‹ La Notion De Force Dans Le Système D'AristoteChapitre 8 sur 30 · CHAPITRE I · texte numérisé non relu

CHAPITRE I

La force dans le monde animé.

Comme nul être ne s’engendre lui-même (297), le moteur de la génération doit être distinct de l’être produit et l'efficience doit être plus marquée dans la génération que partout ailleurs; c’est pourquoi nous l’étudierons d’abord (298).

Il importe d'examiner en premier lieu la manière dont Aristote pose la question (299). Il veut établir que la génération ne peut être expliquée à la façon de Démocrite et d'Empédocle, c’est-à-dire mécaniquement, en signifiant par là une théorie qui néglige et laisse de côté non seulement le caractère téléologique mais encore le caractère dynamique du phénomène (300). Aussi l’idée

(297) Gen. An. II, 1.735413. Mot. An. 5 fin. Méta. N, 5.10924 29-33, où . la génération à partir (ärd) de la semence semble prise comme exemple de production à partir d’une cause extérieure.

(298) Selon de An. Il, 4.415a25-b1 et 416b 23-25, la faculté génératrice est une partie de l’âme nutritive et même sa fin principale, une fois que l’être a atteint son développement.

(299) Les principaux textes étudiés ici sont les deux premiers livres de Ge. An. — Il faut avoir néanmoins présents à l'esprit les passages des traités généraux où il fait la critique du mécanisme : nous y avons déjà renvoyé à propos de la génération des éléments (n. 189). Voir spécialement la critique d’Empédocle (Gen. Corr. I], 6-7 ; notamment 333 b 13 : la vraie cause de la génération, ce n’est ni le feu, ni la terre, mais l’oûcia cf. Gen. An. Il, 4.738 b6 : l’âme est l’oùcta du corps). Cf. la critique de la génération, par rassemblément des particules, d’Anaxagore (Phys. I, 4).

(300) Cette distinction n’est pas, bien entendu, explicite dans Aristote ; mais il faut l'utiliser, si l’on se sert du terme ambigu mais consacré de mécanisme, Empédocle est principalement visé, mais aussi Platon (Philop. 25,20).

que l'être engendré sort du générateur par simple dédoublement, comportant la division de chaque partie et la recomposition des ” particules réduites en dimension dans la liqueur séminale est fort tentante pour l’esprit (301). On a raison de remarquer (302) qu’elle est la transcription en langage scientifique du phénomène qu'on a la prétention d'expliquer ; elle permet d’escamoter ce qu’il y a de producteur dans l’acte de la génération. Or, Aristote a bien senti ce point: car, dit-il, si ces particules restent séparés dans la semence elles y sont mortes, puisque chacune ne vit que par son union avec les autres ; et si elles sont unies, elles forment un animalcule parfait, et cela avant sa naissance ; autrement dit il n’y a plus de production véritable (303). Ainsi, nous dirons que le sang ne vient pas du sang, de telle sorte qu’il préexistât à lui-même; il y a quelque chose qui le fabrique (304); il en est de même dans la nutri-

(301) Meyerson (Expl. 226).

(302) Pouchet. 4me article, 176.

(303) 723 b 4. Cf. IV, 1.764 b 16. Cette théorie, analogue à celle d’Anaxagore, revient à supprimer la génération. Voir le passage 722 a 16-723 a 23. Ce passage fait partie de la critique de la théorie qui prétend que la semence vient de tout le corps (théorie exposée Gen. LAn. 1, 17 et critiquée 18). La conclusion est sous-entendue par Aristote (722 b $) mais il faut la rétablir avec Philop. (Gen. An. 26,16 ; 28,32) ; le passage qui suit : al sd aidoïov x&c introduit des . arguments supplémentaires (comment une semence de mâle donnera-t-elle des organes sexuels de femelle ? comment la dualité du mâle et de la femelle ne donnera-t-elle pas deux êtres ? à quoi Empédocle, par sa théorie du concours de. deux particules de sexes différents ne fournit une réponse qu’en apparence, 722 b 5-30-723 a 26 non l'argument essentiel ; Philop. (26,16) a raison de ie rapprocher du principe énoncé Phys. I, s, d'après lequel l’origine de la génération ne saurait être l’être, mais la privation ; toutefois, nous allons voir que les principes généraux sont utilisés ici d’une façon très confuse (n. 317, 351, 372, 386). L’ensemble du passage (722 4 16-723 a 23) montre que la ressemblance de l’engendré au générateur ne simplifie pas le problème de la génération ; car les particules devraient venir non seulement des parties non-homæomères, mais des homcæomères et par suite des éléments eux-mêmes ; or, les composés ne sont pas qu’une somme de simples mais leur synthèse suivent une loi, qui n’est pas une chose et dont le passage ne peut s'expliquer par un détachement de choses (cf: Philop. 24,26 ; h oûvbeoix miboc r1); la vraie cause de la ressemblance, c’est donc Île fait ‘ non de la division en particules, mais d’une puissance organisatrice (cf. Gen An. J, 18.723b 25-30 ;: Philop. 31,35-32,3).

(304) Gen. An. Ib. 722 b 30.

tion des parties une fois formées qui assimilent une matière diffé rente d’elle-même ; la production des diverses parties peut donc partir d’une chose qui n’est pas ces parties ni ne les contient en acte (305) Donc la génération ne se fait pas par détachement matériel mais par une production qui suppose une pRRes motrice et organisatrice (306).

C’est pourquoi Aristote croit devoir étudier rapidement, à ce moment, la notion de provenance (307). On peut dire qu’une chose provient d’une autre, soit parce qu’elle lui est postérieure, soit parce qu’elle en vient comme d’une matière ou comme d’un contraire, ou enfin comme de sa cause efficiente. La seule détermination précise qui résulte de ce passage pour la semence, c’est qu'entre elle et l’être achevé il n’y a pas une simple relation d’antérieur à postérieur. (308). On ne sait pas encore si elle est cause

(305) 1h. 723 49-723 a 23. À moins de soutenir avec Anaxagore qu’elle est deux choses à la fois.

(306) Remarquer l'ambiguïté de cette puissance (Philop. 31, 35-32,3 la considère comme le sang, le cœur et enfin l’âme) elle s’oppose ici à la ÿn considérée non comme potentielle mais comme contenant en acte le composé futur et rendant ainsi inutile toute élaboration. Même allure du raisonnement 729 b 18 sq, le mâle mapéysrar mais sans Evurdpyesv (nous préférons ce texte à celui de Bk : el ru amépyerat).

(307) Ib. 724 a 19-b 12. La théorie de l’origine de la semence n’est au fond

qu’une théorie de la génération (le glissement de l’une à l’autre est net 723 b 25-30); que la semence ne provienne pas de toutes les parties du corps, cela indique ce que n’est pas la génération ; pour savoir ce qu'elle est, il faut étudier la nature et les propriétés (oyx) de la semence (724 a 14-fin du ch.). Or, la semence se ‘définit au moyen de la préposition &£, qu’il faut expliquer. De fait, un peu plus haut, elle signifiait, appliquée à la semence elle-même, la causalité matérielle (723 - a 15), ou du moins le contexte pouvait le laisser entendre ainsi. Même ambiguïté sur àxé 725 b28. Voir note sq.

(308) Les exemples que donne ici Aristote concordent avec ceux qu’on trouve ailleurs sur les mêmes questions : pour la succession temporelle, c’est le jour et la nuit, l'enfant et l’homme (cf. l'animal et l’homme [Gen. An. Il, 3, 736 b 2}) pour ja cause matérielle, c’est le bois et le lit, l’airain et la statue; pour la succession des contraires, c’est l’illettré et le lettré (Phys. I, cf. s. 188 b 2), pour la cause efficiente, c’est l’injure et la bataille (cf. Méfa. À 1. 1013 a 9. Bonitz, 218 ; Robin, Arch, $ 6. Cf. Phys. Il, 3 et An. post. Il, 11. 94 4 36-b 8; parmi les causes efficientes, il faut distinguer les causes externes (les arts et.les objets fabriqués, la torche et l'incendie) et les internes (la dispute et la bataille); cette distinction

matérielle ou efficiente, bien que la seconde solution apparaisse dès maintenant comme préférable (309).

__ Ainsi, si la question de l'efficience propre à la génération est nettement posée, elle n’est pas encore résolue. Deux séries de considérations (310) vont nous dde es de la solution et nous la rendre vraisemblable.

C'est d’abord l’étude de la nature de la semence (311) : c’est une excrétion du sang, le dernier terme des transformations que subit cet aliment par excellence ; ainsi, les particules qui vont former le liquide séminal sont semblables à celles qui vont nourrir les autres parties du père (312); d’où la ressemblance du fils au père, fondée sur la nature de la nutrition : la nourriture étant en puissance le nourri, la semence étant partie de la nourriture du père et étant,

annonce la discussion de 734 a 2-b 4, voir n. 327. Aristote rappelle assez fréquemment dans Gen. An. les principes généraux de la théorie des causes : Gen. An. I, 1 début : distinction des quatre causes, prédominance de la cause finale (cf. IX, 1): voir dans ce livre 20. fin : il faut un générateur et un &# 09 ; enfin, Il, 6. 742 a 16, les mêmes distinctions qu'ici sont reprises, au moment de la détermination précise de l’action de la semence (cf. IV, r, 765 à 11-14, où est étudiée la formation des sexes).

