‹ La Notion De Force Dans Le Système D'AristoteChapitre 20 sur 30 · CONCLUSION · texte numérisé non relu

CONCLUSION

La notion de force et les tendances principales de la doctrine

Ainsi, ce que les modernes appellent force serait rejeté par Aristote qui ne connaît pas la force, mais des forces individuellement différentes, en un monde qui échappe à une rationalisation complète. Il nous reste à chercher les postulats de cette doctrine, logiques et ontologiques. ;

Nous avons souvent pris sur le fait le caractère analytique de la liaison causale ; il est temps de la rattacher à la technique logique d’Aristote. On sait (1046) que l’on trouve chez lui une théorie de la science comme liaison de concepts en compréhension, dont la rigueur rationaliste ne laisse rien à désirer ; les difficultés commencent quand on étudie les procédés de liaison. L’instrument essentiel de la démonstration rationnelle est le syllogisme de la première figure, qui, par le moyen de la quiddité du majeur, reconnuë dans le mineur, conclut relativement à ce dernier (1047). Recher-

(1046) Nous n’avons, bien entendu, qu’à résumer ici une interprétation solidement établie depuis Hamelin (Essai, 242 sq.) par Robin, Archiv.

(1047) Le texte caractéristique à cet égard est Méfa. Z, 9 : C’est la substance formelle qui, dans les générations artificielles et les naturelles est cause de tout, comme dans le syllogisme. Voir les références dans Robin, Archiv. Il y a démonstration quand le moyen est bien la quiddité du majeur, et non s’il lui est lié non essen-

cher la cause c’est donc rechercher la quiddité dé telle nature ; l'effet est, dans un sujet donné, une puissance actualisée par la cause, comme la matière par la forme.

Nous reconnaissons là la prétention de réduire la réalité aux

‘formes logiques, et nous devons voir ce qu’elle devient quand

Aristote fait œuvre de logicien. Le problème de la recherche de la cause devient un problème logique de relations entre concepts (1048). Or, la vertu du syllogisme est de faire apparaître les conséquences d’un principe, et étant donnée une essence d’en déduire les propriétés médiates selon leur ordre nécessaire (1049); le moyen terme, partie intégrante de l'essence (1050) est cause ; la causalité s’exprime donc ici comme étant logique, la notion ou forme, qui est la cause, étant la raison. Par conséquent, un tel syllogisme à pour type le raisonnement mathématique (1051),-ou

tiellement (il n’en est alors qu’un signe plus ou moins probable, Robin S 33) ou s’il n’en est pas la cause prochaine ou bien s’il lui est lié à titre d’effet plus clair pour nous, cause de la conclusion, non de la chose ; auquel cas la démonstration n’est que de lé (Robin Archiv. S 23).

(1048) Remarquèer son insistance à établir que le moyen terme du syllogisme est la cause réelle, quelle que soit la causalité en question (Robin $ 4-8) ; cause non seulement de la conclusion, mais de la chose (Robin, note 65). C’est ainsi

qu’on parlera d’une démonstration continue parce qu’elle reproduit l’ordre naturel

(Robin, note 45) et circulaire, quand cet ordre est la génération circulaire ; il est vrai que dans ce cas la conclusion du second syllogisme ne reproduit pas entièrement la majeure du premier (parfois la terre est mouillée quand il y à des nuages, Robin $ 13), comme si la force qui fait pleuvoir lui échappait.

(1049) Par exemple : où se passe le tonnerre ? Dans les nuages, car etc... (c’est là linterprétation que Thémistius donne du syllogisme forgé sur cet exemple [Robin, note 45]; le plus souvent cet exemple distingue le majeur-effet-matière {bruit} du moyen-cause-forme [extinction du feu]). Autre exemple : Gen. An. I, 18. 724 a 14-16. Il faut connaître le -{ &œruy de la semence pour comprendre ses propriétés, l'effet apparaît alors comme une puissance actualisée par la cause, ainsi que la matière par la forme.

(1050) Voir Robin Ç 26.

(1051) Toutefois, il ne semble pas s’être très nettement représenté la nécessité mathématique, bien qu’il en ait exclu la finalité : ainsi, les prémisses sont tantôt la forme, tantôt la matière de la conclusion (Phys. Il, 9. 195 a 18 ; 8. 198 b7; 9. 200 a 21), et il considère des liaisons géométriques qui n’admettent pas la réciproque (ib. 200 a 15-30) ; c’est un signe qu'il considère l’extension plutôt que la

celui qui déduit le genre de l'espèce ; il est analytique. D’où une double conséquence : la cause doit se réciproquer avec l’effet et lui est au fond identique ; elle lui est en outre simultanée et il est impossible de conclure nécessairement d’un moment du temps aux suivants (1051 bis). Une telle représentation de la causalité ne saurait donc s’appliquer à la cause efficiente, et quand elle s’y applique, ce qui est rendu possible par la théorie que la vraie cause est en définitive l’essence, quel que soit le mode de causalité, on pourra toujours dire qu’elle ne saisit pas l’efficience ; elle ne peut que rendre raison du fait une fois effectué (1052).

Non seulement le syllogisme ne s’applique pas à la série tempo-

MAN E N PrianE PEN DRE Po POSE PM We, CET ë

relle, mais il n’est pas qu’une liaison de propriété ; il est le rapport ; pas q prop ; pp

de cette liaison à un sujet (1053); ainsi les prémisses sont employées, les premières à lier au moyen la propriété qui sera afirmée du sujet dans la conclusion ; le syllogisme est donc essen- tiellement régressif (1054). Mais alors l'opération semble ne. plus consister qu'à étendre à un cas particulier une loi générale posée dans la majeure ; si donc la causalité s'exprime dans le syllogisme, c’est dans la majeure, où le moyen pose l’essence, principe de tout le mouvement logique. Or, précisément, lessence échappe à la démonstration, qui n’a pour office que d’en partir ; elle n’est saisie que par une intuition immédiate (1055) ; ainsi, s'effectue la synthèse (1056) (au moins pour toutes les essences qui ne sont pas

compréhension des notions, symptôme grave pour la qualité de son rationalisme. Remarquons d’ailleurs que la définition de la nature comme principe de mouvement utilise la notion de par soi qui convient aussi aux liaisons mathématiques : Cfnmirr3s

(1051 bis) Robin $ 20. L'expression. analytique, prise en ce sens, appartient à la terminologie kantienne ; ceux qui ne l’acceptent pas nous accorderont que le syllogisme aristotélicien ne rend pas compte de la synthèse temporelle.

