‹ La Notion De Force Dans Le Système D'AristoteChapitre 19 sur 30 · CHAPITRE Il · texte numérisé non relu

CHAPITRE Il

La force et la substance

On trouve, en effet, une concordance remarquable entre l’analyse du changement à laquelle nous sommes parvenus et la théorie de la substance, de sa composition et de son unité, telle qu’elle est exposée principalement aux livres Z et H de la Métaphysique. On sait en effet que la raison pénètre les substances sensibles en y montrant un composé de matière et de forme, ainsi que l’exprime la définition (988). La dernière différence, qui exprime complètement la substance, contient en elle, hiérarchiquement subordonnées selon leur degré de détermination, les formes successives qui la composent. Or, quel est le secret de cette composition, et qu'est-ce qui en fait l’unité (989)? c’est que la différence est au genre ce que la forme est à la matière (990). De ce point de vue, la matière se résout en formes ; elle est, pourrait-on dire, leur coefficient d’insuflisance et une matière est toujours relative à une autre forme plus déterminée (991). Et si la matière n’est que le

(988) IL s’agit seulement, bien entendu, de la définition des substances composées, le terme de définition se prenant en plusieurs sens (Méta. Z, s. 1031 a 8). On sait que c’est la forme, et non un autre lien, quel qu’il soit, qui assure l’unité substantielle ; voir Méta. Z, 4, 1030 b 9-fin du ch. ; H, 6. 1045 a 12-17 ; An. post. Il, 10. 93 b 35-37 (cf. Waitz I, 333).

(989) Méta. Z, 12.

(090) Cf. Méta. H, 2. 1043 a 19.

. (ggx) Le type le plus net d’une telle matière est la matière intelligible (n. 1025 sq.).

moins déterminé par rapport au plus déterminé, ce rapport reçoit une détermination remarquable, au livre H, où il est dit être celui de la puissance à l’acte (992).

Or, il semble que la constitution hiérarchique de la substance en règle la génération successive; la plupart des séries que nous avons vu établir correspondent à des évolutions dans le temps ; ainsi la production de l’homme comporte celle du vivant, de l’animal, de l'animal pensant (993). L'ordre chronologique reproduit assez fidèlement l’ordre logique et par suite l’ordre jontologique qui en est inséparable (994). La notion de puissance permet donc de faire pénétrer dans le changement la détermination rationnelle. Mais nous devons immédiatement remarquer que cet effort de rationalisation n’est ni rigoureusement entrepris, ni destiné à aboutir (995).

Pour comprendre l'échec de cette tentative, il faut. d’abord considérer qu’une telle explication du changement est une description, non une démonstration. Nous ne comprenons pas en effet la nécessité qui fait passer de l’indéterminé au déterminé, mais seulement la nécessité inverse. D’une part, l’idée de ce passage est sans doute empruntée en grande partie à la constatation du changement lui-même et'notamment de l’évolution des êtres vivants à

(092) Méta. H, 6. 1045 b 17.

(993) Elle peut même s'arrêter à l’un des deux. Cf. Méta. @, 8. 105045 (Pacte est antérieur à la puissance substantiellement, comme tout ce qui est postérieur par la génération).

(994) Ce qui est dernier dans l’analyse est premier dans la génération. Efh. Nic. I, $. 1112 b 23). Voir par exemple, Phys. IV, 1. l'interprétation conceptuelle des notions cosmogoniques d’Hésiode sur l’espace.

(995) Voir les incertitudes de la théories de la priorité (Bonitz Méla. 296, Robin Th. pl. 614). Généralement, ce qui est dernier selon la génération est premier selon l’oÿsix (cf. pour le mouvement local Phys. VIII, 7. 261 a 13 et 260 b 15); d'autre part, ce qui est premier substantiellement doit être, en tant que moteur, premier dans le temps. L'acte est précisément de ces choses qui sont premières substantiellement et par le temps (prévues Méfa. M, 2. 1077 b1; cf. @, 8. 1049 b 10 et À, 11). L'idée de l’évolution, considérée comme développement indéfini et progressif en ce sens qu’il ne se-répête pas est donc radicalement hostile aux principes aristotéliciens, malgré la théorie du temps infini.

l’intérieur de leur espèce (996). D'autre part, les notions utilisées n’ont rien de spécifiquement dynamique par leur contenu. L'emploi très général (997) de celles de matière et de puissance en est la preuve ; il trahit la nécessité où était cette philosophie analytique de concevoir au delà de la notion déterminée une zone d’indétermination qui fit transition avec une détermination supérieure. mais ce concept d'intervalle ne présente jamais un caractère proprement dynamique : la puissance est illustrée par l’exemple de la division du continu spatial (998), le genre est matière pour l'espèce.

