II
L'élaboration insuffisante de ces notions a des conséquences très importantes. D'abord, on voit Aristote plus préoccupé d’établir le fait de la composition des homœæomères que le processus de
(270) Les éléments sont en puissance les uns dans les autres, Gen. Corr. 11, 4. Météor. I, 3. 339 b 1 (1). D'où de multiples applications de la notion de puissance. 5e notamment : Metéor. I, 3. 340 b 28, (15): la vapeur est en puissance de
l’eau, la fumée en puissance du feu ; (c{. 11, 4. 360 a 27, (9): l’exhalaison sèche est la matière du vent, l’humide de la pluie [Ideler I, 546]) ; IT, 9. 369 a 12, (2): la ovyxpueis des deux exhalaisons a les deux qualités (humide et sec) en puissance.
cette composition à partir des quatre éléments sans établir de distinction entre eux (271); tantôt partant du sec et de l’humide, nécessaires principalement pour la délimitation du corps (272), il en déduit la nécessité du feu et de l’air, soit par la contrariété donnée par la table des éléments (273), soit parce qu'ils représentent l’action, les deux autres la passion (274), c’est-à-dire en vertu du principe très général de la production.
= Par suite au lieu d'étudier la production (275) des corps, on montrera plutôtde quoi ils sont composés, une fois produits (276). Un point de vue de constitution et de composition se substitue à celui de fa production (277). Que cette marche analytique soit imposée par la nature de la connaissance humaine qui va du plus connu au plus caché, on ne peut le nier, mais ce que nous devons remarquer c'est que cet empirisme de méthode tend à devenir doctrine et doctrine mécaniste en ce sens que l’idée dynamique en
(271) Gen, Corr. Il, 7. 334 b 17: suite de la critique de la théorie mécaniste d’Empédocle. Part. An. II, 1. 646 a 17.
(272) Tout corps est, en effet, déterminé par son degré de cohérence, qu’il dou à l’action réciproque e sec et de l'humide (Météor. IV, 5 début), laquelle demande d’ailleurs l'influence des qualités actives (1. 379 a 10).
(273) Gen. Corr. Il, 8. 335 a 4-0.
(274) Météor. IV, 8. 384 b 29, (1).
(275) Dans Météor. IV, Aristote étudie l’action des qualités actives, principalement dans les diverses sortes de coction (1-3), puis les qualités passives et leur détermination par les premières (4-9) par laquelle le corps proprement dit est constitué (cf. 6, 382 a 22 [1 a 3]. 8, 384 db 26 [1]). Cette étude aboutit à rattacher à la nature de chaque élément une série de propriétés physiques générales, dont la liste est donnée 8, 385 a 10, (5 et 6) et dont les plus importantes sont la solidificabilité et la fusibilité (avec leurs contraires). Ces propriétés sont utilisées, au ch. 10, comme critères (cf. 389 a 2 [14]) de l’existence des éléments dans la nature chimique de chaque homæomère. cf, 7, (9).
(276) C'est la génération qui prouve la constitution (Météor. IV, :0). L'inflammation rapide prouve l’existence de feu dans la poix et la graisse (Part. An. II, 2. 649 a 28) ; la nutrition de l’être prouve sa composition à partir des quatre éléments (Gen. Corr. IL, 8. 335 a 9). Voir note précédente et surtout Méféor. IV, 10.
(277) Ainsi, l'étude des composés que l’on trouve au livre IV (notamment des métaux [IV, 10.38947, (15)} ne correspond pas rigoureusement à celle que le livre III annonce comme cas particulier du développement des exhalaisons (LIL, 7.378 a 26 ; rappelé IV, 8.384 b 32, (2).