(309) Voici la définition provisoire ei en est donnée 724 a 17 : Il veut être par nature, ce à partir de quoi les choses constituées naturellement sont engendrées en premier, non en tant qu’un tel agent est une partie de la chose engendrée, par exemple de l’homme ; en effet, l’homme provient de la semence, la semence étant l'agent (Philop. Gex Corr. 34,30 sq.).

(310) Développées depuis 18. 724 b 21 jusqu’au ch. 21. Nous laissons de côté le passage qui suit immédiatement l’analyse que nous venons d’étudier (724 b 6b 21), et où Aristote déclare que la génération se produit :£ ëvavréws chez les animaux à semence (comme toute génération naturelle) puisqu'ils proviennent d'un mâle et d’une femelle; c’est là presque un jeu de mots sur le sens de &E évavréwy tel qu’il a été défini quelques lignes plus haut (cf. Philop. Ge”. Corr. 35, 33) ; le passage a pour but de montrer que les êtres sans semence, comme les plantes et certains animaux, peuvent aussi être considérés comme provenant, en un sens, de deux êtres (cela sera développé au ch. 23): donc, si l’on l’admet comme authentique, il se rattache à la deuxième considération que nous allons développer (cf. 20. 728 b 32 sq.).

(3x1) Ib. 1, 18.724 b 21-19.7a6 b30.

(312) 19.726 b14-15 : ce qui va s’adjoindre aux autres parties du corps est semblable à ce qui est mis de côté, c’est-à-dire à la semence (r& dtonerpBévr: Bekker.; £roïersfévr: Philop., 46,11).

d’autre part, le fils en puissance. Toutefois, la notion de puissance est ici indéterminée ; ce peut être une puissance selon la masse et le corps ou selon la ie elle sauvegarde bien l'efficience propre à la génération, mais elle n'indique pas si la semence est cause matérielle ou efficiente (313).

Or, la seconde considération va nous faire faire un pas de plus; elle porte sur le rôle de la femelle et des menstrues (314); menstrues sont une semence non purifiée par défaut de cuisson (315) et qui a besoin d’être travaillée (316); ainsi les femelles ne jouent pas un rôle actif dans la génération.

Ainsi, l'expérience et la raison (317) tendent à montrer que dans la dynamique de la génération, il faut distinguer deux facteurs : Ces menstrues qui jouent le rôle de matière et de corps, la semence de forme et d’agent (318). Nous avons ainsi posé et sauvegardé ce

(313) Remarquons l'opposition déjà rencontrée (n. 147), cf. à propos du rôle de la femelle, Gen. An. Il, 6.738 b 23) entre &yxoç (b 18) et o&ua (b20) d’une part, ôvaurc de l’autre. D'ailleurs, même si la semence était matière, nous ne retomberions pas dans les erreurs mécanistes qui suppriment la génération, car la matière est puissance et non chose préformée, par là elle suppose une cause efficiente, ce qui n'empêche pas Aristote de prendre quelquefois ÿ1n en se plaçant au point de vue mécaniste (voir n. 307, 7234 15, b28). L’efficience supposée de la semence est indiquée par l’expression : Ékiv nat &pynv xivfoewc (sur la matière comme Eëvérapyov, Voir Méta.V, 25 .1023 a 19 ; Philop. Gen..Corr. $8: cf. n. 321).

(314) Le rôle de la femelle a déjà été donné comme argument possible à propos de Porigine de la semence (18.724 4 7). Il est annoncé et bien résumé au début de 19.726 4 29, avant l’achèvement de l'étude de la semence, enfin repris et étudié 724 4 4-20.729 d 20.

(317) 20.729a23-fin. La raison, c’est-à-dire l'application du principe qu'il faut à toute génération rù yevv@y xal € 09, c’est-à-dire la nécessité d’une dualité (reconnue propre aux êtres supérieurs, n. 711), et réelle même quand elle n’est pas apparente (d’où les remarques sur les êtres asexués ; cf. n. 310) et de cet autre principe que là où l’agent et le patient sont séparés quant à leurs puissances et quant à leurs corps, leur nature est différente : à quoi semble très bien correspondre la distinction du mâle et de la femelle. D'où l’expression : si donc le mâle est oc xevoüv (4 29).

(318) Voici les expressions que dès maintenant l’on trouve : 19.727b31: la femelle apporte (ouu8é&\era cf. Bonitz, nd. «conferre »)la matière; 20.729a 29 : le mâle comme moteur et efficient, la femelle comme « passif », la semence est « principe » de génération (&oyn) (Cf. 21.729 b 12-14). ?

qu'il y a de producteur dans la génération (319) et en même temps donné le schéma de ce dynamisme.

Reste à l’expliquer dans son action. Cette explication est entreprise dans les derniers chapitres du premier livre du de Generatione Animalium, où l'on retrouve le développement des résultats précédents (320), en même temps que l’essentiel des suivants. On détermine le rôle de la semence dans la génération, comme étant celui d’une force productrice et organisatrice, non d’un constituant matériel (321). Cette force, prise dans sa nature qualitative, n’est d’ailleurs connue que par des comparaisons ; elle agit sur sa matière, comme le charpentier sur le bois, comme la forme (ou le potier) sur l’argile, comme la médecine sur l’homme guéri, comme l’architecture sur les constructions (322). Par suite, on ne voit pas nettement quel en est le sujet ni quel est le véritable agent. Par une première approximation, on peut dire que c'est le mâle; mais ce langage ne va pas au fond des choses (323) ; au fond, c’est la Nature

(319) Aïnsi, le concours des excrétions mâle et femelle n’est pas un mélange (20 début), sous-entendu au sens d’Empédocle (cf. n. 303) ; mais on peut le considérer comme mélange en un autre sens (20.728 a 30, cf. 21.729 b 4).

(320) Chapitres 21 à 23. La question de l’origine de la semence réapparaît à côté de celle de son rôle comme cause matérielle (21.7204 1); mais alors qu’en résolvant la première, on montrait seulement que la génération était un développement dynamique, la semence ne constituant pas par détachement spacial un animalcule, la solution de la seconde montrera où sont les facteurs de ce dynamisme. À

(321) La raison et l'expérience le prouvent : la raison (21.729 b 8 ; b21), c’est-àdire la généralisation au cas considéré des phénomènes déjà compris sous les notions d’agent et de patient (cf. Philop., Gen. An. 59, 3-10). L'expérience, c’est-à-dire principalement les espèces où la femelle introduit un membre dans le mâle, et le caractère parfait (Philopon 60-27) des œufs des oiseaux non encore fécondés. La notion de constituant matériel s'exprime par évimæpyov, uéprov (21 début, etc.) ; celle de force par les expressions suivantes : 21.729 b5 : le mouvement et la puissance qui sont en lui (730 4 30 äpyñc Gtoptoüvroc) ; la puissance ivurépyouox (19.727 b15). Il faut bien la distinguer de la semence prise comme corps et grandeur cf. n. 313 ad 19.726 b15-24 ; Philopon, 58,32); le rôle de la semence est qualitatif, non quantitatif (21.730 a 22).

(322) Ces exemples sont cités 21.729 b16-21, on n’y distingue pas la forme et l'agent (Philop. Gen. Corr. 59,26).

(323) 21. 729 D 20; 730 a 1-2 (où il s’agit de prouver qu'aucune partie du mâle n’entre dans la composition du fœtus) ; le mâle est appelé agent, notamment 20. 729 4 29; 0. 318.

qui fait agir cette force; de même, que c’est l’âme de l'artisan, où est la forme et la science, qui meut les mains de la façon qu’il faut, de même c’est la Nature qui, dans les animaux À semence se sert de la semence comme d’un instrument (324) ; on le voit bien quand, dans certains cas, elle n’a plus cet instrument, le mâle n’ayant pas de semence, et qu’elle se trouve dans la situation d’un artiste qui doit travailler avec ses doigts (325).

Toutefois, l’explication précédente reste générale, la comparaison avec le travail de l’artisan (326) ne donne qu’un schéma où l’essentiel de la difficulté disparaît : en effet, des trois principes de la génération, la matière est donnée par la femelle, on peut l’admettre, car le problème porte principalement sur la cause efficiente, ce sous l’action de quoi les parties des animaux sont engendrées. Voici la discussion très difficile (327) qui est instituée à ce sujet. D’abord, il est impossible que la génération se produise sous une influence externe et étrangère, car le contact est nécessaire entre l’agent et le patient Dirons-nous, dès lors, que le véritable agent est dans l'être engendré, dans l’embryon, À titre de partie ? Si c’est une par-

tie séparée, comme un pilote de son navire, on l'observerait sur l’adulte ; il faut donc qu’elle ait été détruite, ce qui entraînerait la destruction des autres parties qu’elle était censée produire (328). C’est donc une partie non séparée, donc animée; alors, on ne comprend plus comment elle a pu produire les autres, car il faudrait

(324) 22. 730 b 20; cf. Philop. 59, 25 : la semence n’est pas l’efficient mais l'instrument. 730 b 15 : l’âme où est la forme.

(325) 22 730 b 27. Dans ce cas, ses produits sont inférieurs. Aristote emploie à ce propos des expressions variables, mais sa pensée reste la même.