Il y a plus, lorsqu'il s’agit d'étudier l'intervalle propre au changement, c'est à ces notions qu'on fait appel; pour prendre le cas où la notion de force est, de nos jours, le plus facilement mise en valeur, le cas du déplacement purement mécanique, Aristote reconnaît bien une matière propre au mouvement local (999), et dans ce cas le sujet, qui n’a pas d’autre matière, franchit un intervalle entre deux limites spatiales (1000) ; non que le mouvement

(996) Sur l'influence de la biologie sur la philosophie d’Aristote et notamment sa logique, voir Brunschvicg, Efapes, 72.

(997) Par exemple, pour le problème de l’un et du multiple (cf. Phys. I, 2fin ; pour l'attribution; de An. III, 2 426 b 28 et n. 466 sq., pour le sens commun).

(998) Méta. ©, 6 1048 a 33, cf. A, 7. 1017 b 7.

(999) "Yan mébev moi : Méta. À, S. 1069 b 26 ; erreur de Bonitz, Ind. 607 b48 qui attribue ce caractère au transport ; il s’agit d’ailleurs ici des astres dont c’est la seule matière (cf. ®@, 8. 1050b21; H, 4. 1044 b7: la matière seulement mobile.

(1000) Méta. H, 1. 1042 4 34 : To vüv uèv évraüôa, méliv d'&Xkoû. La distinction du ysveïohau et du xexivñoôar (Phys. VI, 1. 231 b 18-232 a 6) sert à démontrer la continuité spatiale, sur laquelle elle se fonde (Phys. VI, 6 ; cf. n. 1002); elle est employée à contre temps (Phys. VI, S. 236 a 27-35; Simpl, 987, 20. — D'une façon générale, en limitant nettement le changement par deux termes (voir n. 967- 969), on était porté à considérer l’intervalle intermédiaire ; mais cette notion, au fond de laquelle Aristote n’entrevoit que le principe de contradiction (cf.n. 1075), est mal dégagée du substantialisme spatial ; l’importante proposition de la divisibilité de tout être mû (Phys. VI, 4. début) n’est d’aucun profit, étant toujours comprise comme établissant la divisibilité spatiale du sujet, comme le prouvent ces corollaires : une critique des arguments de Zénon (Phys. VI, 9. 240 a 19-20) et la théorie de la non-mobilité du point (Phys. VI, 10). Le passage du ch. 9 est saractéristique : Ou le mû est blanc ou non blanc, et alors il ne change pas ; ou il est les deux et il y a contradiction ; ce n’est pas la notion d’intermédiaire qui

soit reconstruit avec de telles déterminations, puisque l’essentiel reste renfermé dans la puissance du sujet, mais trop simples pour leur objet elles montrent qu’Aristote n’isolait pas la notion spécifique (1001).

Comment l’aurait-il pu, d’ailleurs, sans reconnaître une valeur

propre à la continuité temporelle ? Or, elle n’est qu’un double de

celle de l’espace (1002). Certes, il y a entre elles des différen-

donne la solution, car la question se pose pour chacun des termes de l’intermédiaire et rigoureusement pour la génération absolue qui n’admet pas d’intermédiaire (240 a 26-29 ; cf. Simpl. 1021, 23 ; voir 5. 235 b13-19 et Themist. 193, 25 : parler d’intermédiaire, c’est considérer le changement en train de se faire, non le changement achevé; n. 96r et 967). C’était donc bien le moment d'introduire une notion de «tendance » et d’intervalle propre au changement ; mais il aurait fallu, sans doute, une théorie plus souple de la négation (Philop. Phys. 218, 20 renvoie à An. pr, I, 46; cf. Zeller, 221, 3) et de la qualité (la qualité n’est divisible qu’indirectement par le sujet étendu où elle est attribut : Phys. VI, 4, 235 a 34-b 1 [où l’on démontre la divisibilité du mouvement; cf. n. 19 et 20 et le comm. de St Th., p. 296, n. 8.] ; 5.236 b 6-10 [impossibilité de trouver un moment primitif au changement; cf. n. 968]. Voici, en effet, ce que dit Aristote: Une chose peut ne pas être &8)0ov blanche sans être &xa&ç non blanche (cf. Simpl. Phys. 1021, 16); c’est donc l’idée de xarà uépos (et non seulement de xaré 1; Themist. Phys. 201, 17) qui donne la solution; au fond de cette idée, il n’y a pas d’autre synthèse que celle de la diversité spatiale. Voir n. 1079 : son réalisme l’empêche de faire passer la continuité du temps sur la chose changeante. De même, toutes les fois qu’il définit les éléments du mouvement, il est question de termes, non de passage (n. 881). La notion de blanchissement, opposée à la blancheur comme terme immobile de Paltération (Phys. V, 1. 224 b 11-16) n’est d’aucune utilité par la suite. Relativement à Phys. VI début, il faut remarquer que la divisibilité du mû est déduite non de sa continuité, mais de l’opposition des deux limites du changement (contrairement à ce que dit Rodier Arch. VIII, 459; d’après Phys. VIIL, 5. 257b1.