disparaît. L’ambiguité de la notion d’élément prétait à ce glisse-
ment : l'élément est en effet ce qui compose la chose, quand on l'analyse spatialement du point de vue empirique, c’est aussi ce qui en donne la genèse, quand on la constitue conceptuellement; admettre que ces deux tendances coexistentdans un mêmeesprit(278), n’a rien que de naturel, c’est admettre la coexistence du substantialisme spatial du sens commun avec l’effort de la philosophie qui prétend le dépasser en remontant aux principes. La critique qu’Aristote dirige contre le mécanisme quantitatif de Platon et de Démocrite montre à quel point il avait conscience de cet effort ; mais, alors que l’atomisme ouvrait toute une possibilité d’explication (279), condamnées d’ailleurs à rester superficielles, la physique aristotélicienne, faute d’une classification rigoureuse des qualités fondamentales dont elle part, et d’une notion de la force qui fût dégagée des métaphores ordinaires, porte en elle un mécanisme qualitatif, qui stérilise la recherche scientifique: alors on expliquera la combustion par la présence du feu, sans qu’il y ait dans les termes de présence ou de feu autre chose que la position même du problème et la description du phénomène en langage vulgaire(280) ; il faudra, pour cela, négliger les affirmations dynamistes fondamentales d’Aristote.
(278) Selon Rivaud, n. 961, la notion d’élément ne sert pas essentiellement à donner une théorie de la constitution statique des corps.
(279) Comme Aristote le reconnaît, de Coelo III, 1. 299 a 3 sq. ; Gen. Corr. I, 2. 315 b 24 sq. Platon et les Atomistes admettent une certaine génération.
(280) La combustion est dite réception du feu par les pores (Méféor. IV, 11. 389 b 21, (8); cf. 9. 387 a 19,(30); les pores peuvent bien faciliter l’action, mais n’en rendent pas compte ; cette remarque est d’Aristote lui-même, donnant ainsi dans Gen. Corr. la règle nécessaire pour apprécier l’usage qu’il fait de la théorie des pores dans Météor. IV, 8. 385 a 29, (8); 9. 385 b 20, (4); 386 b 4, (18): 387 a 15, (29), a 17, (30). N'oublions pas que, pour recevoir le feu, il faut être feu en puissance. — Même remarque sur la rapoucia du feu, de An. II, 7. 418 b 16-20; il s’agit là non d’une présence locale ou corporelle, mais d’une influence permettant à la lumière de se réaliser dans le diaphane où elle est en puissance. L'expression est intéressante, d'abord par ses attaches métaphysiques (Bonitz. Ind. rattache ce dernier sens à ses origines platoniciennes), puis parce qu’il indique combien il est difficile de concevoir une action transitive entre substances (voir n. 753 sq.).
Si le dynamisme d’Atistote reste obscur quand il veut expliquer la production du corps composé, il s’affirme très nettement quand on considère le corps une fois constitué; ce corps alors se pose comme centre d'action et de passion (281), dont la loi déterminante est une certaine fonction (282) qui met en œuvre une certaine matière. Tout est ainsi défini par son œuvre. Or, selon une remarque fréquente chez Aristote (283), cette activité fonctionnelle est très nette dans les choses non homoœomères, où sa disparition se remarque facilement puisqu'elle définit la mort ; elle n’est autre que la causalité téléologique qui groupe comme des instrumentsles parties homoœæomères, qui en sont dites la matière,
de même qu’elles ontelles-mêmes pour matière les éléments et leurs activités (284). Voilà donc rejetées parmi les causes matérielles les forces fondamentales qui déterminent le monde des êtres inanimés. Il semble que nous rejoignions ainsi la critique des systèmes: mécanistes (285) qui, voulant tout expliquer par la matière et le mouvement, n’atteignent que le fait du mouvement, non sa raison, qui est la cause formelle et efficiente, l’art par exemple oula nature.
Qu'en conclure sur les forces propres aux êtres inanimés ? au premier abord (286), elles paraissent former un enchaînement que nous pouvons appeler mécaniste, puisqu'il est opposé à l’action finaliste qui l’utilise dans les choses non-homœæomères. Mais ce mécanisme n’est pas affirmé sans restriction (287); Aristote ne
(281) Météor. IV, 8. 835 a 1, (3); 12. 390 a 10, (4-5). Pour les autres textes, voirf, 115-116.
- (282) Météor. IV, 12. 389 b 28, (2 à 4) : distinction de la matière, et du x60c, qui forme l’oùsix, et qui est fin.
(283) Météor. IV, 12. 389 b 29, (3); cf. 290.
(284) Météor. IV, 12. 389 b 28, (2); 8. 384 b 30, (2). De ce point de vue s’efface la distinction des éléments actifs et des passifs : les uns et les autres sont le sujet et le patient. Météor. I, 2.