(1052) Voir la théorie de la nécessité hypothétique, plus haut n. 824.

(1053) Méta. Z, 17. 1041 à 9-b 4.

(1054) Il ne peut former une ligne droite (comme le voudrait Philopon, Robin, Archiv., n. 45) que si on l'interprète en compréhension; mais alors la mineure devient la première prémisse, parce qu’on ne considère plus des substances mais seulement les propriétés (cf. Robin, n. 49).

(1055) Sensation, induction, divination, intuition intellectuelle (Robin, n. 21).

(1056) Qu'on peut représenter dans une définition, mais qui n’est pas une attribution.

indivisibles), entre la partie matérielle et la partie formelle du défini; la matière est l’effet possible, la forme, la cause qui le fait passer à l’acte, sans que l’on comprenne le lien qui les unit si

ce n’est par la constatation du phénomène (1057). Par suite, si,

comme cela est possible (1058), nous donnons une forme syllogistique à cette opération, alors, nous pouvons dire que l'effet se trouve rattaché à la cause, mais c’est parce qu’ils avaient été arbitrairement séparés ; la causalité qui constitue leur vrai lien reste toujours enfermée dans la majeure ; la production est empruntée à lexpérience astronomique, physique, ee Le pan sociologique, non reconstruite.

Ce qu’un tel syllogisme exprime n’est donc pas fe marche du phénomène, mais l’articulation de l'essence et l’ordre de ses attributs ; certes, on peut obtenir ainsi une série qui se retrouve dans la succession réelle, néanmoins le syllogisme logique est inférieur à

la définition en ce qu’il présente comme séparés des termes qui sont

essentiellement unis. Cette représentation syllogistique est donc artificielle et Aristote le reconnaît nettement (1059). Mais ce qu’il ne reconnaît pas, c’est la vanité qui en résulte pour la représentation rationnelle du devenir et l’ambiguité qui subsiste, grâce à

(1057) Exemples : L’extinction du feu produit du bruit ; l'éloignement, le scintillement ; là coagulation, la caducité (Robin $ 33), les auteurs d’une agression, la guerre ; enfin, l’interposition de la terre, l’éclipse, comme l'égalité à la moitié de deux droits était la cause de l'égalité à un droit de l’angle inscrit dans le demicercle (An. part. II, 2. 90 a 6), et la friction de la santé (Méfa, Z, 7).

(1058) Un tel syllogisme aura pour moyen la forme cause, pour majeur la matière effet. Sur lé syllogisme de l’essence, voir Robin $ 29-31 et Rodier, de An. 192, 475. L’expression äxo)ovteiv s'emploie aussi bien pour l’effet que pour la conséquence (Bonitz, Ind. 26 a 25 ; cf. Robin, Arch. $ 19).

(1059) Il est vain de chercher pourquoi telle forme a telle matière, car dans son unité la dernière différence contient l’essence tout entière (n. 988 sq.) et, en posant la forme, on pose du même coup la matière (c’est pourquoi Antisthène n’a pas tort de nier la communication des genres (Méfa. H, 3. 1043 b 23). Or, démontrer, c’est établir pourquoi tel attribut appartient à tel sujet. Toutefois, dans les essences qui ne sont pas absolument indivisibles, on peut leur appliquer la forme d’une démonstration qui conclue de la forme à la matière, mais ce ne sera qu’un syllogisme logique.

ambiguïté de la notion de matière, constitutive de l’idée et déterminante du devenir, sur ses intentions à cet égard.

Ainsi, la relation de cause à effet qu’on présentait dans les œuvres physiques principalement comme celle d’un agent à un patient est, en logique, celle d’un principe à sa conséquence; l’union de la matière à la forme par la notion de puissance est un effort pour concilier ces deux points de vue. La stérilité en apparaît quand on caractérise la théorie logique d’Aristote comme analytique (1060), ainsi qu'a voulu le montrer l’analyse précédente.

Il nous reste à apporter une seconde preuve en quelque sorte négative, en cherchant comment, s’il est vrai de dire avec Hamelin (1061) que la « philosophie d’Aristote, dominée par l’idée de cause finale, est, dans le fond, toute synthétique », cette exigence d’une méthode synthétique se faisait sentir.

Que l’on trouve chez lui des enchaînements de notions qui font partie du contenu d’une progression synthétique, indépendamment des propositions synthétiques 4 posteriori que nous avons rencontrées dans la Physique, c’est ce que l’emploi qu’il fait de l’idée de hiérarchie doit laisser attendre, et c'est aussi ce que l’on peut vérifier sur de nombreux exemples (1062). Mais c’est l’idée même

(1060) Le caractère analytique apparaît nettement dans la définition du &uvarév (Méta. ©, 3. 1047 4 24-29) : est duvarév, ce dont l’existence n’entraîne aucune impossibilité ; ainsi, la force positive qui conquiert cette existence est escamotée, comme cela arrive dans tout substantialisme (n. 1091).

(1061) Essai, 23. :

(1062) Rappelons ia hiérarchie des facultés de l’âme, des sensations, des sciences mathématiques (An. post. I, 27 : opposition de la povéç comme ëferoc à la oruyun comme Geréç (C£. Robin, Th. pl. n. 173 ; Philop. Phys. 792, 26), le passage des parties au tout (cf. Méta. 7, 17. 1041 b 11-33; H, 3. 1043 b 33- 1044 a 14 et la difficulté sur l’unité du tout et des parties Phys. [, 1. 185 b 11-16), du consécutif au continu (Phys. V, 3. 227 a 10; Simpl., Phys. 879, 15 y voit le passage des unités aux points) ; de la quantité à la qualité (voir n. 985; de An. Il, 8. 419 b 19 ; 420 @ 31-b 4 : les qualités et notamment le son sont irré-

d’une progression synthétique qui est absente. En effet, le moment le plus favorable à son apparition était sans doute la critique de la méthode platonicienne de division (1063) ; or, dit Aristote, ce n’est qu’un syllogisme sans force, à cause de son moyen terme. C’est donc toujours non seulement sous le rapport de sa mise en forme syllogistique, mais de la valeur probante de la médiation analytique qu’il examine ce raisonnement. Dira-t-on, avec Aristote (1064) que tout en reconnaissant la faiblesse de l’induction, pour les mêmes raisons analytiques, il faut lui accorder cependant une certaine valeur ? Mais tout ce à quoi peut servir la division, c’est de montrer la subordination des genres, non de la démontrer, et, en eflet, la classification d’Aristote est tout empirique (1065).