(1001) Nous laissons de côté les expressions évidemment métaphoriques comme : Bates... (Phys. VIII, 5, 257 b 7): cuvreives.… (Méta. @, 8. 1050 4 23). CHÉZELENESS

(1002) D'où la difficulté de Thémist. Phys. 161, 29 : si le temps est tiré de l’espace, comment s’applique-t-il aux mouvements qualitatifs ? L’espace confère sa continuité au mouvement, celle-ci au temps; cela est dit Phys. IV, 11. 219 à 10-14 ; la transition s'établit au moyen de la notion d’antérieur-postérieur. On reprend cette thèse Phys. VI (où l’on étudie le continu, en général, en prévision de Phys. VIII), et notamment 2. 232 D 23-233 a 7 (à partir de la continuité de la vitesse). Sur la liaison de ces continuités et le cercle vicieux

xs

ces (1003). La plus importante, à notre point de vue, a trait aux rapports de instant et du point. Sur une droite, on peut prendre un point comme double, extrémité et commencement, et cela non seulement en puissance, mais en acte ; cette dualité correspondant au repos, en ce point, d’un mobile qui parcourt la droite (1004) ; au contraire (1005), cette dualité, propre à toute limite de continu, n’est jamais qu'en puissance pour l'instant ; autrement dit, on peut se reposer dans le point, non dans l'instant. Il y a là un effort remarquable pour rendre compte abstraitement de la fluidité et de l’écoulement perpétuel qui caractérise le temps (1006). Mais l'effort d’Aristote ne dépasse point une bonne description de l’objet.

On ne peut donc pas dire que l’on comprenne, à la rigueur, le passage de la puissance à l’acte ; cela seul y est intelligible, qui est

apparent qui en résulte, voir Simpl. Phys. 944. Le temps est considéré comme moins clair que l’espace, dans une démonstration de 6.237 a 28-35. (Simpl. 995). — Cf. Robin, Th. pl. n. 240. — Dans Cat. 6. S a 6, c’est le corps qui donne sa continuité au lieu; la définition de la continuité temporelle suppose l’irréversibilité du temps, mais sans la dégager.

(1003) Le temps est infini, quant aux extrémités, la grandeur, non (Phys. VE, 2. 233 a 17-21, cf. VIII, 8. 263 a 11).

(1004) Phys. VIII, 8. 2, 262 a 19-b 8 (démonstration de la non-continuité du mouvement rectiligne) ; 263 a 23-b 3 (réfutation de Zénon; cf. Robin, Th. pl. 245). Cf. Philop. Phys. 732, 20: L'arrêt engendre deux lignes et même deux points. #" :

(1005) La différence du point et de l’instant est nettement démontrée Phys. IV, II. 220 4 12-19 (cf. 220 4 9 xwç) ; 13. 222 à 14-17. Dans cette démonstration, l'instant se règle d’ailleurs toujours sur le mû (220 a 14). Cf. la démonstration de l'identité de instant (Phys. VI, 3. 234 a 3-20), entraînant son indivisibilité.

(1006) On peut dire aussi de son irréversibilité, si l’on songe que la dualité du point est surtout nette dans le cas du mouvement rebroussé, dont elle a pour but de signaler la discontinuité. — Le principe du tiers exclu suppose une différence capitale entre le passé et l’avenir (Hermen. 9 : opposition de üvrwv, yevouévoy à welévræ). — Enfin, c’est d’un certain sentiment de l’irréversibilité du temps que s'inspire l’idée que le temps est plutôt destructeur (Phys. IV, 13, 222 b 14-27, il n’est d’ailleurs pas cause efficiente b 26) et l’idée que la répétition d’un mouvement en des temps différents ne suffit pas à l’unité du mouvement Phys. V. 4. 228 4 3-6).

forme, c’est-à-dire acte plus ou moins achevé. Rappelons-nous, en :

effet, que l’acte est antérieur logiquement à la puissance ; c’est par lui qu’on la connaît et la définit (roo7). Ensuite, l'acte précède la puissance (1008) : d’une part, en effet, tout changement suppose une cause efficiente et le moteur est en acte. (1009) ; d’autre part (1010), non seulement l’acte préexiste dans un sujet différent numériquement du sujet du mouvement, mais il pénètre jusqu’au cœur de la puissance qui est en train de passer à l'acte : le fait d'apprendre suppose déjà une certaine science ; le fait de se mouvoir suppose l’achèvement d’un certain mouvement. Or, si une telle théorie rend admirablement compte de la continuité du mouvement, sa continuation, son élan, y sont plutôt admis qu’expliqués; nous avons là une description que facilitait la langue grecque et notamment le temps parfait (1010 bis), plutôt qu’une construction de notion. :

Certes, l’acte qui est ainsi antérieur au mouvement n’est pas le même que l’acte réalisé ; celui-là est bien réellement postérieur à la puissance ; le nœud du problème est donc de connaître quel rapport unit ces deux actes, dont l’un est en puissance de l’autre ;

(1007) Méta. ©, 8. 1049 b 12-17 ; cf. Philop. de An. 264, 29. Par exemple, ce qui nécessairement ne peut exister tel en acte, ne sera jamais tel en puissance (critique de l’infinité de la grandeur en extension Phys. III, 6. 206 b 16-27 ; 7. 207 b 15-21).