(326) Ce n’est pas avec le tour et le ciseau que l’on fait un homme vivant. Cf. Philopon, Gen. An. 73, 8. Le passage en question commence Gen. An. Il, 1. 733 b 23. Le début du Livre IT est consacré à l’explication, par la téléologie, de la différence des sexes qui avait joué un rôle considérable au livre précédent dans l'établissement du caractère dynamique de la génération, et qui y était empruntée à l'expérience.

(328) Ce n’est pas seulement évident pour la raison que donne Philopon (Gen. An. 74, 28-31) qui invoque la chance et la probabilité, maïs en vertu du principe dynamique que le mouvement s'arrête quand le moteur n'est plus là.

SRE AE Het AP TP AL ERUC Me CR Cire AS ie

qu’elle fût en acte lesautres(329), ni comment elle a été produite: en effet, et ici se produit un changement de point de vue (330); il sera finalement vrai de dire que l'agent est une partie de l’engendré, si l’on entend le terme de partie au sens métaphysique, l’âme qui est la forme étant partie du composé; mais si on l’entend au sens local et si l’on dit que cette partie origine de toutes les autres se | trouvait dans la semence et dans le père, on se trompe; car cette : 1000 partie non séparée est animée ; la supposer préexistante c’est encore 5 nier la génération (331), car toute partie sort de la semence, fût-ce un organe qui n’en engendre aucun autre (332). De là, résulte que l’embryon n’a pas en lui toute faite la partie génératrice de ses parties, et, d'autre part, elle n’est pas hors de lui (333). Telle est la difficulté.

Nous croyons que cette discussion (334) obëit à la préoccupation de montrer qu’on ne doit pas s’en tenir pour expliquer la génération aux apparences que nous présentent une succession temporelle d’organes particuliers; matériellement cette représentation n’est pas fausse et Aristote montrera plus tard (335) que c’est bien le cœur qui produit le reste, mais on ne peut dire pour autant que

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(329) 734 a 16-33. Au nom du principe général de l'efficience qui vient d’être énoncé et sera repris plus loin. Ce passage, sans être purement intercalé, comme le dit Philop. (76, 1), reçoit un développement disproportionné avec le reste ; nous en donnerons une raison tout à l’heure.

(330) Déjà sensible 734 a 14, où le terme omépua vient remplacer celui de xÿnuæ employé au début du développement. Hamelin (Physique, 86) dans le résumé qu'il donne du passage, ne signale pas ce changement, qui produit, selon Philop. 75,8 lobscurité du lieu.

(331) Ou alors, il faut, selon Philop. (75, 30) remonter, à la semence de la semence, à l'infini.

(333) 734 b 2-3. Le sujet de la phrase est sous-entendu (le complément étant ù notoùv) nous suppléons, par correspondance avec 734 & 2 rù xÿmua.

(334) Amorcée plus haut (n. 308) par la distinction des causes efficientes immanentes et extérieures.

(335) Gen. An. Il, 4. On voit d’après cela que lorsqu'il disait (Ge. An. I, 18.723415, voir n. 303, cf. Gen. Corr. I, 4.319 b 16) que de la semence sortant le sang quoique la semence ne fût pas sang, il se plaçait au point de vue général de l'affirmation dynamiste et n’affirmait point un fait réel.

le cœur soit la cause de la génération, tant qu’on n’aura pas expliqué l’activité du cœur par la force animée et organisatrice qui dirige et suscite tous les mouvements d’une part, et d’autre part la communi- - cation de cette force au nouvel être. Ainsi que le dit Aristote (336), il ya bien une chose qui agit, ais elle n’est pas comme une chose particulière, et ne préexiste pas, à titre de partie, comme une chose achevée ; c’est donc une force, de l'ordre de l’âme comme il l’a dit au début (337).

La force génératrice, présentée comme étant de l’ordre d’une impulsion produite par un principe animé, nous sommes en état de comprendre la comparaison qui est ici introduite pour expliquer la difficulté ; le charlatan (338), par une impulsion, déclanche dans. sa mécanique un mouvement qui se propage de pièce en pièce, conformément à un plan préconcu ; l’influence motrice est donc à la fois externe et interne; en effet (339), les parties au repos, c’està-dire indépendamment de l’impulsion étrangère, ont une certaine puissance ; elles la doivent à leur organisation, c’est-à-dire à l’inten-

tion du charlatan. De même, il y a à l’origine de la génération une impulsion, et une impulsion venant de l’extérieur (340), mais

(336) Gen. An. Il, 1.734 b 17.

(338) Ceux qu'on voit dans les noces (Philop. 77,15) ; on ne sauraït donc tirer (Tannery, Ann. int. d’hist., 1900, p. 109) de l’allusion des Mech. aux mécaniques une induction sur l’origine égyptienne de ce traité. La comparaison est introduite aussitôt après la position de la difficulté et développée 734 b 4-19.

(340) Cf. la fin du chapitre, à partir de 735 a 12. Sur la distinction de la faculté génératrice et de la faculté trophique, qui ést établie à ce propos, voir n. 584 sq. et n. 414. Cette fin de chapitre a pour but d'établir que, bien que le moteur soit externe, une fois la génération faite, l'être se nourrit lui-même ; c’est donc qu'il n’est point achevé ; par suite (&éxeo) il n’est pas étonnant que sa production soit successive, et commence par l'organe qui est le siège de la faculté nutritive, le cœur. Il y a un moteur externe et un moteur interne ; ce qui paraît répondre à l’antinomie, mais, comme nous le verrons, la véritable difficulté est négligée. Le commentaire de Philop. sur ce passage (p. 80) est insuffisant (cf. n. 382). Cette question est reprise, du point de vue de l’expérience et du raisonnement, Gen. An. IL, 4.739 b33 (contre-sens de Philop. 100,22 sur lé sujet de äxoxp10% [74046] qui est + yevéwevov), et du point de vue du raisonnement, Il, 6.742 @16-b17 (analyse des notions de moyen, et d’antérieur-postérieur).

il faut se garder de négliger dans la série des mouvements qui s'ensuit le principe organisateur qui permet à l'impulsion de produire son effet.

La preuve en est que la seconde partie du développement (341) est consacrée à rappeler la loi qui domine toute génération naturelle ou artificielle, à savoir la nécessité d’un agent qui soit en acte et d’un patient qui soit en puissance le terme de la génération; en conséquence, si l’on remonte des parties animées produites à la semence qui a transmis la production (342) et au générateur d’où elle part, on trouve comme terme premier la forme et l’idée qu’il contient en acte. Lo

Il faut avouer d'ailleurs qu’on ne peut se faire une idée bien nette de la manière dont Aristote conçoit la transmission par la semence de l'influence génératrice. Nous savons bien et on nous répé-

‘tera (343) que ce n’est pas un apport matériel ; la semence ne donne

que le mouvement qui est en lui et la puissance, alors que les menstrues offrent masse et corps ; quand l’action du générateur se transmet par la semence, ce qui n’a rien de nécessaire (344), le corps de la semence disparaît par évaporation, aussitôt après son action (345).

Quant à ce qu'Aristote conçoit de positif dans cette action, ïül semble, au premier abord, qu’il l’exprime en un langage qu'on peut appeler mécaniste, c’est-à-dire non seulement exempt de préoccupations finalistes mais d'une notion de force différente de la notion ordinaire de puissance physique. D’abord, le mouvement local (346) de la semence n’est jamais clairement expliqué; c’est

(342) Aristote dit le plus souvent le mouvement (cf. 734 b 23 ; 34, etc.), voir plus loin comment interpréter cette expression (n. 353). à

(343) Cf. Gen. An. I, 21 ; 22 et note 313 (cf. Philop. 59, 7 : la scie ne se mêle pas au bois). D’autre part, voir Gen. An. Il, 4. 738 b 24.

(345) Gen. An. I, 3. début et 737 a 7-12. Ce point avait été signalé par Philopon dès son commentaire au livre I (58, 18).

(346) Il s’effectüe en général sous l’action du «souffle», qui agit comme propulseur (Bonitz, Ind. 606 a 2, 32). Parfois la semence se produit et tombe naturellement où il convient (Gen. An. II, 4. 739 a 2); le plus souvent elle subit une attraction de la matrice (739 b 2-10), due à la chaleur et comparable à celle des ventouses.

par lui cependant, que se comprend sans doute l'expression de pre- mier moteur appliquée au père (347) et la comparaison du père. avec l’homme qui déclanche un mouvement dans les automates. Ensuite le rôle de la semence est, semble t-il, de communiquer un mouvement (348); mais on précise cette notion très générale de mouvement en y montrant une suite de phénomènes physicochimiques, dus et proportionnels (349) à l'influence d’une chaleur (350), qui, bien que d’une nature différente de la chaleur ordinaire et parente à la quintessence, a des effets analogues à ceux de la chaleur sublunaire (351). Cette chaleur vitale semble donner à la comparaison (352) de l’action de la semence avec celle de la présure, la valeur d’une explication puisque elle se manifeste dans les deux phénomènes.

Toutefois, une telle façon de présenter la doctrine d’Aristote est très arbitraire. D'abord, ses expressions montrent qu’il ne considère pas le mouvement indépendamment de la force qui l'anime et qui

(347) Gen An. I, 1 fin.

(348) Voir note 328 et notés suivantes.

(349) Gen. An. I, 19. 726 b 30-34; Il, 1. 732 4 19-23; 4. 7394 11.