D'une manière générale, le passage de lindéterminé au déterminé ne donne pas lieu à une méthode particulière et nous avons

ductibles au mouvement et au nombre, cf. Phys. VIII, 7. 260 b 7); de l’espace au corps (Phys. IV, 1. 209 a 2-7 : l’espace n’est pas un corps, parce qu’il y aurait deux corps ensemble) et d’une façon générale de l’abstrait au concret (voir surtout les rapports des mathématiques à la physique, cf. Mansion 74-82 ; sur la cinématique et la mécanique, cf. ici p. 1 ; on sait que les principes abstraits se continuentidans les sciences plus concrètes, de Coelo Il, 1. 299 4 11 ; Simpl. de Coelo 563, 8 ; cf. 567, 21 : les absurdités physiques retombent sur les mathématiques), Toutefois, il ne faut pas oublier qu’on ne peut démontrer une science plus concrète par les principes d’une science plus abstraite sans rien leur ajouter et qu’on ne passe pas d’un genre à l’autre, D'autre part, l’abstrait mathématique n'existe qu'ëmevoia, comme diront les commentateurs, et non pas, à la rigueur, en puissance dans les choses sensibles ; la divisibilité de ces choses est une division qui, un jour ou l’autre, se réalisera ; ce n’est pas celle de l'étendue géométrique qui la sous-tend. Ainsi, il est raisonnable de penser que le cinquième élément qui n’admet ni génération, ni accroissement, ni altération (de Coelo I, 3. 270 & 12-b 1) n’admet pas une pénétration de matière qui le rende divisible au second sens, c’est-à-dire dynamiquement, déchirable. À noter, de même, que la grandeur n’est pas infinie, même en puissance ; (cf. n. 15 et 1007) ; l'infini géométrique, dans la mesure où il est reconnu, n’a pas de valeur physique.

(1063) Promesse et ébauche d’une méthode progressive. Hamelin, Syst. 175. Pour la critique d’Aristote, voir An. pr. 1, 31. jusqu’à 46 b 37 et An, post. II, 5, jusqu’à 91 b 27.

(1064) Voir Rodier, de An. II, 11.

(1065) Part. An. 1, 2. Sur les incertitudes de la pensée d’Aristote touchant la constitution de l'espèce par le genre et la différence, voir Robin, Th. pl. Ç 95 : il ne considère pas le genre et la différence dans une hiérarchie nécessaire.

remarqué l'emploi exclusivement analytique de la notion de puissance dans la montée de la matière à la forme, bien que cette montée qui est une marche vers le plus parfait ait une signification foncièrement synthétique. Toutefois, nous pouvons rechercher comment il traite les notions à propos desquelles la notion de synthèse s’est historiquement constituée, nous voulons dire les quantités continues (1066), d'autant qu’elles jouent un grand rôle, non seulement dans la science d’Aristote par les analyses du mouvement, du temps, du lieu, mais dans sa théorie de la connaissance (1067).

On peut discerner dans l’idée qu’il se fait du continu qu'est la grandeur la distinction d’une limite et d'un intervalle ; elle apparaît notamment dans les très abondantes démonstrations que les continus ne sont pas composés d’indivisibles (1068). Tout d’abord, remarquons le caractère analytique d’une telle démonstration qui ‘part du postulat suivant : l’extrémité et ce dont c’est l’extrémité ne sont pas la même chose (1069) ; il en résulte avec une entière rigueur, que le point, étant une extrémité, n’en a pas et par suite ne saurait composer la ligne par continuité ni par contact (1070) ; mais ce postulat est donné comme évident, c’est-à-dire analytique, sans que la synthèse qu’il contient soit nettement mise en valeur. De plus, un autre postulat apparaît bientôt, fondamental ; c’est que les grandeurs sont composées de ce en quoi elles se divisent (1071), c’est-à-dire que les éléments du composé ne lui sont pas hétérogènes. Or, cela montre qu’on entend la composition au

(1066) Cf. Simpl. Phys. 925, 5-7.

(1067) De An. IL, 6. 430 b 20 ; cf. n. 1089. Voir sur le nombre, l'indication donnée Cat. 12 : On peut passer de 2 à 1, non de r à 2. Cf, Méta, H, 3. 1043 b 33-1044 a 14 : Le nombre n’est pas que la collection de ses unités.

(1068) Robin, Th. pl. 233 sq., 1043 b 32.

(1069) Phys. VI, 1. 231 a 28. Simpl. Phys. 926, 8 reconnaît comme axiome la proposition de 231 a 25 qui oppose la ligne au point comme le continu au discontinu. Cf. 3. 234 a 8-10 : il ne peut y avoir entre les limites d’un continu que ce de quoi elles sont les limites.

(1070) 231 a 21-29 ; a 29-b 6. Cf, Themist. Phys, 181, 7.

(1071) 231 b 10-12. Cf. Simpl. 925, 6. Il est encore plus net que le mouvement p'est pas fait d’immobilités (3. 254 4 7).

sens concret et réaliste (1072), non au sens d’analyse conceptuelle : par exemple, en disant dans la troisième partie de l’argumentation (1073), que la ligne est du même genre que le point (et que par suite elle n’est pas composée de points consécutifs), on détruit bien la thèse qui compose la ligne avec des points consécutifs, car cette thèse commet évidemment un cercle vicieux en mettant la ligne entre les points dont elle prétend la constituer ; mais on ne met pas l’accent sur le cercle vicieux, car on a l’air de dire que le point se tire analytiquement de la ligne (1074) ; le point est bien du même genre que la ligne en ce sens qu’il la constitue avec l'intervalle, mais il s’oppose à l’intervalle, loin de s’en déduire ; par suite, l’idée que la limite n’est pas une partie n’est pas traduite par cette autre idée : la limite joue un rôle, mais non l'unique rôle, dans la formation du continu, qui n’est pas une

composition.

Il n’est, par suite, pas étonnant que la notion d'intervalle ne soit

Le

pas, dans un tel raisonnement analytique, opposée à celle de

(1072) Cf. : les éléments d’un corps pesant sont pesants ; voir Robin, n. 252.