(1008) Méta. ®, 8. 1049 b 17-1050 à 3.

(1o10) Cette graduation n’est pas bien marquée par Aristote 1049 b 29, mais le passage qui suit ne laisse aucun: doute sur la pensée (1049 b 29-1050 a 3). Elle se retrouve Phys. VI, 6.236 b 32-2374 17; cf. n.967 et 1000 ; remarquer qu’Aristote n’insiste pas, dans la démonstration de Phys. VI sur le caractère potentiel des xexivñodar qu’on doit intercaler dans le changement en train). Il s’agit ici, bien qu’Aristote ne le signale point et que son exemple de l'étude de la cithare prète à confusion, des puissances qui sont en train de passer à l'acte; c’est à un autre point de vue qu’Aristote distingue les puissances naturelles (suyyev&v : 5. 1047 b 31, et qui sont les puissances sans raison de 2.), des puissances rationnelles qui, s’acquérant £fer OU uafñoe. ont besoin, pour se produire, d’un acte préalable et répété (s début).

(1010 bis) Voir, cependant, n. 1015.

pour le trancher, il faut examiner le moment où la puissance passe

à l'acte ; or, à ce moment, Aristote ne reconnaît d’autre rapport que celui d’identité (ro11) : la dernière matière et la forme sont la même chose, sauf que la première est en puissance : ce qui est exact, mais constitue un déni d'explication. Nous retrouvons la même identité dans la théorie du changement : le degré dernier de la puissance donne immédiatement l'acte, sauf empêchements (1012) ; pourquoi ? par définition.

Par suite, bien loin de juger par la puissance de l’effet produit, on en arrive à déterminer la puissance par l’acte que l’on sait qu'elle doit produire ; on fait entrer dansla définition (1013) tout ce qui est susceptible d’amener l’acte, même les circonstances extérieures, de façon que l’action suive nécessairement la puissance. C’est donc l’acte qui sert à déterminer la puissance.

Or, Pacte proprement dit, c’est-à-dire l’acte achevé, n’est pas un mouvement, il est indépendant du temps et tout entier réalisé en un instant indivisible. La génération et tous les mouvements, s'accomplissent en une limite de temps, qui n’est pas elle-même uue durée (1014). Certes, l’acte comme le mouvement peut s’éta-

(ror1) Méta. H, 6. 1045 b 17-21.

(1o12) Phys, VIIL, 4. 255 a 30 : le feu imonte dès qu’on le lâche; toutelois, la cause qui crée le feu à partir de l’air, par exemple, est plus importante que celle qui supprime les empêchements. Cf. sur l'identité de la puissance à l’acte, le passage déjà cité, Phys. II, 1. a 29-b 5 (cf. n. 984) : il y est admis qu’à des puissances identiques correspondent des actes identiques (voir là-dessus une restriction n. 1043 et Simpl. 424, 23 : les puissances sont cause des actes).

(1013) Stoniouéc. Méta. ©, $. 1048 a.20. Dans les puissances rationnelles, susceptibles des deux contraires, il faut considérer un autre élément essentiel, à savoir le désir ou le choix (1048 a 7-16; et alors l’action se produira aussitôt). Inutile de signifier l'absence d’empêchements extérieurs, comprise dans la notion de puissance (a 16-21) Remarquer 4 12 et a 17 (voir n. 1043).

(1014) Phys. NII, 8. 264 a 4-6 : distinction de ëy & yéyave et de &y & ëyiyvero. Si la limite était une durée, le premier de ces temps serait plus grand que le second (cf. même raisonnement sur Je point, qui augmenterait la ligne Gen. Corr. I, 2. 316 a 29-b 2). L'exemple le plus net d’acte immédiat est la sensation. C'est là une observation trop rapide, intimement liée au réalisme du sens commun, Cf. n. 460. Ainsi, on peut dire que le changement, par son aboutissement sort du temps: voir la dissymétrie entre le moment primitif final du

ler dans le temps (r1o15), mais le temps n'introduit en lui aucun devenir, et considéré dans son sens propre, c’est-à-dire comme entéléchie, il est étranger à la tendance qui caractérise le mouvement. Nous reconnaissons ici la théorie de l’ingénérabilité de la forme. Dans la pratique de la science, nous avons vu que la forme devait toujours être supposée préexistante et que la cause doit être en acte, antérieure à l'effet, comme le père à l'enfant. Une forme qui, à un moment donné, ne serait pas, ne pourrait jamais commencer d’être. Et la Métaphysique démontre quil doit en être ainsi, car si l'on voulait expliquer et engendrer la forme, on ne pourrait le faire sans la présupposer (1016). Or, si l’on remarque que la forme est autre chose que ses éléments matériels et que leur synthèse (1017), on comprendra que, tout en pouvant retrouver dans une forme donnée les formes inférieures qui les constituent, rien ne permet de partir de la matière pour expliquer la forme, et que, par suite, comme nous l'avons dit, la théorie d’Aristote est