(350) Sur la chaleur vitale, voir Bonitz, Ind. 326 b 60-327 a 13, 865 b 30-49. L’humidité joue un rôle direct avec la chaleur, par exemple dans le cas de la génération directe, sans semence (I, 21. 729 b 27 ; l’humide et le chaud, l’un actif, l’autre passif constituent le «souffle ». Il, 6. 742 a 14. Mais ce n’est pas la respiration de la mère ou de l’embryon qui meut ce souffle, c’est la nature (cf. Philop. 107, 11 et 32). L'élément le plus opposé à la vie est le sec. Gen. An. ITS T--737 4 11.

(351) Gen. An. I, 3. 736 b 29-31, 737a s; ci. Rodier De An. II, 236, 273. — La nature de la semence à été étudiée au chapitre II du 2me Livre, conformément aux principes de Méféor. IV.

La chaleur cuit, dessèche et forme les membranes (Wit, et M. 4. 469 b 16. Gen. An. IL, 4. 739 b28 ; IV 1. 765 b 11-13), par condensation ou coagulation (Bonitz, Ind. 730 b 44-731 a 7). Le passage II, 3 fin à partir de 737 a 34 est considéré comme une interpolation. Ces développements appartiennent d’ailleurs plutôt à l’évolution du xÜnua qu’à sa formation ; mais les deux sont continus; cf. II, 4. 739 b 20. Sur cette continuité, voir n. 385 sq.

(352) Cette comparaison qui est d’abord introduite pour montrer que rien du mâle ne compose l'embryon (Gen. An. I. 20. 729 a 11; Il, 3. 737 @ 14) est ensuite (II, 4. 739 b 20) prise à la lettre. Mais cette comparaison ne peut expliquer le cas des pluripares (Gen. An. IV, 4, 772 a 22).

le rend producteur et organisateur (353). Ensuite, il nous avertit fréquemment (354) qu’on n’explique pas une activité en ne faisant appel qu'aux instruments, c’est à dire(355)à la matière, il faut considérer la forme, soit dans l’art, soit dans la nature. Enfin, c’est la forme qui fait qu’une chose est ce qu’elle est et non seulement par homonymie, et la forme d’une partie vivante, c’est l’âme ou quelque puissance analogue (356). Or, la semence contient, par sa partie écumeuse, un principe d’ordre psychique, qui n’est point le feu ordinaire mais une chaleur appropriée à la dignité de l’âme dont elle est le siège (357).

(353) La semence doit communiquer un mouvement qui est le même que le sien (Gen. An. Il, 3.737 a 20), ce qui exclut ou rend très difficile la communication que nous appellerions purement mécanique. — Le principe qui domine la pensée d’Aristote dans cet ordre d’idées, c’est celui de la liaison de Ia production « par nécessité » et la production «en vue d’une fin » (voir notamment Il, 6.743b16 et Bonitz, Ind. 43a$7; cette distinction sera étudiée plus loin [n. 792 sqa.] en elle-même). -- Cette liaison explique l’association d’expressions comme «comme mouvement et puissance » (1, 21.729 b 20), « provenant du moteur et de la forme » (Jb. 729 b 20), « mouvement ayant proportion » (II, 1.739541), xivnoiv nai Gpynv roravrnv (Ib. 734b 23), « arranger par mouvement » (IL, 4.738 b 12), « mouvoir et arranger » (Bonitz, Ind. 174 b 15), « rassembler et arranger » (IV, 4.771b 21). Il corrige lui-même ses propres expressions, quand, pour faire bref, il a négligé le terme le plus important : ainsi (1, 21.729b 27) l'opération de la semence est remplacée par l’action sur le membre de la femelle « de l’humide et de la puissance » ; au ch. 29, fin, c’est la nature qui agit, en ce cas, non par des contacts intermédiaires, mais elle-même, par ses propres parties. Le mouvement de la semence agit par contact (Il, 1.734b 16), du moins est-ce « d’une certaine manière » (autant qu’une chose incorporelle comme la puissance de la semence peut toucher [Philop., Gen. Corr. 77,32. Sur ce contact, voir n. 775 sq.]. L'expression Smprovpyeiv (arranger) est attribuée aux Guvéuerc qu’utilisent les mécanistes dans leurs ce non téléologiques (Part. An. I, 1.641 a 8, cf. n. 792).

(354) Notamment Gen. An. IL, 1.734 b 28-735 a 4. Le développement de cette théorie et les exemples sont conformes à l’exposition de Gen. Corr. II, 9 : Outre l’action des éléments, il faut le X6oc (723 b 23-724 b 19 [Hamelin, Phys. 86] ) que n’expliquent pas les matérialistes.

(355) I, 22.730 b 18 « Les mains et les organes (sont) la matière ».

(356) Gen. An. I, 19.726 b 21. Aristote l’affirme au moment où il ne sait pas encore si la semence est cause selon la masse ou selon une force (Philop. Gen. An. 46,34).

(357) Gen. An. II, 3, où la question de l’évaporation du corps de la semence introduit celle de la transmission des âmes (Philop. 83,3), cf. 736 b 29-737 a 18.

C’est donc bien l’âme quiest le moteur fondamental de ce développement, mais de dire quelle, ce n’est pas facile. Ce n’est pas l’âme qui est attribuée à la semence comme à toute partie vivante,

et quid’ailleurs est en elle en puissance etcomme endormie(358). Ce

ne peut donc être que l’âme génératrice qui est dans les parents(359), ou la Nature elle-même telle qu’elle est évoquée parfois (360). À quoi il faut apporter deux remarques. D’une part, la génération est produite par une influence à la fois immatérielle et mécanique, puisque la façon la plus commode de l'expliquer est de faire appel à la comparaison avec l’art, où l’âme de l’ouvrier (361), meut les mains. Par suite, les phénomènes physico-chimiques sont rattachés à l’activité de l’âme par la notion d’instrument ; la semence ellemême n’est qu’un instrument (362); ainsi l’on peut bien la dire cause de la génération (363), mais il vaut mieux (364) invoquer son mouvement et par suite l’acte qui la produit, c’est-à-dire la forme et l’âme dans sa puissance spécifique; l’instrument est donc seulement propre à recevoir le mouvement de l’âme ou de l’art (365) qui sont donc les vrais principes de toute production.

Philop. 86,30; cf. 47,1 : la semence sans « principe psychique et puissance génératrice » ne serait semence que par homonymie. Pour Philop. (87,1), la chaleur, siège de l’âme, est l’âme en puissance (nwc) voir la nature formelle du feu, n. 288 sq.).

(358) Gen. An, IL, 1. 735 a 4-12 : passage qui achève l'étude de l’activité de la semence (voir n. 303, 330. Cf. 734 a 14).

(359) La femelle a la même âme que le mâle. IT, $. 741 a 6.

(360) Voir note 323 sq. Gen. An. I, 22. 730 b 20 ; I, 23. 731 a 24 (Philop. 64, 6 : il appelle « nature » l’« adorable Intelligence ») ; IT, 1.731 b32; [l,4,7414a1: l’âme nutritive et génératrice, c’est la nature de chacun. (Philop. 104, 15).

(361) L'âme où se trouvent la science et la forme I, 22. 730 b 15.

(362) I, 22. 730 b 20. Philop. (59, 25) insiste et dit que l’être produit est composé des menstrues et de la force spermatique, non de la semence, car il est instrument et non efficient.

(363) Voir Bonitz, Ind.

(364) Il est «plus vrai ». Gen. An. Ii. 4. 740 b 27.

(365) Ib. « Son mouvement est en eux » (dans le chaud et le froid). Encore la semence ne recoit-elle le mouvement que de façon à le transmettre, sinon elle pourrait engendrer à elle seule (Philop. 88, 12: distinction de l'instrument et de la matière). Cf. Philop. 88, 15 ; la semence et les menstrues se distinguent, bien qu’étant des « résidus », par leur faculté qui est passive pour les unes, active pour l’autre.

D'autre part, outre que la constitution de ce principe, qui est l’union d’une forme à une matière, n’est pas encore élucidée, il reste une ambiguïté essentielle dans la représentation de cette activité; c’est, en effet, non seulement une transmission de mouvement, mais d’âme (366). Or, bien qu’Aristote ne place pas dans l’âme le principe de lindividualité, c’est surtout à propos d’une telle transmission que se pose le problème, dont Aristote a senti la difficulté à propos de toutes les productions, de savoir comment un être nouveau sort d’un être donné (367). Faut-il se représenter la communication de la forme, à la manière de Philopon (368), comme celle d’une qualité ou d’un état que la semence véhiculerait du mâle sur les cataménies ? c’est là une explication trop simpliste, d’un type que nous avons rencontré et auquel Aristote ne se laisse pas aller en général; d’ailleurs le dédoublement de l’être reste obscur (369). Le mieux que l’on puisse dire, c’est que l’âme

(366) Cf. II, 3.737 a 7 : Le corps de la semence, ëv & ouvanépysrar ro omépua ro râç Vuyuñe dpyñc (Aubert supprime = orépux, dont Philop. 87,10, donne une explication embarrassée). — II, 3.737 a 33 : la semence fait passer l’âme sensitive (Philop. 88,33) sur les menstrues. — II, 4.738 b 26 : l’âme vient du mâle (cf. Philop. 88,32) : « l'âme imprimée (cf. n. 96) venant du mâle par la semence » ; 93,15 : le mâle apporte (xagéye:) l'âme et la force ; IT, 5.741 b6 : eumouer.