(1073) La ligne n’est pas composée d’indivisibles consécutifs (231 b 6-10; b 12- 15), parce que des points n’admettent pas d’intermédiaires d’un autre genre qu'eux, cf. Thémist. 182, 14-15; Aristote, contrairement à ce que dit Robin, Th. pl, 238, ne va jamais jusqu’à affirmer qu'entre deux points il y a un intermédiaire d’un genre différent qui serait la ligne ; tout le passage est dominé par le principe énoncé b 10-12, qui, d’ailleurs, à cette place, est le point de départ d’un argument supplémentaire qui rompt la chaîne du raisonnement. Ainsi, comme la ligne reste du même genre que le point, elle est toujours comme une somme de points, d’ailleurs en puissance, mais elle n’est pas nouvelle par rapport au point.

(1074) D'où la diffculté signalée par Simpl. Phys. 928, 19 : alors le point est quantité ? Ily a, ajoute-t-il, entre la ligne et le point, le rapport de la puissance à l’acte. Bien entendu, en fait, Aristote ne déduit pas le point de la ligne ; il a bien l’idée de leur opposition : cf. Phys. IV, 8. 215 b 18 : La ligne n’a pas d’excès sur le point ; et 11. 220 4 15-21 : opposition à propos de l'instant, de la notion de limite avec celle de partie. Mais cette opposition est surtout bien mise en lumière quand la limite apparaît comme deux et une (cf. Phys. VIII, 8. 263 b 12-15 et ñ. 1002-1005) et en particulier pour l'instant (IV, 12. 220 b 7; 13 début et 222 b $). Le principe dont il use pour comprendre cette distinction est celui de l’opposition du sujet à la définition (deux par la définition, un par le sujet). Nous le lui avons vu employer concurremment avec la distinction de l’acte et de la puissance.

limite (1075). Au fond, si Aristote ne s’est pas formé une idée rigoureuse de la fonction intervalle, c'est qu’il ne considérait pas cet élément comme une fonction, mais comme une chose, et qu'à ce titre, il a, somme toute, raison de l’écarter, puisque réaliser l'intervalle, c’est admettre le vide et l'infini actuel (1076), c’est-àdire une matière sans forme. Aussi, peut-on dire qu’il insiste plus sur la limite que sur l'intervalle et qu'il reconstruit le continu avec Pindivisible et la puissance : ainsi, l’instant est la continuité du temps (1077), car il relie le passé au futur ; peu importe ici la différence entre l’instant et le point, la division et l’unification étant la même chose, sauf quant au concept (1078) ; et l’on arrive à cette

(1075) La ligne est intermédiaire entre les points (Phys. VI, 1. 231 b 8); le lieu qui paraît être forme, en tant que limite (Phys. IV, 2. 209 b 31) semble être le Stéornua de la grandeur (209 b 6) et en cesens, paraît matière, et indéfini ; cette notion d'intervalle, nous ne pouvons dire cette fonction, s'exprime même explicitement par ÿ1n (209 b 4) et se retrouve dans #yxoc (209 a 3); le temps est entre les instants, comme la ligne entre les points (231 b 9, 237 a 6), de même l’antérieur et le postérieur déterminent dans le mouvement des instants qui encadrent quelque chose d’intermédiaire et de différent d’eux (Phys. IV, 11. 219 a 25); enfin la considération nette des limites du mouvement est à retenir (voir surtout la notion de xiynua et la distinction du xévnua et du repos 8. 239 a 23-fin) et celle de l'intervalle propre au mouvement, qui ne donne lieu d’ailleurs à aucune remarque spécifique (cf. Phys. VI, 1. 232 a 4 [passage où l’on veut démontrer que le mouvement n’est pas composé d'indivisibles] ; Phys. V, 3. 226 b 23 [l’intermédiaire est défini à partir du mouvement et de la limite]). Sur l'intervalle propre au mouvement, voir n. 999 sq. Remarquons ici que le principe qui préside à la constitution de cette notion d'intervalle est le principe de contradiction pur et simple ; Phys. VI, s début ; 6. 237 a 24: le changement n’est pas achevé au moment où il commence. D'une façon générale, le continu est formé de parties étrangères les unes aux autres (Cat. 6. 231 b 4). À cet égard, son incompréhension du rôle de la y&pa platonicienne est significatif (Robin, Th. pl. $ 216). De cette fonction d'intervatle si mal dégagée, la théorie de l'infini (qui n’est même pas matière mais pure privation, puissance saisie comme telle, et non dans son acte, se rapproche. Ces notions sont placées sous l’idée générale d’accident (Phys. VIT, 8. 263 b 7).

(1076) Phys.IV,7. 214 a 21 : Le vide veut être un intervalle de corps,non un corps.

(1077) Phys. IV, 13 début (l’addition de Torstrick est inutile) avec renvoi à 11. 220 a 5 : le temps est continu et divisé par l'instant.

(1078) Il néglige donc là le deuxième moment de la synthèse qui va de l’un au tout par le plusieurs. Il est äinsi conduit à négliger le caractère quantitatif du continu et à attribuer aux grandeurs une idée qui est purement qualitative : de An. UL, 4. 429 b 18-21; 7. 431 b 12-16 et surtout 6. 430 b 6-20 (cf. Robin, Th. pl. n. 253).

conclusion en utilisant la notion de limite par laquelle l'instant entre en rapport avec le passé et le futur ; ainsi, le deuxième moment n’est pas distingué du premier.

Enfin, s’il n'utilise pour reconstruire le continu que la notion de limite, cela ne veut pas dire qu’il la résolve en terme de rapports, car la limite n'est jamais considérée comme telle indépendamment de son sujet. Si l’extrémité est différente de ce dont elle est extrémité, c’est comme un attribut de son sujet (1079). Une contre épreuve nous est donnée par la théorie de la connaissance, où la limite est conçue comme privation et ne peut être accessible qu’à l’Intellect en puissance (1080).