changement et le moment initial qui est rejeté à l’infini (n. 968) ; voir, de même, toute la démonstration de Phys. VIII, 8. 263 b 90-264 a 4 ; la relation de l'instant, considéré quant à la chose (263 b 14, 15), au passé et à l'avenir est rompue au profit de l’état futur de la chose, à laquelle est dit appartenir l'instant qui sépare le non-être de l'être. Cette difficulté, qui se rattache à la continuité du mouvement, avait été négligée VI, 6. 239 a 25 (cf. St Th. p. 300, n. 9).

(1015) La terminologie d’Aristote n’est pas très rigoureuse ; sur les rapports de l'acte et du mouvement cf. n. 961. Cf. la notion de divisibilité par accident de l'acte par lequel on saisit les formes essentielles et du temps de cette intuition (de An. III, 6. 430 b 16-17. — Selon St Th. (p. 300, n. 8), Aristote emploie le parfait à la place de l’imparfait (ou plutôt du parfait indéfini), en un endroit Phys. VI, 6. 237 a 20) où cependant la distinction du peraëe8lnxéc et du peraëéAhov est essentielle. Voir, de même, l’emploi de l’infinitif présent là où l’on attendrait l’aoriste (VI, 10. 241 b 7-9) ou même le parfait (Simpl. 1031, 1).

(1016) Méta. Z,8.1033 a 24 b 19 : Ce qui est engendré, c’est le composé ; mais (1033 b 19-1034 a 8) il ne faut pas en conclure à la transcendance de la forme. Cf. 15. 1039 b 23 et VIIL, 3. 1043 b 17 (la forme, constituant le quid sit, doit être distinguée de ses propres éléments : 1043 b 4-23). Le corollaire de cette ingénérabilité de la forme, c’est l’impossibilité de démontrer l'essence et la définition (A#. post. II, 3-8, etc. ; voir références dans Rodier, de An. Il, 189; cf. Méta. K, 7. 1064 a 9. Le texte, cité par Chevalier, 20, 2 contre l’ingénérabilité de la forme ne nous paraît pas probani. Voir la discussion Rodier-Taunery Archiv.

(1017) Voir note précédente et Méta. Z, 17. 1041 b 11-33.

rés

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non pas une construction mais une simple constatation du fait du changement. Mais la théorie newtonienne de la force est-elle autre chose ?

Il semble donc qu’on soit en droit de dire que le changement échappe aux concepts qu’Aristote essaie de lui appliquer. Toutefois il faut se garder de prendre cette dernière affirmation au pied de la lettre. D'une part, si la rigueur de la détermination de l’ordre physique par l’ordre logique laisse à désirer, nous aurons à signaler que l’ordre logique suppose une conception du changement et que par suite, le problème n’était pas si nettement posé pour Aristote que pour nous. D’autre part, on ne saurait, non plus, lui attribuer sans réserves notre tendance à rationaliser le changement En effet, Aristote reconnaît une troisième sorte de priorité de l’acte sur la puissance, c’est la priorité substantielle, d'où Pon peut conclure que l’acte est supérieur en dignité à la puissance, comme la fin l'emporte sur les moyens et les substances éternelles sur les périssables. Ainsi, le caractère ambigu de la puissance (1018) apparaît ici, non plus comme servant à l’établissement des notions, mais comme une qualification ontologique, qui classe l’être dans un monde inférieur. Non seulementun être affecté de puissance pourra être les deux contraires entre lesquels joue sa puissañce, mais il ne pourra pas être nécessairement l’un des deux (1019); il est marqué, comme d’une tare d’une irrémédiable contingence qui l’atteint jusque dans sa substance, périssable (1020). Par suite, la synthèse du possible et de l’être n'est pas réellement reconstruite.

Nous comprenons, dès lors, comment la matière peut être personnifiée (1021) et comment, au lieu d’une loi, que nos habitndes de

(1018) Voir n. 965 sq.

(1019) Voir la note à la fin du volume.

(1020) Sur la liaison de l'éternel au nécessaire et du périssable au possible, voir n. 1086. Il faut faire une exception pour la matière locale des astres, qui restent substances éternelles ; voir Méta. ©, 8. 1050 b 18-21; cf. Robin, Th. pl. n. 281,8. Remarquer l'expression « rien n'empêche » 1050 b 22 qui indique avec quels ménagements on étend aux astres la notion de matière.