(367) Voir Gen. An., Il, 1.733 b23; 3.736b6 (cf. I, 18.723 a 1). Comparer Gen. Corr. II, 7.334 a 22 et note 306. D'où l'importance et la difficulté de la question de savoir si la cause efficiente de la génération est extérieure ou immanente (I, 1.733b32; elle est l’un et l’autre 734 b4): Aristote distingue en général le xvnua du cxépux (Bonitz, nd. not. 690 b 14); avec le xirux la génération est achevée ; et alors il semble que le problème devienne plus facile (voir conclusion de II, 1, depuis 735 a12); qu’un être puisse se nourrir, cela se comprend par l’âme nutritive, mais il faut auparavant qu’il existe. Mais Aristote ne respecte pas toujours cette distinction. Voir IT, 3.736 b 8 (n. 370). Même ambiguïté sur ox6kn2 (Pouchet, 4,194). Les développements sur le sectionnement des annelés n’apportent aucune lumière ; Pouchet, 2,544; Rodier, de An. Il, 141.

(368) Philop. (Gen. An. 58,26; 78,20) ; voir sa théorie des projectiles (n. 96). Cf. : Gen. An. I, 19.726 b 21 : Ekiv nai apynv yevvnrumév (se dit de la semence à un moment où sa causalité est posée, mais non encore expliquée, cf, n. 313. 11, 3.737 a 33 « ce principe, c’est la semence qui l’apporte (ëmigéoe:) ».

(369) IT, 3.736 b 6. Les comparaisons ordinaires avec le charpentier et le sculpteur sont en défaut, puisqu'il y a ici dualité et immanence à la fois. Les rapports du maître à l'élève représentent mieux le phénomène (utilisée II, 6.742 4 26).

étant en puissance dans l'œuf et la semence, est éveillée quand l’embryon se forme, sauf celle qui lui arrive du dehors d’une façon mystérieuse (370).

Telle est l'explication d’Aristote. On voit que deux courants s’y confondent, d’une part il a dans l’esprit, pour le dépasser, l’idée d’un enchaînement par causes physiques ; il en garde l’idée d’impulsion première extérieure et étrangère à l’objet mû (371) ; d’autre part, il interprète non mécaniquement cette notion de moteur, grâce à son principe (372) que dans la nature toute génération a lieu sous l’action d’un être en acte, à partird’un être en puissance ; quand un tel agent et un tel patient se touchent, pourvu que certaines conditions de modalité, temps et lieu, soient remplies, l’action se produit immédiatement (373). Ainsi, le moteur de la génération n'est pas conçu comme le premier terme d’un enchainement mécanique, mais son action reste mystérieuse (374).

(370) Gen. An. Il, 3.736.a 27-737 a 18 ; le nœud de la difficulté est 7364 27- 736 b 29. Pour comprendre d’abord 736 b8-11, il faut, croyons-nous, admettre que, contrairement à la définition précise donnée n. 367, xünua désigne l’œuf avant sa fécondation et considéré indépendamment de la semence (d’où le sens de xwptoré b9 ; la correction de Bonitz [äywpiora, Ind. 692 b 8] ne semble pas satis-" faisante parce qu’Aristote reconnaît aux œufs non fécondés des oiseaux une vie végétative véritable [voir n. 37 et Philop. 85,12]). Ainsi, la semence et l'œuf ont en puissance l’âme végétative, considérés, bien entendu, en tant que devant former un être nouveau ; sans doute faut-il leur attribuer, en tant qu’êtres en acte, l'âme du mâle et de la femelle. Ensuite (736 b15-b29), les autres âmes viennent-elles du dehors dans l'embryon, ou sont-elles apportées par la semence

(Philop. 85, 16-19) ? Celles qui ont besoin d’un corps pour agir semblent pouvoir entrer avec la semence, qui leur fournit un minimum de substrat (Philop. 85,28 ; cf. b 22), l’action de la semence est nécessaire pour communiquer l’âme sensitive ; seul l’intellect qui n’a pas besoin du corps viendrait du dehors. Le raisonnement n’est ni rigoureux, ni donné comme tel ; enfin, il ne nous apprend rien sur la transmission.

(372) I, 1. 734 6 19-22. (Voir. n. 317, 351, et plus haut 734 a 16-33 à propos de la génération à partir d’un organe ; n. 329). Le principe s'exprime en deux propositions (cf. xa ôré, 740 b 21; voir une expression identique n. $47 et 774).

(373) I, 4. 740 b 23. Les conditions sont : le « comment », le lieu, le temps). L'action se produit eÿô5< (Bonitz. nd. 296 a 5).

(374) Par suite, la métaphore de la lutte apparaît ici, comme à propos des éléments. (Cf. par ex. Gen. An. IV, 1. 766 b 15). Telle quelle, elle permet

Et voici ce qui en résulte : Touten maintenant la nécessité de deux termes pour la génération (375), la théorie, au cours des chapitres 1 à 6 du deuxième livre, insiste de moins en moins sur l'efficience propre de l'agent : d’abord, il faut que l’agent trouve l'être en puissance qui l’attend et sans lequel sa force serait inféconde (376); ainsi quand il énonce, pour la troisième fois dans le deuxième livre, son principe fondamental, il n’y est plus directement question de l’agent possédant la forme en acte et la transmettant, mais seulement de la puissance qui est dans la femelle (377). Autrement dit, l’activité se trouve tout entière concentrée dans le patient, à tel point qu’on doit se demander (378) pourquoi la femelle ne suffirait pas à la génération et la réponse à cette question est caractéristique : les femelles pourraient engendrer un être doué d’une vie purement végétative, comme les œufs clairs des oiseaux; mais, parce qu'il faut que l’animal soit aussi doué d’une âme sensible, les femelles doivent attendre l’action du

d'expliquer dynamiquement des problèmes qui se rattachent soit au développement de l’être (comme l’origine de la différence des sexes) soit à la génération elle-même (comme la ressemblance). Au lieu de dire avec Empédocle que la ressemblance avec le père ou avec la mère dépend de la force respective des particules qui viennent de l’un et de l’autre, ce qui n’explique rien, Aristote cherche à rattacher la question au processus dynamique de l’action du mâle sur la femelle, selon que la semence peut exercer ou non toute sa puissance (cf. Pouchet 4, 187). Ainsi, la femelle joue un rôle actif, comparé à la réaction du métal sur l'outil (n. 401).

(375) Par exemple Gen. An. II, 4. 739 a 2. La femelle et le mâle ne sont pas séparés dans les plantes, mais leurs fonctions restent distinctes (Bonitz, Imd. 840 b 20).

(376) Voyez note 372.

(377) On pourrait dire qu'il s’agit là (Gen. An. IL, 4. 740 b 18-21, depuis 739 b 20) du développement de l'embryon ; mais nous allons précisément montrer que cette question cesse à ce moment d’être nettement distinguée de celle de la génération.

(378) Gen. An. II, 5, la fin du chapitre 3 laissant plutôt entendre que, sans le principe apporté par la semence, l’élément femelle restait en puissance et inanimé. (737 4 18-34). Selon Philop. 88, 33, l’âme qui manque est évidemment l’âme sensitive, D'ailleurs, c’est seulement yéyor yé rivoc (741 a 18) que l’on peut dire que les femelles des oiseaux engendrent les œufs, et que ces œufs sont vivants,

mâle qui apporte cette âme. Ainsi la nature, qui ne fait rien en vain (379), est capable d’arrêter une évolution qui normalement est possible, puisque parfois elle a lieu, afin de produire un développement plus parfait.

Ainsi, soit que l’agent apparaisse comme servant seulement à déclencher un mouvement préparé par avance dans le patient (380), soit que l’on insiste sur la forme qu'il apporte, il n’est qu’un moyen ou un substitut de la nature (381). Faut-il en conclure que l’étude de l’efficience est escamotée ? Oui, si l’on s’attendait à la trouver entre les deux termes de la génération. Mais il s’est produit un déplacement du problème. A la fin du premier chapitre du livre II, on indique clairement que l’acte générateur n’est pas tout entier dans l’être engendré et vient du dehors, mais qu’une fois engendré, l’être se nourrit lui-même, et que, par suite (382) l’être ne naît pas tout d’un coup, mais d’abord l'organe qui est comme la forteresse de lâme nutritive, accressive et génératrice ; ainsi s’achève l’étude du premier « moteur et organisateur ». Au contraire, au chapitre 4, le passage de la génération au développement de l’être engendré se fait sans transition (383) et à la fin, on voit qu’il y a continuité entre

(379) 741 b 4. On rejoint ainsi le début du ch. 1, où la finalité (par la tendance à l'éternité) expliquait la génération et la séparation des sexes, dont on admettait par ailleurs la dualité (début 732 a 13).

(380) Revoir notamment II, 1.734 b 22-24. La comparaison avec l’automate est reprise S. 741 b 8.

(381) Ainsi, le rôle du mâle sans semence (Il, 4. 738 b 11) est attribué à la nature {1,22 fin) Cf. Philop. 92, 33: la nature se sert du mâle et de la femelle comme d’un instrument.