Nous pouvons donc conclure que le substantialisme d’Aristote empêche d’atteindre l’idée d’un enchaînement synthétique de notions, et cela se voit très nettement dans la théorie de la contra-

(1079) Phys. IV, 11. 220 a 23: Les limites n’appartiennent qu’à ce dont elles sont les limites. VI, 3. 234 a 7: Il ne peut y avoir entre les limites que ce de quoi elles sont les limites. (Bien entendu, la limite n’est pas substantialisée comme telle ; le point matériel es: inconcevable. [Cf. IV, 7. 214 a 4-5 : contre les partisans du vide] ; la base de la force est un volume dans l’espace. Sur la notion de limite propre au mouvement, voir n. 966-969. — Le substantialisme de cette conception de la limite est caractéristique, cf. une définition de la fonction limite IV, 2. 209 b 4. D'où la difficulté relative à la limite du ciel. (Hamelin, Syst. 291) nous avons vu que la limite du temps était assimilée au müû (Phys. IV, 11. 219 b 9-33 ; n. 969) ; de même, le repos est toujours d’une chose qui dure: Phys. VI 3. 234 b 5. Voir la définition réaliste du continu par l'identité des limites Phys. II, 3. 227 a 10 sq.; de même, la définition de la continuité du mouvement (226 b 27-32) exige l’unité du sujet mû (b 28 comporte une grosse difficulté de texte [Simplic. Phys. 872, 25], que nous pouvons négliger ici) ; de même, la divisibilité du temps, du mouvement, du lieu, de la grandeur dépendent de celle du sujet mû, expressément VI, 4. 235 b 1-6. — Il est très remarquable, qu’au moment même Où il rend compte de la continuité du temps par une espèce de synthèse de l’un et du multiple (Phys. VII, 8. 263 b 12-15 ; n. 1074), il croit devoir briser cette continuité quant au sujet changeant, au nom du substantialisme analytique (distinction de l'instant quant au temps et de l’instant quant à la chose. Cf. Phys. VI, 9. n. 1000 et 1014).

(1080) De An. Ill, 6. 430 b 20-24. — Cf. b 27-31 : la dualité qui est l’essence formelle de la longueur est l’objet d’une intuition indivisible de l’Intellect.

riété. D'une part, toute spéculation sur cette notion est présentée comme dérivant du principe de contradiction (ro8r), qui interdit la coexistence des contraires, alors que le principe même de la position des contraires n’est pas expliqué, mais seulement constaté, particulièrement dans l’expérience du mouvement. D’autre part, la contrariété est considérée non comme un rapport se suffisant à soi, mais dans les effets réels qu’elle apporte aux sujets où l'on est obligé de supposer que les contraires existent (1082). De même que le mouvement d’un contraire à l’autre est déterminé, non par les contraires (ils ne font que le décrire), mais par l’aspiration de la matière, de même un contraire n’est destructeur de l’autre que dans un sujet (1083). Nous aboutissons donc à cette conclusion que le caractère analytique de la philosophie d’Aristote est lié à son substantialisme (1084).

(1081) Voir l'analyse du mouvement n. 880 sq. Cf. les énoncés analytiques du principe de causalité : Les mêmes causes ont les mêmes effets, les causes contraires les effets contraires. (De Coelo II, 13. 294 b 28 ; Gen. Corr. Il, 10. 326 a 27). — L'opposition du repos au mouvement est l’objet d’unealternative par contradiction (Phys. VI, 8. début) ; l’oppositlon de la limite du mouvement au mouvement est marquée par une simple négation (voir n. 967). Sur les insuffisances de Ia théorie de la négation, voir Zeller, 221 et Hamelin, Sysf. 143, 148 sq. — Cf. la proposition : Le moins est un certain mélange du contraire (Phys. V, 4. 229 a 2).

(1082) Définition de la privation par son sujet (n. 932), des contraires par leur genre (n. 934). ”

(1083) Voir n. 942 et Robin, Th. pl., n. Sor. Cf. Simpl. de Coelo 438, ad de Coelo II, 7. Il faut mettre à part les affections, que, contrairement à la lettre du système, on est bien obligé d'attribuer aux astres, mais qui n’entraînent pas de disposition mortelle, parce que la contrariété n'est cause du mouvement qui va de la génération à la destruction que pour les contraires qui ne peuvent coexister en un même sujet.

(1084) Ce double caractère apparaît clairement dans les formules d’Aristote, par exemple (Phys. I, 8. 191 b 4): si le médecin construit, c’est en tant que constructeur : c’est donc une identité, grammaticale et étymologique, qui rend compte de la génération. Inutile de remarquer que le vrai problème dynamique est reporté dans l'établissement de l’attribut constructeur et de sa liaison au sujet. Quand, un peu plus loin, il est dit que le médecin devient blanc en tant que noir, ce dernier exemple convient mal à la pensée, car il s’agit d’étudier le principe essentiel de la génération, et le noir ne subsiste pas.

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Nous tenons ici une marque principale de la doctrine : la véritable nécessité est analytique et la nécessité analytique n’est point formelle (1084 bis), mais atteint l'être ; si la démonstration consiste à rattacher un attribut à un sujet, ik est sous-entendu qu’il n'y a pas d’attribut séparé et que le sujet est caractérisé non seulement au point de vue logique, mais comme être subsistant par soi (1085). Le sujet est essentiellement substance, et cela immédiatement, et non, par exemple, parce que la substance établit une liaison dans le temps et définit une des conditions par lesquelles la raison a prise sur l’expérience. L’abstrait n’a donc pas de valeur comme tel, la notion doit s'appliquer à l'être, auquel elle reste, d’ailleurs, extérieure.

Voilà pourquoi la pensée profonde qui préside à la construction

(1084 bis) Au sens de notre logique formelle (cf, Hamelin, Syst. 191). — On comprend comment, en vertu de ce substantialisme, attribuer la nécessité aux jugements portant sur l'avenir serait détruire toute contingence (cf. Hermen, 18 b 32 etn. 1019); seule l'alternative mérite d’être appelée nécessaire; or, elle s'applique précisément aux êtres contingents.

