contact se prend en plusieurs sens, et le sens propre appartient aux choses qui ont position, par suite qui tombent sous la catégorie de lieu et auxquelles il suffit d’appliquer la définition des choses contiguës établie dans la Physique. Toutefois, on s’aperçoit aussitôt que les choses mathématiques admettent une définition (776), soit qu’elles aient une existence séparée, soit qu'elles existent de toute autre façon : par suite, le contact entre ces choses participera à leur sorte d'existence, et

(773) Voilà pourquoi la difficulté sur la dualité de l’acte dans l'actif et le passif (202 a 21) est appelée logique, tout comme les difficultés des Eléaes sur le mouvement, C’est que la communication du mouvement est aussi évidente que l’existence du mouvement ou de la nature.

(774, 775 et 776) Voir les notes à la fin du volume.

comme ce n'est pas une existence véritable, ce ne sera pas non plus un contact véritable. Ainsi, l'étude du contact abstrait est rejetée et l’on passe immédiatement aux déterminations dynamiques de la notion (777), cette démarche est caractéristique, elle laisse prévoir

que la valeur dynamique du contact ne sera pas constituée au

moyen d'idées plus simples.

En effet, les choses qui ont position et, par suite, sont susceptibles de contact, sont immédiatement déterminées par le lieu et les différences du lieu, notamment le haut et le bas ; ce qui entraîne en elles des qualités dynamiques, pesanteur et légèreté, qui leur donnent la faculté d’agir et de pâtir réciproquement (778). Comme le remarque Philopon (779), cette déduction qui aboutit à des forces à partir des positions n’est pas un syllogisme, elle s’appuie seulement sur l'expérience du choc et des poussées mutuelles entre les corps qui tombent ou s’élèvent. Par suite, ce n’est pas la théorie du contact qui va commander celle de l’action et de la passion, mais au contraire une idée préconçue de la hiérarchie des moteurs va dominer l'étude du contact.

Ainsi, la distinction des moteurs mus et celle des moteurs immobiles (780) fournit une première division de la notion de contact.

(777) 323 a 6. Comme dit Philop. (Gen. Corr. 133, 1) on passe des choses qui n’ont que le &éornux à celles qui ont xébos.

(778) Gen. Corr., I, 6.323 a 6-12.

(779) Philop., Gen. Corr., 135, 13 sq. Nous avons déjà remarqué (voir n. 185) que d’ordinaire la gravité et la légèreté ne sont pas considérées comme qualités actives ou passives, parce qu’un corps lourd ne rend pas lourd le corps sur lequel il agit (cf. Gen. Corr., Il, 2.329 b 16-24 ; Philop., Gen. Corr., 215,1). — Selon la remarque de Philop. (135,13), ce n’est pas une démonstration que donne ici Aristote, mais une constatation; il faut d’ailleurs réserver le cas des astres (135326 ;icf/0n.1782).

(780) Gen. Corr., I, 6:323 a 12-16 ; où il s’agit, sans doute, des moteurs qui ne sont pas mus en retour, comme le prouve le passage suivant : les moteurs immobiles ne touchent pas (a 16-20; Philop. 137,6) et la proposition 323 a 25-26. ce qui touche, touche une chose qui le touche en retour; ainsi, les choses d’icibas meuvent en étant mues. Cette distinction des moteurs est annoncée dans Ja Phys., notamment II, 1.201 4 19-29, où le moteur naturel est dit lui-même mobile et susceptible de pâtir en retour; par opposition à un autre moteur sur

On doit ainsi mettre à part les moteurs immobiles qui touchent les êtres qu'ils meuvent, mais sans être touchés d’eux (781), et les moteurs du monde sublunaire qui touchent en étant touchés en retour. Entre les deux, il faut tenir compte des moteurs célestes et c’est pour eux qu'est introduite la distinction entre moteur et mobile d’une part, agent et patient de l’autre (782). Les astres sont mus par le premier moteur, mais à ce titre ils ne sont pas patients, n'ayant qu'une matière locale et aucune affection ; d’autre part, ils agissent sur le monde sublunaire comme agents et comme moteurs, mais n’en subissent aucun contre-coup ; bien que mus eux-mêmes par le premier moteur, ces moteurs ont donc cela de commun avec lui qu'ils meuvent le monde sublunaire et par con-

séquent sont en contact avec lui, sans qu’il y ait réciprocité.

La théorie du contact n’ajoute donc rien à celle des rapports de l'agent et du patient. Le contact reste une condition de fait et naturelle de ces rapports, mais qui est en soi inexpliquée ; notam-

ment elle n’est pas rattachée à l’ébauche de théorie abstraite que la notion de matière nous donnait de l'interaction des choses

lequel on n'insiste pas encore; de même 3.2024a3-fin, où il faut lirea 3: mäy y’0 : restriction qui reproduit exactement celle de 201 4 26 (la correction de Prantl : ei räv ré est un contre-sens, car tout ce qui est en puissance n’est pas, à rigoureusement parler, mobile). Enfin, cette distinction est démontré Phys. VIII (notamment 6.), paï la démonstration du premier moteur. Toutefois, comme nous le verrons, le moteur mû de Phys. VIII n’est pas le moteur mû en retour, mais celui qui meut parce qu’il est mû (voir n. 842). Que cette distinction commande celle du contact, c’est ce qui exprime la phrase a 31: Gore. Le passage de 324 4 24-b 4 est nécessaire pour comprendre celui-ci (cf. n. 702 et 722).

(781) 323 a 28-fin du ch. Il s’agitnon seulement du premier moteur mais de tous les moteurs qui meuvent physiquement tout en n'étant pas physiques, selon l'expression de Phys. Il, 7.198 a 28 ; par exemple, la faculté de guérir (7.324 a 35 ; cf. Philop. 129, 27 sq. ; 137, 13; 138, 33 : l’injure ne touche pas l’injurié (sur l’injure comme cause efficiente voir n. 308) ou encore la personne qui fait de la peine, 323 4 33.

(782) 323 a 16-20 : Tout moteur ne doit pas être dit agent, si à tout agent correspond un patient. C’est une question de définition préalable ; de même, il dira 4 20-21 : certains moteurs touchent les mobiles, certains ne touchent pas; il faut entendre toucher au sens ordinaire, c’est-à-dire de telle sorte que ce qui touche soit touché en retour. Voir note 650 l'invention d’une autre notion spéciale pour les besoins de la théorie astronomique.

sublunaires et le caractère brusque et immédiat de l’action que déclenche le contact (783) n’est pas suffisamment étudié. On peut donc dire que cette notion est un emprunt fait à l’expérience vulgaire et à peine élaboré. En particulier, le fait que le contact est mis, comme condition de la génération, sur le même plan que la constitution de l’agent et du patient nous montre qu’une confusion est commise entre les conditions historiques et les conditions logiques du phénomène.

D'une façon générale l’élaboration de notions explicatrices de l’action n’aboutit dans le système d’Aristote à la constitution d’aucun concept de nécessité et de portée satisfaisantes. L'expérience astronomique, physique, biologique est abordée au moyen de notions préconçues dont l’apparente universalité n’atteint pas le cœur de la production et n’est due qu’à l'emploi de la notion élastique et insuffisamment fixée d’efficience. C’est cette notion, qui fait le pont entre la Physique et la Métaphysique, est à la base du principe général d’efficience, que nous avons vu utilisé dans chaque ordre de recherche et qui résume l'essentiel de la pensée aristotélicienne. C’est donc cette notion qu'il nous faut maintenant étudier.

(783) Indiqué dans presque tous les énoncés de ce que nous avons appelé le principe général de l'efficience (voir n. 372).

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