(382) Awéresp. 735 a 1. Or, comme le véritable créateur, c’est la nature (qui à en soi les Raisons : Philop. 80, 23), il semblerait qu’on dût conclure que l'être peut être créé tout d’un coup ; c’est qu’elle procède, comme l'artiste, par esquisse, selon Philop. Mais n'est-ce pas plutôt que l’être, une fois livré à lui-même, ne peut tout faire à la fois, doit se nourrir, donc avoir une partie d’abord, (cf. le comm. de Philop. sur la même question, ad Il, 4 ; n. 340).

(383) Gen. An. IL, 4, depuis 739b20. Aussitôt l'embryon constitué, commence le développement (b20-33). Ce développement est commandé par le cœur, principe des parties homœæomères et des anhomœæomères (cf. n. 340, 739 b 33-740 a 24) auquel sont d’abord préparées les enveloppes membraneuses de l'embryon. La fin du chapitre (depuis 740 b 12) réfute la doctrine mécaniste du

génération et nutrition; l’action de la force de l'âme nutritive, qui utilise le froid et le chaud comme instruments pour la croissance, est dite la même que la constitution de l’être à l'origine ; car c’est la même matière, c’est donc la même force, différente seulement en quantité ; ces deux notions se fondent en une seule, celle de la nature de la chose, immanente aux plantes et aux animaux.

Le développement de l'être n’étant que la continuation de sa production (384), on y voit à l’œuvre les mêmes forces et plus clairement peut-être, puisque la naissance d’un second être y est admise. Ainsi, à la base de ce développement, il y a des fusions, désséchements, durcissements opérés par la chaleur et le froid (385). Mais ce déterminisme physico-chimique se combine avec une détermination par les fins (386) : si la chaleur fait la chair ou l'os, c’est non au hasard, mais selon que la nature a fixé l’objet, la modalité et le temps de cette action. Aïnsi, on peut bien dire (387) que

c’est le souffle qui produit la division des parties, mais à condi-

tion qu’on ne fasse point de la partition le résultat de la respiration de la mère ou de l'embryon, et qu’on n’oublie point la nature

développement par attraction du semblable vers le semblable, pose de nouveau le principe fondamental et l'identité de l’âme nutritive à l’âme génératrice, et de ces deux âmes à la oUotc.

(384) Il est d’ailleurs appelé génération (Il, 6.743a3); cf. Part. an. II, 5 .668 a 7 : la nutrition doit être examinée à propos de la génération.

(385) Conformément aux règles posées au 4me livre des Méféor., qui sont rappelées II, 6,743a6. Voir aussi, pour la formation des membranes primitives, Il, 4.739b 2. Voir notamment l'analyse de l’élastique (y\ioypov) dans Météor. IV, 8.385b5, (11).(non solidifiable), 9.387 a 11, (28) (étirable), comparé à la croûte

d’un plat (Gen. An. Il, 3 fin), cf. n. 352.

(386) Gen. An. Il, 6.743 a 21-29. La raison ee ce finalisme est donnée dans la correspondance, posée par le principe dynamique, entre l’agent et le patient. Voir n. 372.

(387) I, 6. 741 b 39-742 a 16. — Philop. 107, 20 « mais sous l’action de la nature ordonnatrice ».

organisatrice qui le dirige. Même remarque, enfin (388), sur l’activité du cœur, qui est souvent (389) appelé le principe du mouve- ment, de la nutrition et de la sensation. D’abord, sa création est ‘due à la Nature (390), en ce qu’elle suit l’ordre nécessaire qui règle l’apparition chronologique du moteur, de la fin et des moyens. Ensuite, son activité est soumise à la finalité, puisque par sa puissance nutritive, et pour ainsi dire créatrice (39r), il fait apparaître les organes selon l’ordre voulu et selon qu'ils sont en puissance. Par suite, si le cœur ne doit pas être appelé un instrument, au même titre que le chaud et le froid, son activité est celle de la Nature.

Une telle force peut être appelée interne (392), car elle n’agit pas

(388) Sur les rapports du rvsüua au cœur, voir Rodier, de An. Il, 549.

(389) Par exemple, ici, 4. 740 a 7 ; 6. 742 a 33. Voir Bonitz, Ind.

(390) La raison de l'apparition du cœur reçoit ici une justification rationnelle, annoncée plutôt que développée II, 1. 735 a 12 sq. ; 4. 739 b 33 (voir n. 340, 382) ; elle repose sur l’analyse (6. 742 a 16-743 a 3) de la notion de moyen d’une fin, qui se divise en moteur et instrument, et pense déterminer par là l’ordre temporel de succession, alors que l'analyse vulgaire, qui ne fait pas cette distinction met la fin en premier lieu (742 4 17 : Eumerpuxéc éyerv doit être pris au sens général de « se rendre compte », car il s'agit d’une analyse de notion, l’expérience afobnaic à Êté invoquée ie haut : 740 a 4). L'ordre de succession des organes est une question qui préoccupe Aristote : Gen. An. 1, 18, où la relation de la semence à l’être créé est distinguée de celle de l’antérieur au postérieur. IL, 1. 734 a 14, où l’on montre que les organes ne sont pas tous produits à la fois, mais que cet ordre de succession he peut être considéré comme un ordre de causalité que si l’on suppose dans le véritable agent la forme en acte de ce qui doit se produire. Enfin, Il, 6. 742 a 16 sq., montre que ce qui détermine le contenu du rapport PA as c’est la finalité et ses éléments, cf. Gen. An. IL, 6. 744 a 37 : la nature détermine l’antérieur et le postérieur selon la finalité (à propos de la formation corrélative de l’œil et des paupières); Part. An. I, 1 640 b 3. Le cœur est une partie matérielle qui n’est pas postérieure à la forme de l'être animé, tant est grande son importance (Méta. Z, 10.1035 b 25 ; Bonitz, 335.

(391) Philop. 100, 25. Cette efficience, n’apppartient au cœur que par délégation, et en tant qu’il est plus spécialement le siège de l’âme. Le problème est donc bien reporté à la question de la définition de l’âme et de son union avec le corps. Sur le rôle locomoteur du cœur et sa confusion avec l’âme, à ce point de vue, voir n. 526 sq.

(302) Gen. An. Il, 4.740 a 13 sq. Les êtres animés se distinguent des êtres artificiels en ce qu’ils ont leur principe à l’intérieur, alors que les autres n’en ont pas à proprement parler. Il. 6. 744 b 21 : la nature agit dans les êtres engendrés, en eux, et non du dehors, comme le bon économe (Philop. 115, 14).

96 ra LIVRE PREMIER

de l'extérieur comme si elle sculptait l’être en commençant par la surface (393), ni en vertu d’une loi d'attraction qui porterait les semblables vers les semblables (394), mais progressivement par une série d’esquisses successives et d’approfondissements graduels (395), chaque partie restant à sa place et passant ainsi de la puissance à l’acte (396). Nous retrouvons donc le principe fondamental que l’action ne peut avoir lieu qu'entre un agent qui a la forme en acte et un patient qui l’a en puissance (397), et si la considération de l’agent extérieur est comme éliminée (398), du moins le schême de l’action comprend-il toujours un agent et une matière, sans compter les instruments (399). Avec ces notions, Aristote essaie d’expliquer les principaux phénomènes de la vie, en montrant en chacun un moment ou une conséquence de ce dynamisme (400); de telles explications sont dominées, à vrai dire, plutôt par des images que

( 393) Admettre avec Démocrite que les organes internes ne viennent qu’ensuite, c’est se condamner à ne comprendre ni le temps de leur apparition, ni leur utilité (I, 4. 740 a 13-15). Philop. (100, 32) interprète dans ce passage py comme signifiant âme, alors qu’en toute rigueur il s’agit du cœur.

(394) IE, 4. 740 b 12-18 ; 5. fin. Philop. 103, 30. ue les théories correspondantes de la pesanteur “4 139).

(395) IL, 6. 743 b 20. Le cœur lui-même n’a pas été formé tout d’un coup (Philop. 114, 16).

(396) IT, 5. 741 à 7. (Une exception est signalée II, 6. 744 a 6-7.) C’est donc l’altération qui est le mouvement important dans ce développement.

(397) IL, 4. 740 b 18-21 (après la critique de l’attraction du semblable par le sémblable). — II, 6. 743 a 23-26 (après l'affirmation de la finalité de la nature). — Cf. I, 5. 741 b 7.

(398) Par exemple Il, 4. 740 b 18-21 : remarquer le ya ür: b 21. Cf. n. 377.

(399) Le premier agent est d’abord la force du mâle qui agit par la chaleur que la semence renferme, déterminant ainsi et la génération et la formation des membranes (11, 4. 739 b 20). Puis, c’est le cœur qui agit, sur la même matière d’ailleurs (4. fin : voir n. 383) pour achever le développement.

(400) Notamment l’origine des sexes, des monstres (la production de la femelle est le premier cas tératologique, puisque l'être produit est différent du principe actif de la génération (767 b s); le dernier est la production d’une masse vivante qui n’est plus qu’animal (769 à 8-13. Cf. Gen. An. IV, 3 et 4). Une explication n’est satisfaisante que lorsqu'elle rattache le phénomène au système vivant : ainsi, on explique mal les dents par la succion (voir Gex. An, Il et V ; Pouchet, 2, 538).

par des concepts (401). Toutefois, on constate un effort pour cons-

tituer une notion qui rende compte de tout ce qui se passe dans Fa l'être vivant, une fois engendré, c’est la théorie de la nutrition.