(1085) Méta. 2, 4. 1030 a 10-14 : Il y a définition d’une chose, si cette définition rpwrou tivéç Ÿ. |

(1086) Tout ce qui est nécessaire est éternel et réciproquement ; nul passage du possible à l’acte n’est nécessaire ni n’aboutit à un être éternel; par suite, toute créature est périssable, Voir Gen. Corr. Il, 11. 337 b 35 ; Phys. IIT, 4. 203 b 30; et surtout les importants chapitres du de Coelo I, 10-12, où, montrant l'éternité du ciel, il débarrasse l’astronomie de toute cosmologie, constituant ainsi ur type de science pure (cf. n. 601). — Le jugement de nécessité s'applique non seulement à Dieu mais aux astres et à leurs mouvements, qui se rattachent immédiatement, quoique d’une façon très confuse, on l’a vu, à la divinité (cf. Méta. À. 7, 1072 b 12). Maïs ce n’est nullement là une extension de la géométrie au ciel (cf. Meta. T,2. 997 b 12-24), l’objet de l’astronomie, si celui des Mathématiques était substance intermédiaire, devrait être un ciel immobile en tant que mathématique (voir n. 111). —- Sur la confusion où Aristote laisse les rapports de l’essence à l'existence, cette opposition n'étant pas élaborée, voir Rodier, de An. II, 444, et les passages de Phys. IV, 12. 221 a 1-fin, où il étudie l'existence des choses dans le temps. Le temps n’'enveloppe ni ne mesure l'existence des êtres éternels ; les autres êtres sont dans le temps, non en soi, mais selon leur être ; seul le mouvement est dans le temps, en soi, et selon son être. D’une façon générale, Aristote ne passe pas du temps aux êtres (voir, par exemple, n. 1079 fin) et ne rend pas compte du peuplement du temps.

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de la théorie des modalités joint à chaque détermination une qualification ontologique en vertu de laquelle le nécessaire est éternel et le possible contingent. Mais alors, non seulement la synthèse de ce possible, non purifié de toute détermination d’être, et de l’être n’est pas faite, mais, en même temps que le syllogisme veut pénétrer la réalité, elle lui échappe ; en effet, de tous les syllogismes, un seul fournit une démonstration vraiment scientifique, c'est celui dont les prémisses sont nécessairement vraies ; or, ce qui fait la force du syllogisme, ce n'est pas seulement la médiation, c’est le caractère immédiat des prémisses ; autrement dit, il dépend de l'essence qui ne relève pas de son pouvoir ; il porte donc sur les attributs qui vont de l’attribut essentiel à l’affection accidentelle; mais, par là, son domaine se confond avec le monde de la puissance, car tout être, en tant que doué d’une qualité, admet une contrariété et, par cela même, est en puissance, par suite, taré. Ainsi, tandis que la logique pose un type déterminé de nécessité qui doit donner le modèle et la technique de la science (1087), la métaphysique lui interdit toute rigueur dans l'application.

Il en résulte que, d’avance, nulle démonstration touchant le mouvement ne pourra avoir de valeur constructive ; la raison ne reconstruit pas l’être dans son changement, elle en donne tout au plus la description ; le lien qui unit les formes au mode correspondant du changement n’est pas rigoureux ; nous avons pu constater qu'il n’y avait pas de véritables démonstrations dynamiques (1088), mais seulement un jeu métaphysique, destiné à

(1087) Aristote, on le sait, a résolu la difficulté par les notions peu nettes des faits fréquents, et du général, en tant qu’il se distingue du nécessaire ; cet élargissement de la conception de la science, comme il n’est pas mis daccord avec l’exigence de nécessité et de rigueur rationnelle que manifeste la théorie de la démonstration, peut être maintenant laissé de côté. De toute façon, la nécessité pure ne convient qu’à l'acte pur quiest l’objet de l'intuition rationnelle (Hermen. XII, 231 GN2E).

(1088) Par exemple, pour le premier mouvement, pour celui des planètes, pour la génération circulaire. Si l’on voit, avec Rivaud $ 272, que la théorie logique aboutit à une démonstration de l’existence du devenir, il faut ajouter qu’Aristote n’a jamais donné une telle démonstration comme telle, et ensuite que la notion du changement n’a pas été étrangère à la constitution de la théorie logique.

adapter aux notions principales les données de la science du temps; faute d'une notion qui permit de faire jaillir du jeu des notions plus simples la réalité du changement convenablement dégagée des complexités de la réalité individuelle, il ne se rend pas maître du temps et par suite est conduit à le supprimer et à supprimer la causalité véritable, par sa théorie de la causalité et de la génération circulaire.

De cela, la théorie de la connaissance donne une contre-épreuve : en effet, quand la raison atteint l’être, c’est l’être indivisible, même en puissance (1089), et éternel ; un tel intelligible échappe au syllogisme comme au changement. Cet intuitionnisme, tout rationnel qu’il puisse se prétendre, est au fond un empirisme très net (1090). Nous pouvons donc dire que c’est la notion de substance extérieure à la pensée qui rend stérile l’Aristotélisme sur le point précis où nous l'avons étudié. Dans cette notion est escamotée l’essentiel du problème de la force ; on le voit nettement dans la définition du potentiel (1091) ; il suffit pour qu'un être soit tel, que son existence n’entraîne aucune impossibilité ; par cette définition négative, il devient évident que la substance porte implicitement en soi les conditions de son existence, et que le passage du possible à l’être esquive l’analyse.

Le substantialisme, ou l’attitude d’esprit en vertu de laquelle l’idée est extrinsèque à l’être et en même temps n’a de force qu’en tant qu'elle se rapporte à l’être, et qui nous semble si difficilement

(1089) De An. II, 6. 430 b 6-20.

(1090) Cf. les comparaisons avec le sens : Rodier, de An. II, 492, 527; Hamelin, Sysf. 396, 3.

(1091) Méta. ®, 3. 1047 a 24-26 et les exemples a 26-29 (la puissance de s'asseoir, d’être müû, de mouvoir ; ce dernier exemple montre nettement que l’opération de la force motrice est posée et non construite). Ici Suvarév est nettement confondu avec iySeyéuevoy (voir n. 1044) et c’est cependant un des points où la distinction de ces deux notions était le plus indiquée. — En somme, tout ce qui n'est pas impossible est non seulement possible mais potentiel.

conciliable avec la théorie de la science comme portant sur le nécessaire, est donc à la base de la doctrine d’Aristote. Si l’on considère ensuite que la véritable nécessité est l’identité, on comprendra comment de tels points de départs ont mené à donner aux explications des choses par les facultés une formulation logique qui masque un formalisme vide et où la difficulté est implicitement admise dans la supposition de l’essence, nœud de la démonstration.

Mais, si l’on est ainsi parvenu à faire donner à l’Aristotélisme ce que, la plupart du temps, il ne contenait qu’en puissance, c'est faute d’avoir distingué les principes et les intentions. Or, le substantialisme d’Aristote veut être dynamiste ; voici ce qu’il faut entendre par là : l’erreur des atomistes, qui, d’ailleurs, sont plus près de la réalité et de la vérité que Platon, parce qu’ils acceptent le mouvement et ne se servent que d'arguments physiques (1092), a été de ne pas tenir compte du mouvement dans sa production et de Paccepter comme un donné tout fait. Tout aucontraire, les substances dont le monde est fait sont des centres d’activité interne et réciproque (1093), soit que nous les saisissions dans leurs œuvres ou leurs affections (1094), soit que nous les saisissions en ellesmêmes, l’activité de notre connaissance suffirait à nous garantir qu’elles ne sont pas des choses inertes, si le mouvement n’était déjà par lui-même déclaré vie (1095).