(285) Voir, surtout, Gen. Corr. II, 9. 335 b 24-fin et 335 4 31-b 10. Comparer Météor. IV, 12. 390 b 9, (11) et 336 a 7-13 (Opposition des causes instrumentales à la nature); 390 a 2, (4) et 335 b 8 (caractère téléologique de celle-ci).
(286) Météor. IV, 12. 390 b 2, (9-11); cf. Gen, Corr. II, 9. 336 a 1-2. — Sur l'opposition des causes physico-chimiques à l’activité vitale, voir n. 353.
(287) Météor. IV, 12. Opposition de uéy oùv (390 b 2) à dé (b 9).
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cesse de montrer que la constitution des homœæomères est insuffsante à expliquer celle des non-homœæomères, pour lesquels il faut invoquer un principe supérieur; c’est donc relativement à cette activité supérieure, telle qu’elle se manifeste en biologie et où l'activité de la forme est très nette, grâce au phénomène de la mort, que nos activités élémentaires peuvent être dites mécaniques.
Et, en effet, le même dernier chapitre des Météorologiques nous apprend que les homœæomères et les éléments eux-mêmes ont également une forme qui détermine leur activité (288) mais qui est
très difficile à définir (289). Qu’y a-t-il donc d’obscur pour le physi-
cien dans l’œuvre du feu ? Ce ne sont pas ses propriétés qui ont été
analysées plus haut d’après l’expérience, c’est la liaison de ces pro-
priétés à sa nature; or, comment nous rendre compte de sa nature, puisque la fonction des choses composées se remarque surtout après leur mort ? La mort du feu, qui nous donnerait son âme, échappe à l'expérience, puisque, tandis que les choses composées se résolvent en choses simples qui sont liés par la définition substantielle (290) les éléments simples n’ont, sous eux, que la matière première ; le problème porte donc sur la force déterminatrice en premier de la matière première ; il est justement signalé comme transcendant à la physique (291).
(288) Cette activité se caractérise par des actions et des passions {épyæ xai maôn) (n. 437); par des passions seulement. Gen. An. I, 18, 722 b 30 : seules les parties non homœæomères ont des Suvaperc ; les autres n’ont que des raûs : il est vrai qu’il s’agit des fonctions vitales,
(289) Météor. IV, 12. 390 a 4, (4) ; 390 a 14, (6).
(290) La progression des éléments aux homœæomères et aux non-homœæomères est d’ailleurs acceptée de l’expérience et des théories antérieures. Selon Méféor. IV, 12.389 b 29, (3), c’est une progression vers le plus compliqué et, 390 b 4, (4) vers ce qui a le plus de forme : en effet, les non-homœæomères ont pour matière des termes qui sont déjà des formes. Alexandre (de An. dans Rodier, de An. II, 159) interprète cette différence comme étant seulement de degré. Voir n. 642 sq. — La mort est fréquemment invoquée pour manifester la forme (par ex. dans la revendication contre Démocrite de l’activité téléologique} Part. An. 1, 1. 640 b 34 (n. 663).
(291) Météor. IV, 12. 390 à 16, (6). Cf. la première partie dû comm. d’Ideler I, 533.
De telles considérations montrent que la déduction des éléments à partir des couples de qualités et des mouvements verticaux ne paraît plus les définir suffisamment ; au fond, ces qualités donnent les propriétés qui expliquent l’action et la passion, mais non pas du tout le fondement de ces propriétés, la vraie nature. Or, c’est à une recherche de ce genre qu'il faut attribuer les indications qui nous sont données sur la supériorité du feu : il est plus formel que les autres éléments, parce qu’il tend vers la limite et c’est pourquoi il se nourrit des autres qui lui servent tous de matière. C’est, là un essai remarquable de synthèse entre une forme et une activité, malheureusement le nœud de la question, le rapport de la limite spatiale à la limite conceptuelle n’est pas suffisamment expliqué (292); enfin, cet essai n’est pas tenté pour les autres éléments (293).