Della fonction de nutrition est liée à celle de la génération de deux

manières : d’abord nous avons vu qu’aussitôt engendré, l’être avait

Ve se développer, la nutrition suit alors la génération et est intimement associée à la croissance, bien que ces deux notions, comme o nous le verrons, ne coïncident pas. On a donc raison de dire (402) qu’Aristote accorde une importance primordiale à la fonction tro-

phique, et fait peut-être effort pour réduire à cette fonction la

plupart des phénomènes biologiques ; mais il faut en outre avouer qu'Aristote reconnaît dans la génération proprement dite un élément synthétique qui résiste à cette réduction. Ensuite, une fois engendré et développé, l’être vivant comme tel a pour fin principale de se reproduire selon son espèce ; la génération apparaît alors comme le but de la nutrition et l’Âme génératrice comme la partie essentielle de l’âme nutritive (403). C’est entre ces deux pôles qu’il faut essayer de saisir la fonction de nutrition (404).

(401) La principale image est toujours celle de la lutte ; elle explique facilement la réaction du patient sur l'agent (le métal use l'outil, Gen. An. IV, 3.768 b17. Voir n. 374) et la nécessité d’une adaptation de l’un à l’autre, sous peine de malfaçons par excès ou défaut (le principe en est posé, Gen. An. Il,

6.743 a 26). Cette réaction permet un essai dé graduation de la force de l’agent (par exemple, l’influence du cœur diminue, dans le développement de embryon, avec la distance et le froid des organes, Gen. An. Il, 6.744 b 3). — D’autréfois, Aristote emploie une image qui est empruntée au même ordre de notions que la

nutrition elle-même (la comparaison avec le bon économe qui nourrit les serviteurs, Il, 6.744 b 16 ; elle a d’ailleurs pour but d'expliquer la distribution de la nourriture, non la nutrition elle-même).

(402) Pouget, IV, 185.

(403) De An. I, 4.416b 15 : la nutrition est l’agent de l1 génération, non de l'être nourri, mais d’un être semblable. La semence est un extrait du liquide nourricier, et la génération, qui est l’une des fonctions de l’âme nutritive (de An. II, 4.415425) est en un sens une façon d'utiliser l'aliment (voir Gen. An. Il, 4 fin ; ici n. 383). Mais comme il faut dénommer un être d’après sa fin, la 1re âme sera dite génératrice (de . An. II, 4.416b 25). Cf. Robin, Ann. phil., 47.

(404) C’est par l’âme de cette fonction que se définit l’être vivant, comme tel (de An. Ill, 12 début). La nutrition « sauve la substance » (416 b 14-17).

vie,

Dans le de Anima, (405) l’action de l’âme nutritive est nettement |

mise en valeur, sinon en lumière. Certains prétendent bien que le feu est la vraie cause (405) de la nutrition ; et de fait, on peut dire que le feu se nourrit (407), c’est même, en vertu de sa dignité ontologique, le seul élément dont on puisse le dire : en outre, c’est lui qui assure la coction des aliments et opère ainsi (408) la digestion. Malgré tout, le feu n’est qu’une cause complémentaire (409) et la preuve en est que l’accroissement du feu considéré en lui-

même est indéfini, tandis que celui d’un corps vivant est soumis

à une proportion, par l’œuvre de l’âme, non du feu, de la forme plutôt que de la matière (410). Ici donc le mécanisme dû au feu paraît subordonné à l’action organisatrice de l’âme, et considéré comme une matière ou comme un instrument (411).

(405) Les textes principaux utilisés dans ce Ç sont : De Anima II, 4. Gen. Corr. I, 5. Le premier de ces passages renvoie (416 b 31) à un ouvrage spécial. Selon

Simplic. (de An. 116, 16), il s’agit du Gen. An.; mais la discussion précédente

montre que l’idée de traiter spécialement le problème de la nutrition ést fort vraisemblable de la part d’Aristote, Le second passage ne semble pas répondre à cette intention, car il a pour but (voir n. 413) l’étude de l’accroissement, considéré comme mouvement par rapport aux autres, plutôt. que comme phénomène vital. . C’est là une raison de plus pour admettre l’existence d’un xepi rpogñc. (Voir Rodier, de An. II, 247).

(406) De An. Il, 4. 416 a 9-19. &rk&ç (a 10).

(407) Voir n. 288 sq. : les principaux textes sont : Gen. Cor. I, 8335 46; Météor. II, 2. 355 a 2 (le soleil ne se nourrit pas de l’eau).

(408) 416 b 28. Voir les principaux textes dans Bonitz /#d. 16 b 6 et 77$ b 43. La chimie physiologique d’Aristote est développée au livre IV des Météor. dans les théories de la coction et de la maturation. (Voir un curieux passage du de Sensu 4, 442a 4: la chaleur attire Æ\xe: l’aliment doux, grâce à sa légèreté, laisse tomber les autres).

(409) cuvairiov (416 à 14).

(410) 416 a 18. Opposition de Xéyoc à Yan, Où A6y0c n’a plus seulement le sens de proportion qu’il a 416 4 17 (Xéyoc ueyébovc) et en général dans la critique des mécanistes (par ex. Empédocle. Ge. Corr. II, 6. 333 b 11 ; Hamelin, Phys. 89). Ce sont les os qui limitent la croissance de l'organisme (Gen. An. II, 6. 744b 11- 745 4 18) ; quant à la raison qui limite la croissance des os, elle est renvoyée à une étude ultérieure ; il semble qu'il s'agisse d’une raison physico-chimique (Philop. Gen. Corr. 116, 8). (Cf. 745 a 5 l'expression : ueyébouc 6poç Cf. n. 1106).

(411) Comparaison avéc la matière du charpentier (416 b 1). Sur le feu comme instrument, Voir n. 425.

ETES anne 5

Rs UTILISATION CONCRÈTE DE LA NOTION DE FORCE 99

$ | Mais cette subordination n’est pas claire : d'abord, même si la i: Ex nutrition était réduite à l'action du feu, la doctrine d’Aristote ne | serait pas un pur mécanisme, puisque le feu n’agit que par la forme Se qu’il possède, quand elle correspond à une puissance (412). Que

l’action de la forme pénètre plus loin qu’il ne semble, d’après le

sement du de Generatione et Corruptione (413). L’accroissement, y

est-il dit, a lieu selon la forme, non selon la matière de la chose accrue. Ainsi seulement, on peut sauvegarder deux des caractères essentiels de l'accroissement, la persistance de la chose accrue dans l'écoulement perpétuel de sa matière (414), et le fait qu’elle est accrue dans son ensemble (415): on aura beau ajouter chair à

chair, on n’augmentera pas la main, si la forme ne commande

Vaddition (416), car l’accroissement veut une proportion (417).

(412) Voir note 280-293.

(413) La nutrition est un cas particulier de l’accroissement (étude amorcée Gen.

An. IL, 6. 744 b 33 entreprise Gen. Corr. I, $, 322 a 19-fin) Ce chapitre s peut

= se diviser ainsi : dans une première partie (320 a 8-b 34), on montre le caractère

dynamique de l’accroïssement, caractère qu’il partage avec les autres changements, notamment la génération (320 b 9 : l'exemple du passage de Fair à l’eau sera critiqué plus loin [321 a 9] comme n’étant pas un véritable accroissement); l’être accru provient d’un être autre que lui-même et en acte, non de sa puissance pure et simple : l'eau ne contient pas la matière de l'air, mais est la matière de Pair. - Dans une deuxième partie (320 b 34-321 b 16), on établit les caractères spécifiques du changement en question. Dans une dernière est proposée la théorie. (Philop. Gen. Corr. 87, 15-21) montre bien la conformité de la première partie de cette théorie au principe général du dynamisme d’Aristote : il a cependant tort (83, 20) de la diviser elle-même en deux parties, la première se rapportant à la cause matérielle, la deuxième à la cause effciente, car les deux sont intimement liées : c’est parce qu’une chose différente est engendrée d’une chose différente, qu’il faut une cause effciente ; siaon le changement ne serait qu'un déboîtement,

(414) La comparaison de l’eau traversant un vase ne serait bonne que si le vase,

élastique, s’accroissait (Philop. Gen. Corr. 105, 22 ; 113, 5).

(415) Non pas tel doigt, mais toute la main (Philop. 107, 20 ; 117, 20); cela soulève le problème de la pénétration dü sang dans toutes les parties de l’organisme (Philop. 108, 18 sq.).

(416) Non que la forme change « dans sa définition substantielle » (Philop. 104, 24; 112, 24: la forme n’est pas d’être soafès) mais seulement en tant que quantifiée (105, 32).