Or, nous l’avons vu, Aristote ne donne pas une représentation satisfaisante de cette conception du monde; il a surtout réussi à décrire le développement interne d’un être; mais quant à l’interaction des êtres, ni la position du problème, ni la solution ne sont rigoureuses. Nous avons pu le remarquer sur les solutions parti-

(1092) Robin, Th. pl. $ 125. La critique dirigée contre les atomistes de Coelo III, 2 et 4 (voir n. 786 et 141) est bien résumée par Philop. Gen. Corr. 164, 10.

(1093) Voir le texte de de Coelo II], 1; n. 115 sq.

(1094) "Epya, rabn, ouuGaivovræ. (Cf. Gen. An. I. 18.724 a 14; Rodier, de An. Il, 124). c

(1095) Phys. VII, 1. 250 b 14.

culières à, chaque notion de force, et nous sommes autorisés à dire qu'il n’avait pas de notion ni de méthode propre à rendre rationnelle la détermination réciproque des parties de l’univers dans le temps. Nous ne trouvons, en effet, chez lui aucun principe général d’efficience qui ne soit finaliste. Par suite, bien qu'il soit amené à nier le vide, il ne se fait pas du plein l’idée mécaniste que cette notion semble apporter avec elle. Nous le voyons, en effet, développer la thèse des partisans du vide, en montrant que sans le vide il faut qu’à un certain changement d’eau en air corresponde quelque part ailleurs (1096) un changement inverse et mettre cette notion de dépendance des parties du monde, qui au fond est l’essentiel de l’idée de choc, sur le même rang que la fiction de Xuthos. Certes, la solution d’Aristote reste d’une profondeur inégalée, tout monvement correspond à une puissance et est un développement (1097). Il n’est pas douteux que, tant qu’une physique n’adoptera pas ce point de vue, elle restera à la surface des choses et ne pénétrera pas ce que les anciens appelaient la vie du changement, qui en est la réalité ou ce qu’il peut avoir de réalité. Toutefois, du moment qu’on admet que les phénomènes se déploient dans l’espace, et que leur place est d'autant plus stricte

(1096) Phys. IV, 9. 217 a 16 (afin que l’éyxoc total soit constant). Ce passage 217 4 10-20 s'explique comme celui du début 216 b 22-b 30 où se trouve l’allusion à Xuthos (Simpl. Phys. 683 bas-684, 15; Philop. Phys. 671, 10). Toutefois, Themistius (Phys. 135, 27) n’interprète pas ainsi 216 b 26 ; il faudrait, dit-il, que les changements se fissent à égalité d’éyxo< pour les deux corps; cette conjecture est assurément mauvaise (cf. 1. 210 a 9), mais elle est intéressante parce qu’elle est peut-être inspirée par l’idée de quantifier la solution d’Aristote sur le non-épuisement de la génération des substances, la génération de l’une étant la mort d’une autre (voir n. 971 sq.) Ces explications sont présentées par Philopon (Phys. 699, 19, Gen. Corr. 93, 8) comme imaginaires et ridicules.

(1097) Phys. IV, 9. 217 a 2:-b 11; cf. la notion de tension et de détente, sans apport matériel (217 b s). Si un corps acquiert telle qualité, c’est qu’il l'avait en puissance, de même s’il devient plus grand, la taille étant la conséquence de la nature, comme les autres quantités (320 b 22 : c’est la même matière pour la grandeur et les affections); par conséquent, ‘s’il s’accroît ce n’est pas par l’addition de quelque chose d’extérieur, c’est parce qu'il était plus grand en puissance. L’ignorer, c’est ignorer la nature de la matière (Thémist. Phys. 139, 5). Sur les difficultés propres à l’accroissement, voir n. 413 sq.

que cet espace est limité et resserré dans le ciel, il faut bien se poser le problème de leur coexistence: c’est à quoi les théoriciens du. vide prétendaient apporter une solution, en montrant que les choses ne se gênaient point mutuellement (1098). Or, que nous dit Aristote ? Le corps, pour devenir plus grand n’a pas besoin de l’addition de quelque chose d’extérieur ; il lui suffit d’avoir été grand en puissance ; de même le corps qui s’échauffe ; mais l'hypothèse du vide ne consistait pas uniquement à permettre l'introduction ou le départ d’un élément étranger (1099), et Aristote n’explique pas comment le mouvement est possible entre les différentes parties de * l'Univers, mais seulement à l’intérieur d’une même partie (1100); le problème de leur cohabitation se pose donc toujours.

Il est donc très important de remarquer que la théorie positive qu'il apporte pour remplacer celle du vide, ne répond pas à cette dernière question (r101). Quand on a représenté chaque chan-

(1098) Selon les indications fréquentes et très nettes d’Aristote lui-même ; 6.213 b 2-15 : il semble que le mouvement ne puisse se produire dans le plein, sous peine de pénétrabilité ; toutefois, les corps peuvent se succéder mutuellement, comme on le voit dans des cas particuliers (7. 214 a26-32), de même la circularité de 9. 216 b 22-30, 217 a 10-20. Mais ces solutions sont inopérantes puisque tous les mouvements ne sont pas circulaires (217 4 19).

{1099) Cf. l’explication du dense par la pénétration dans le vide (Phys. IV, 6. 213 b 15) et celle qu’Aristote lui oppose (cf. n. 1101) par le oœuvôt&euv (7. 214b1; cf. 9 début). — L’échauffement n’est pas l'introduction du chaud là où il y avait absence de chaud (9. 217 b 1).

(1100) Voir la solution du problème de l'accroissement sans vide ni pénétrabilité (Gen. Corr. I, 5. 321 b 10).