Ainsi, le curieux retournement qui s’accomplit dans le dernier chapitre des Météorologiques et par lequel les activités plus complexes sont introduites comme explication des plus simples, n’aboutit à aucun résultat. Il resterait, il est vrai, à attribuer une espèce d’âme aux éléments, mais, outre que nous passerions par là à un autre développement, c’est là une interprétation trop rapide et trop
« (292) Voir Phys. IV. 5 ad 213 a 4; cf. n. 222.
(293) Bien plus, les rares essais de déduction des éléments, qu’Aristote tente en ayant l’air de douter de leur validité et de leur utilité, posent comme premier élément la terre, d’où se déduit le feu par contrariété. Cf. Gen. Corr. II, 3.330 b 30fin. La terre et le feu sont les plus purs des éléments, la pureté étant jugée d’après la fox (Philop. Gen. Corr. 229,15). Toutefois, le feu est généralement considéré comme supérieur ontologiquement aux autres. Voir la question de la génération absolue, où cette supériorité joue un rôle capital (Gen. Corr. I, 3.318 a 27-fin, notamment 318 b 12-18, b 32, La primauté du feu est affirmée (Météor. IV, 1.379 a 16, (9) Gen. Corr. Il, 8 ; où l’on donne comme preuve sa nutrition (335 a 9-19, critiquée d’ailleurs de An. Il, 4.416 a 15-19 comme indéterminée et plutôt signe de matière que de X6yo<) et comme raison son caractère formel (a 19-fin). Le chaud est dit posséder 5nmouoyiav Météor. IV, 11.389 a 28, (2) : sur ce mot, voir n. 353) ; selon Philop. (Gen. Corr. 217,10) le feu a une puissance cuupiouse xx sidonounrixa, mais il faut se défier des tendances stoïciennes de cet auteur.
simple (294). Au fond, la causalité qu’exercent les forces élémentaires n’est pas celle de véritables agents (295). Par là, nous retrouvons la question que nous avions laissée plus haut sans réponse ; la vraie cause du mouvement du feu n’est pas la nature du feu qui n’a que la puissance d’être mue; nous venons de voir que cette cause n’est pas non plus la plus grande masse de feu qui transforme en feu la petite quantité d’air et lui donne ainsi la nature du feu, par une causalité qui reste également mystérieuse ; tous ces changements doivent être mis du côté de la matière ; entre le tableau des éléments et de leurs transformations réciproques, d’une part, et leur utilisation par les causes finales d’autre part, le domaine des actions réelles des éléments l’un sur l’autre est expressément déclaré insuffisant, comme objet de science et réductible à la matière (296). Ainsi, des déterminismes aussi précis que la transformation d’une certaine quantité d’air en feu, sont mis sur le même plan que la possibilité générale de la transformation de l'air en feu ; les agents qu’invoquaient les matérialistes, et qui sont les choses naturelles avec leurs puissances, ne sont que des instruments pour des causes supérieures qui les mettent en œuvre.
(294) Certes, si l’on prend chaque élément à part, il est difficile de distinguer sa puissance motrice de la force vitale, qui est l’âme (Rodier, de An. Il, 89-00, 158-160) et entre les animaux et les êtres inanimés, il semble n’y avoir qu’une différence de degré, selon la complexité des systèmes formels subordonnés cf. n. 644 sq. Mais d’abord, cette différence fait que les êtres inanimés n’ont pas d'organismes et manquent dès lors de l'appareil nécessaire au mouvement animal (cf. Mot. An. 4.700 a 11 sq. ; 6.700 b 13).
Ensuite, les textes de Phys. VIII, sont formels (voir n. 162) : ces êtres n’ont pas en soi le principe de leurs mouvements. Aussi, les textes où il est dit qu'aucun être ne se meut, si ce n’est par violence, sans imagination, ni désir (par ex. de An. If, 9.432 b17. Rodier 534) restent-ils ambigus (cf. 433 b 17. Torstrick. p. 216, Rodier 546. IE, 4.415 à 18 ; 407 b 26). Rodier ne les interprète pas d’ailleurs en un sens unique (cf. 232). D'ailleurs, le caractère violent des mouvements que subissent les corps est relatif au monde où on les considère {voir n. 642).
(295) Sur les causes instrumentales, voir n. 845 sq.
(296) Gen. Corr. Il, 9.