(1o21) Phys. I, 9. Cf. Méta. ©, 8. 1050 b 24: elle est cause de la fatigue cf. À, 9. 1074 b 28 ; de Coelo IL, 1. 284 a 14.

logique constructive nous poussent à y chercher, nous sommes obligés d’y reconnaître une chose. Avec cette irréductibiliré de la matière à la forme, nous touchons à l’un des pôles de la métaphysique d’Aristote, d’où il faut considérer pour les comprendre en leur sens aristotélicien, les théories de la hiérarchie des formes, de la subordination des matières aux formes et de l’individuation ( 1022). par là, on pourra toujours interdire d’interpréter l’aristotélisme dans le sens d’un monisme idéaliste (1023).

IT

Ce que nous avons à montrer ici, c’est que le problème que nous nous sommes posé nous permet de nous rendre un compte assez satisfaisant de ce dualisme. Cette séparation entre le monde

de la nécessité et celui de la contingence ou du changement fait

que l’unité systématique que le sens très souple des notions de puissance et de matière semble donner au système n’est qu’apparente. Que l’ordre du temps reproduise l’ordre des essences, c’est une constatation qui ne nous indique pas pourquoi il y a deux ordres, et il est à prévoir que la matière ne jouera pas le même | rôle dans les deux. On sait, en effet, que, mis à part le cas des formes pures (1024), toute notion est un composé d’une forme et d'une matière intelligible qui est le genre (1025). Mais un tel

(1022) Sur l’individuation par la matière, voir Bonitz, Ind. 786 a 52 sq. ; sur l'importance capitale d’une théorie de l’individuation, voir Hamelin (Essai 186 ; Syst. Index à maliére).

(1023) Hamelin, Syst. 372. Rodier, Remarques, 11 ; de An. II, 179.

(1024) Méta. H, 6. 1045 a 36.

(1025) Voir principalement Méfa. 7, 10. 1036 a 9-12 et Bonitz, Ind. 787 a 12. C'est le genre : Z, 7. 1033 4 2-5; 8. 1058 a 23; cf. Bonitz Méta. Il, 326. Selon

. Rodier (de An. II, 448) à cette théorie correspond en psychologie la distinction de

la sensation et de l’intellect et dans ce dernier du discursif et de l’intuitif. Cette matière intelligible est généralement illustrée d'exemples empruntés aux objets mathématiques (Méta. H, 6. 1045 a 34 : définition du cercle, Bonitz II, 375, 326) mais s'applique à tout être en général pris en tant que non-sensible comme les objets mathématiques (Méta. M, 2, 3, Bonitz 337; cf. Rodier 451).

composé n’exprime pas le tout de la substance sensible, objet de la Physique ; il lui faut, en outre, une matière sensible qui le réalise, comme le fer et le bois réalisent le cercle en tel objet circulaire (1026). Or, cette distinction des deux matières n’a pas la netteté que réclame la différence de leurs fonctions ; non seulement le même terme leur est appliqué, mais elles jouent parfois le même rôle : ainsi, la génération de la sphère à partir de son genre est mise sur le même plan que la génération de la sphère dans l’airain (1027). Toutefois, nous assistons, aux chapitres 10 et 11 du livre Z de la

Métaphysique, à un eflort intéressant, pour distinguer la matière

sensible qui n'entre pas dans la définition formelle.

En effet, quelle est la première fonction de la matière sensible ? C’est de rendre concrète la forme qui s’y produit (1028) : c’est par là que se distinguent des objets mathématiques les objets physiques ; on ne peut (1029),en effet, considérer l’homme séparé de sa matière, comme l’on peut abstraire de l’airain ou du fer avec quoi elle forme un objet physique la notion de cercle. Or, si l’objet

(1026) 1036 a 10, cf. 1035 a 17-21.

(1027) Méta. Z, 6. 1033 a 24-b 19, cf. b 10-15 (Bonitz 326). Ces deux matières sont en outre toutes deux opposées à l'absence de matière dont jouissent les formes pures (Méta. H, 6. 104$ a 33). Elles semblent bien encore confondues dans la proposition de 10, 1035 a 13 : Il y a dans la matière, celle qui n’entre pas dans la définition, des parties qui sont plus près de la forme que d’autres. En revanche, il ne semble pas qu’on puisse dire (Mansion 81) que la matière intelligible individualise les êtres mathématiques comme la matière sensible les êtres réels ; les exemples invoqués (81, note 2) contiennent seulement la distinction des deux matières ; le dernier (11. 1036 b 32-1035 a $) appartient à un passage, qui n’est pas en place (Bonitz. II, 341) et montre seulement qu’Aristote appelle ici - matière intelligible ce qu’il considérait plus haut comme matière qui doit rester extérieure à la définition (10. 1035 4 11-14) : il s’agit des deux demi-cercles, qui forment le cercle matériéllement (en joignant deux demis-cercles, on forme une chose circulaire), mais non notionnellement, car c’est la définition du cercle qui intervient dans celle du demi-cercle, comme la définition de l’angle droit dans celle de l’angle aigu (sur l’antériorité des parties au tout, qui varie selon que l’on considère la forme ou le composé d’une part et les parties matérielles et notionnelles d'autre part, voir 10. 1036 4 12-25).