(r101) Cela n'empêche pas que la réponse donnée 7. 214 4 26-32 (n. 1098 et 1099) reste provisoire et destinée plutôt à montrer que l'argumentation adverse n'était pas nécessaire, en attendant la théorie définitive. Selon Philop. Phys. 624, 26. on n’a pas démontré par l’idée des tourbillons que le vide n’existât pas ; de même, l’explication de la condensation par l’ëxruonvétes (7 fin) est provisoire ; d’une manière générale, tous les accroissements (aussi bien les accroissements véritables que les autres, cf. n. 424, Philop. Phys. 627, 4 et 29) sont par développement de puissance ; si ce n’était pas une explication provisoire, le passage de Gen. Corr. I, $. 320 b 25 (il n’ÿ a pas accroissement à partir d’un incorporel, parce que le vide n'existe pas) ferait cercle vicieux. La difficulté de l'accroissement au sens propre n'est pas, d’ailleurs, l'extension contre d’autres corps, mais la

gement comme le développement des puissances d’un être, la question du rapport spatial de ces changements entre eux, ou ne se pose plus, ou est considérée comme résolue ; il n’est pas étonnant, dès lors, que cette interaction ne puisse donner lieu principalement qu’à des phénomènes de violence, où la nature profonde des choses n'est pas engagée d’une façon assez intéressante, pour qu’on ait à l’exprimer au moyen d’une notion spéciale. Il y a là une lacune tout à fait significative.

Et cependant, semble-t-il, ,Aristote avait, pour la combler, le principe que la masse totale de l’Univers reste constante (1102) ;

d’où l’on tire qu’un changement de quantité ne peut se produire en

un point sans être compensé par un changement inverse ; or, il ne paraît pas avoir vu la portée de cette loi. Lorsqu'il lapplique

directement c’est, nous l'avons vu, à titre d'explication provisoire.

D'ailleurs, il est loin d’y rester fidèle (1103).

C’est que la matière, point de départ du changement, en est la condition préexistante et subsistante, mais non en tant que quantité. Si Aristote applique comme ses prédécesseurs le principe que rien ne vient de rien (1104), c'est pour poser la nécessité logique et ontologique d’une substance sujet, non l’existence d’une matière

pénétration de l’accru par la nourriture (Philop. Ge. Corr. 90,9) tandis que c’est l'inverse dans le cas de l'accroissement au sens large (transformation de l’eau en air. Philop. Gen. Corr. 90, 29 et Phys. 626, 12) ; mais Aristote ne ramème pas ces différences à l’unité (Philop. Gen. Corr. 91, 17).

(x102) Phys. IV, 9. 217 a 17: La théorie qui renferme dans le ciel toute la matière (de Coelo [, 9. 278 a 21 sq.) a pour but de démontrer l'éternité de cet individu et ne porte pas sur le caractère quantitatif du total. D’autre part, il a bien l’idée que la quantité des éléments reste constante ; ainsi, le mouvement de l’eau forme conime un fleuve perpétuel autour de la terre (Météor. IL, 2. 355 a 9 (9) ; le soleil ne s’en nourrit pas ; cf. Il, 3. 356 b 34, (7) explication des mouvements de la mer). Mais cette intuition (voir n. 192 sq. le flux du changement dans un Univers constant [Méféor. 1, 14. 351 a 25 ; [2 et 3, 25]), n’est pas ratiopalisée.

(1103) Aüinsi, l’étain fondu dans le bronze disparaît, ne’ laissant qu’une coloration (Gen. Corr. I, 10. 328 a 10).

(1104) Phys. I, 7. 190 b 2, a 35.

physique (1105). Enfin si l’on cherche à atteindre la matière première, substrat des générations et destructions absolues, et par suite substrat dernier de l'Univers, on voit qu’elle n’a aucune détermination, et en particulier qu’elle n’est pas une quantité (1106). En même temps donc qu'il s'élevait au-dessus de l’idée d’une matière inerte qui ne pouvait donner lieu qu'à des explications par composition, l’idée du consensus mécanique de l’univers lui échap- pait; car, si la matière assure l'interaction des substances, au moins des substances sensibles, c’est, nous l’avons vu, dans une explication confuse, où se mêlent les notions de matière comme genre et de matière comme sujet.

D'ailleurs, et c’est là le point caractéristique, la constance de la matière est l’effet, non la cause de la communication des substances. En effet, si la destruction perpétuelle n’épuise pas le tout, c’est que la destruction d’une substance est aussi la génération d’une autre et inversement (1107). Or, cela ne signifie pas que

(tios) Phys. I, 9. 192 a 13-29 : ünépyeuwv, Ümouévouoa ; cf. Méta. Z, 7. 1032 b 30 ; il faut npoümapyév 1; Cf. 1032 b 31-1033 a 2. (Bonitz 324) ; la matière préexiste à titre de partie comme pour les choses &y r& A6yw. AE

(1106) Méta. 7, 3. 1029 a 16 ; la matière n’est ni corporelle, ni grandeur (I, 8. 988 b 32). Contre-épreuve : l'accroissement, qui est un changement, quant à la grandeur a lieu selon la forme, non selon la matière, la forme étant modifiée, non comme forme, mais comme quantifiée. (Philop. Gen. Corr. 105, 32 ad . Gen. Corr. I, 5. 321 b 10). En ce sens on peut dire que le volume spécifique est

de la forme, puisqu'il est créé avec l’être ; ainsi, la quantité se distingue nettement du continu spatial, qui est reconnu matière des objets mathématiques. Mais Aristote n’a élucidé ni le caractère formel de l’étendue, ni la distinction de l’espace et du lieu. Cf. Phys. IV, 9. 217 4 26-29 : les déterminations volumétriques sont en puissance dans la matière. Cf. également l'affirmation qu’une grandeur déterminée appartient aux êtres vivants et aux cités (n. 410 Phys. I, 1. 187 b 16. Polit. IV, 4. 1326 a 35). — Sur la liaison de la quantité à la substance formelle, voir Méta. H, 3. 1044 à 10 (cf. Robin, Th. pl., 329) ; Cat. 5, 3 b 33 sq.

(1107) Gen Corr. I, 3. 318 a 13 sq. (C’est ce que Philop. {Gen. Corr. 49, 28; 296, 14] appelle la cause matérielle de la perpétuité de la génération, à côté de ses causes efficiente et finale étudiées II, 10. 336 b 2). Aussi, Phys. IV, 8. 208 a 8-11: la génération d’un élément est la destruction d’un autre. — C'est bien la finité de l'univers qui rend compte de son caractère dynamique et de l’élastici:é, si l’on peut dire, qui porte chaque corps à reprendre sa place (voir notamment la critique d’Anaxagore, à propos de l'infini Phys. Il, 5. 205 b1).

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