(1028) *Eyyéyvnrau, ’emvyéyvnrar. Méta, 7, 10. (1029) Méta, Z, 11, 1036 b 22-30.

concret et substantiel doit être distingué de sa notion (1030), précisément parce que dans sa notion n’entrent pas les parties matérielles qui le composent, cette distinction trop tranchée appelle (1031) une correction qui semble essentielle : il y a des universels concrets, c’est-à-dire des ensembles (1032) qui, sans être de pures substances formelles, sont les composés d’une certaine forme et d’une certaine matière prise en général; par exemple, l’homme n’est pas identique à son essence formelle qui est l’âme (1033), mais pour rendre compte de l’homme on ne peut le détacher de sa matière qui prise en général et jointe à l’homme constitue un universel concret. Si l’on songe que la matière sensible est caractérisée comme mobile (1034), on aperçoit l'importance de cette descente de la détermination formelle vers le concret (1035). Mais que l’union ne soit pas faite, que le jeu des mouvements du sensible ne se réduise pas à une explication par les formes, l'analyse précédente de l'idée de puissance nous l’a montré et on se l'explique quand on remarque comment Aristote parle de la relation de la forme à la matière sensible : cette matière reste étrangère et irréductible à la forme qui s’y produit comme de l’extérieur. Certes, la comparaison avec le cercle d’airain est déclarée impropre, mais elle est bien trop fréquemment utilisée pour ne pas signaler un tour habituel de pensée (1036). Par suite, s’il y a des formes

(1031) 10. 1035 b 27-33 : (11 n’est question que des parties de la forme et de celles du composé ; l’addition de Bonitz b 33 est inutile). Il est vrai que d’un tel composé il n’y a pas d’épiouéc, et qu’on le connaît par intellection ou sensation, 11. 1036 b 22. (Sur l’utilité que l’on tire de l'exemple des Pythagoriciens, qui vient d'être cité, voir Robin, Th. pl. n. 252).

(1032) 10. 1035 D 29 : xaôdou dE, oùx Éotiy oùoéa (sera démontré au ch. 13), axà... Cf. Robin, Th. pl. n. 62.

(1033) 10. 1035 b 14. Cf. Hamelin, Sysé. 119.

(1034) Méta. E, 1. 1026 a 3 ; 2, 11. 1036 b 29 ; À, 2. 1069 b 3.

(1035) Elle aboutit au texte caractéristique, cité n. 108, Méta. M, 3. 1077 b 22, où Aristote conçoit l’idée d’une science des objets müûs en tant que mûs sur le même degré d’abstraction que les mathématiques ; ce qui ne touche en rien à la distinction formelle des sciences mathématiques et des sciences physiques.

(1036) Voir note 1027. Cf. Méta. Z, 8. 1033 b 19-34. Socrate, c’est cette sphère d’airain ; l’homme, la sphère d’airain en général.

qui sont dans des matières étrangères et dont la définition ne comprend pas des parties venant de la matière, il semble bien (1037) qu’il y enait d'autres qui comportent une certaine matière dont le rôle n’est pas rigoureusement établi (1038); la solution qui consiste à dire qu’on ne peut écarter la considération de la matière dans le cas des substances sensibles, car elles ne sont pas séparables, n'empêche pas que le rapport de la forme à la matière ne soit au fond conçu de la même façon dans les deux cas : à savoir comme inhérence d’une qualité qui vient s'ajouter à une substance particulière, qui tombe dans un milieu qui lindividualise (1039). Toujours la substance est distinguée de la forme à laquelle elle reste en partie impénétrable. Pour prendre pleinement conscience de la possibilité et de la nécessité de l’individuation par la forme, nous sommes autorisés à dire qu’il a manqué à Aristote, indépendamment de la méthode, une théorie du mouvement, où la notion de *force soit rationalisée sans rien perdre de son caractère concret. Et, en eflet, non seulement la matière rend la forme plus concrète, mais elle l’individualise et comme dans tout engendré il ‘y a de la matière (1040), il en résulte que tout changement est individuel, toute génération présente un caractère historique. De là, l'incertitude caractéristique de la théorie des causes circonstantielles. Aristote n’établit pas (1041) de hiérarchie entre la causalité de Ja tendance du feu qui cherche à monter et la causalité venant du monde extérieur qui supprime l'obstacle, De même, pour qu’un

(1037) Remarquer les expressions de 11. 1036 b 1-2 : yaheméy, ofov, palverar.

(1038) Il est plus nettement reconnu au ch. 11 qu’au chapitre 10, où les parties matérielles sont distinguées des parties formelles et exclues de la définition ; or, que dire (11 début) des formes qui s’accompagnent toujours de la même matière ? (1036 a 34-b 1). Si l’on cherche la détermination formelle dans des notions trop générales, on risque de méconnaître la multiplicité réelle du monde, et de tout réduire à l’unité.

(1039) Ainsi, le cercle d’airain ne devrait pas s'appeler cercle, mais avoir un nom propre (1035 b 2).

(1040) Méta. Z, 8. 1033 b 19. Cf. Bonitz, Ind. 785 a 7.

(1041) Quand il recherche si les choses mues par nature ne peuvent pas être mues par autre chose (Phys. VIIL, 4) et qu’il distingue divers degrés dans l’acte et la puissance, Cf. de Coelo IV, 4. 311 4 9 : té ve. val vù.

En LIVRE TROISIÈME

mouvement se produise, il ne suffit pas qu’il y ait un moteur et un mobile, il faut certaines conditions de temps et de lieu, acquises, en général, grâce à un mouvement local de rapprochement (1042). A côté de la causalité véritable, il y a donc place pour des causes circonstantielles, le plus souvent des empêchements dont il faut supposer la suppression pour le développement de l’action. Cette condition sert à définir l’idée de puissance, en laquelle sont rassemblées toutes les conditions, externes et internes, de la réalisation (1043). Il y a là un élargissement de sens, qui empêche cette notion d’être coextensive entièrement à celle de matière. L’idée de matière, pourrait-on dire, reste dominée par le postulat substantialiste, qui exige un substrat, un réceptacle, fût-il indéterminé ; plus une matière est matière, plus elle est loin de la chose. Au contraire, plus une puissance est puissance, plus elle est près de la chose ; ici domine la tendance analytique.

Ce concours toujours possible de circonstances défavorables expliquerait assez bien la contingence de tous les changements du monde sublunaire. Mais on dépasserait ainsi la pensée d’Aristote ; cat la multiplicité du monde matériel (1044) semble bien irréduc-

(1042) Phys. VIII, 1. 251 a 28-b 5. (La nécessité de la cause circonstancielle est bien marquée par tävrwc, sa non-universalité par y:. Par là, la contingence s’étend jusqu'aux puissances irrationnelles, qui, n'étant susceptibles que d’un contraire, sembleraient devoir le produire nécessairement, au contraire des puissances rationnelles (voir n. 1019).

(1043) « Pourvu que rien ne l’empêche... » Telle est la condition qui revient fréquemment. Bonitz, Ind. 243 a 40; 419 b 41. Voici une conséquence de cette indétermination : Phys. V,. 4. 228 a 12 (il s’agit de montrer que du fait qu’on parle du retour d’une même maladie on ne saurait conclure à l’unité d’un mouvement qui se répète à des instants différents) : On ne peut conclure, dit Aristote, de l’habitude au mouvement ; car si des habitudes différentes ne peuvent donner un même acte, toutefois une même habitude peut avoir des actes différents selon les circonstances. J

(1044) Méta. À, 8. 1074 a 33 : tout ce qui est plusieurs numériquement a matière ; cf. de Coelo I, 9 278 a 19; Part. an. I, 3. 643 a 24; Méta. ©, 7. Notamment 1049 a 7, 10, 13-15. Il ne faut donc pas définir le Suvarév comme dépendant de causes externes, l’évôcyéuevoy comme dépendant de causes internes (Waitz, Org. I, 376). Hamelin, Syst. 193, cite des textes qui ruinent cette distinction, inspirée de Kant (l’ë,5ey. s'applique aux faits fréquents, aux faits de hasard, aux contraires contingents, cf. n. 958).

St En ne LÉ DA ME AE D A SRE SE SES

tible à toute explication et, par conséquent, à toute rationalisation ;

/ c’est même sans doute cette multiplicité qui est la marque la plus

caractéristique de la matière (104$), conformément au réalisme du sens commun qui oppose l’étendue à l'esprit. Or, si l’on a devant les yeux la synthèse de l’Un et du Multiple qu’a tenté le rationalisme moderne, on reconnaît facilement qu’il manquait à Aristote deux pièces essentielles pour réussir, si tant est que la réussite soit possible : d’abord, une critique de l’étendue par laquelle son indéfinie multiplicité soit domptée et ramenée à la forme ; ensuite, la position rationnelle d’une notion qui emporte la réalité, sans garder en elle aucune trace de support, la notion de conscience libre, par laquelle la contingence est réintroduite et l’idée de matière reprend toute sa fécondité ; si l’on remarque qu’entre ces deux pôles le concept de force joue un rôle essentiel, puisqu'il permet l’unification de la multiplicité temporelle, on mesurera le degré exact ‘d'importance que signifie son absence dans la philosophie d’Aristote.

Mais, de telles considérations resteront toujours aventureuses tant qu'on n’aura pas montré en quoi ce concept dépassait les instruments que le philosophe avait à sa disposition.

(1045) À remarquer que la complexité n’est pas signe d’infériorité : la vie est supérieure à la matière brute précisément par la multiplicité des fonctions et par suite des organes qu’elle met en jeu (voir notes 648, 796).

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