(417) 321 b 29. Cela est plus net pour les non-homœæomères, car pour ces

texte du de Anima, c’est ce qui paraît prouvé par l’étude de l’accrois-

Mais cette domination de la forme n’explique pas tout le phénomène. 6

En effet, le troisième caractère de l’accroissement est que ce qui accroît n’est pas un incorporel (418) ; outre qu’il est difficile de voir en quoi la théorie précédente le respecte (419), il soulève le problème de l'action de cette nourriture, qui est un corps, sur l’être nourri. Ce problème avait inspiré la question de savoir quel était, de la nourriture ou de l’être nourri, l’être vraiment accru, recherche importante, car elle donne le sens et le lieu de l'efficience : c’est bien l’être nourri, non la nourriture, qui est accru, car seul des deux (420) il possède le moteur. On sait ainsi où est le prin-

cipe du changement. Mais il reste à expliquer (421) le rôle de la

nourriture et son action sur l’être nourri : la nourriture qui est en puissance ce qu’elle doit nourrir et en acte une chose différente, se mêle d’abord à l'être, puis quand la chair en puissance vient au contact de ce qui, dans cet être, a la faculté d’accroître, alors de la chair se produit en acte, conformément au principe général de

l'efficience rappelé plus haut. Ce n’est pas encore le lieu d’examiner

les notions de mélange, de contrariété, d’action et passion, enfin de puissance, qui sont utilisées ici (422). Remarquons que cet essai d'explication de l'efficience dans la nutrition est du même modèle que celui que nous avons trouvé pour la génération, et qu’il obéit à la même tendance.

choses la forme est nettement distincte de la matière ; la doctrine de Météor. IV, 12 (voir n. 288 sq.) est parfaitement conforme à celle de ce passage ; on peut donc étendre la proposition aux homœæomères et aux corps simples.

(419) Aristote, en général, signale, sans la respecter, la condition de pénétrabilité (cf. n. 210).

(420) 321 b 7-10. La subsistance du sujet ne prouve rien à ce propos; car cette raison vaudrait aussi pour la nourriture (3214 34-b6; Philop. 101, 13-15). La vraie raison est d’ordre ontologique (voir n. 733).

(421) Gen. Corr. I, 5.322 44-16. Le principe général d’efficience a été rappelé dans la première partie du chapitre, 320 b17-21. L'expression de wybév qui est ici employée (322 4 10) n’est pas rigoureuse (cf. 10.327 b 14).

(422) Conformément à l’explication générale de l’action et de la passion de Gen. Corr. I, 7 (n. 702 sq.), appliquée 416 b6-9.

ps

En effet, si nous revenons au texte du de Anima, nous voyons qu’il n’y est plus du tout question de l’action de la nourriture sur

l’être nourri, si ce n’est pour déclarer qu’elle est inexistante (423) “ d . . . A à .

et que tout se réduit à une action interne de l’être, à qui, peut-on de

dire (424), la nourriture donne seulement l’occasion de manifester

ses puissances ; ainsi, d’abord cause matérielle d’une part en ce

qu’elle augmente la quantité de l'être ou le conserve sous ce rapport, d'autre part en tant que cause complémentaire et instrumentale (425), la nourriture tend à devenir cause occasionnelle (426).

Un schéma de cette activité (427) résume, à la fin du chapitre, ce que nous venons d’exposer : il y a en premier lieu le moteur principal, la première âme ; en second lieu le nourri, c’est-à-dire « le corps ayant cette Âme » ; enfin la nourriture qui est la chose avec quoi l’âme nourrit le corps ; mais cette notion de « ce avec quoi » admet une division : il faut distinguer l'instrument qui est moteur sans être mû, et celui qui est mû, sans doute le feu et la nourriture. Quoi qu’il en soit de ce dernier point (428), l’activité

(423) 416 a 35-b3. — La comparaison avec le charpentier qui ne pâtit pas de sa matière montre qu’Aristote oublie la comparaison de l’action génératrice dans Gen. «An. (n. 374,401) et de son affaiblissement avec l'outil qu’use le métal. Remarquons que dars le passage de Gen. Corr., Aristote ne parle pas de l’âme nutritive ou accrescive, mais de rù ad£nrexév (Philop. 117,15) ou même de 5909: (322a23, Philop. 121,2 ; cf. Rodier, de An. II, 243 ad 416 b 14).

(424) Voir la note à la fin du volume.

(425) Le feu est suvauréa (n. 409) ; il est instrument (n. 284) ; sur l’identification de ces causes avec la matière, voir n. 824 sq.

(426) La transition entre ces deux idées semble assez nettement indiquée, de Coelo IV, 3. 310 b 20 sq.: où l’on voit l'influence du changement extérieur réduite à peu de chose. Cette interprétation occasionnaliste, que Rodier (de An. II, 241) trouve dans Simplic. (de An. 114, 29) se fonde principalement sur le texte 416 b 19 : rapacxsvater évepyeiv. Cette expression est employée pour caractériser le rôle de l'aliment par rapport à celui de l’âme nutritive.

(427) 4. 416 b 20. Il rappelle celui que nous avons trouvé n. 390, où le cœur joue le rôle de l’agent. Nous en retrouvons un autre, légèrement différent, pour lPâme locomotrice (n. 517).

(428) Nous écartons donc, avec Rodier (de An. Il, 245) l'interprétation

. d'Alexandre, qui considère, dans le genre des & rpéperos, l'âme nutritive, comme étant motrice, et non mue ; bien qu’Aristote appelle d’ordinaire l’âme le moteur immobile, (cf. nottmment le schéma de l’âme locomotrice de An. III, 10.

ra

véritable est bien celle de lâme, à laquelle sont Hot P activité du feu et la passivité de la nourriture, dont il devient peu important de savoir en quoi, comme il est dit parfois, elle peut être considérée comme active. Or, l’âme nutritive est posée, non démon-

trée (429); la notion de force qu’elle contient est celle que l’expé-

rience vulgaire présente sous la notion vague d’assimilation.

"ff

Si nous réfléchissons sur l’activité qui se manifeste dans les

fonctions vitales que nous venons d’étudier, notamment dans les êtres qui n’ont que ces fonctions, les végétaux, comment caractériserons-nous l’âme qui est le moteur de cette activité ? Aristote

lui attribue nettement les trois sortes de causalité : elle est principe

de mouvement, fin et forme essentielle (430).

Que l’âme soit motrice en tant qu'origine de mouvement, nous avons vu que ce caractère était compris dans les qualifications d’organisatrice (431) qui semblent relever uniquement de la téléologie ; certes, l’âme semble plutôt organiser des enchaïnements

u’elle trouve tout faits, les proportionner et les conduire à une q ;

433 b 15), il ne peut, ici, mettre l'âme parmi les instruments puisqu'il vient précisément ( 21) de l’en distinguer. Restent deux interprétations : la première se fonde sur le texte qu'ont presque tous les manuscrits en b 17 : +ù uèv xuvoüy xai xuvoÿpevov, To GÈ ivoüv pévov, Soit la nourriture et le feu ; le principal argument

de Rodier contre cette interprétation contient une erreur de fait, car l’aliment est

dit actif en plusieurs endroits (Gen. Corr. I, 7. 324 b 1, la nourriture est à la fois agent et patient : cf. $. 322 a 12); en outre, on pourrait interpréter (voir n. 520) rù xivoùy uévov, Comment étant le point d’appui immobile, nécessaire à tout mouvement donnè. D'après l'interprétation de Philop. (287, 23 de Anim. Rodier 246), il faüt lire + 5 xivoupevov, et même :ù 5 xivoduevoy uévov.

(429) Par exemple, Gen. Corr. I, $. 321 a 28 : ik n’est pas démontré qu'il doit exister une fonction de la nutrition au-dessus des autres changements, mais on cheïche, étant admis les caractères d’un tel changement, une théorie qui les respecte. |

(430) De An. I, 4,415 À 10. Cf. b 8 : cause et principe du corps vivant.

(45T) Noir n°353 RU ANS

ol

fin ; mais d'abord, une telle action suppose une efficience positive ; en outre, nous voyons cette efficience nettement reconnue sur cer-

tains points (432) ; enfin, l’efficience qui semble attribuer aux agents

subordonnés à l’âme ne doit pas être prise à la lettre ; quand il

S fi,

dit (433) que la chaleur fait quelque chose, c’est pour faire bref ;

derrière la chaleur il y a l’âme qui s’en sert, et, en outre, considérée

en dehors d’un être animé, rien ne permet de dire que la chaleur | agisse par un principe qui ne soit pas de l’ordre de l’âme.

Mais cette activité est tout interne ; l’âme n’agit pas sur le

corps, comme de l’extérieur, comme une substance sur une autre,

elle est le fonctionnement même du corps muni des instruments nécessaires (434). Or, ce fonctionnement se traduit d’abord par urfe

synergie des différentes parties, qui fait de l’être vivant, non un rassemblement matériel, mais une synthèse (435). Toutefois, il

(432) Elle retient dans des lieux violents les quatre éléments de façon à former un microcosme, où d’ailleurs les lieux n’ont plus le même sens que dans la nature inanimée (De An. Il, 4, 416 a 7 : xwddov ; Phys. VILLE, 3. 254 d 3-15 : l’accroissement suppose un mouvement violent. — L'âme fait heurter l’air contre la trachée

(le coup, sous l’action de l’âme. De An. II, 8. 420 b 27). — Elle arrête certains déterminismes, qui pourraient se développer (l'œuf dans la femelle, n. 388), en vue d’une fin supérieure. — Elle se tyrannise elle-même (expression de Philop. Gen. An. 32, 20 ; 40, 8) pour arracher le sang à sa transformation en chair et en faire la semence, etc. : ;

(433) Gen. An. Il, 6. 743 a 30 par exemple. De même, croyons-nous, le cœur n’agit que comme délégué ou siège de l’âme (n. 391, 528) la nature de cette délégation restant fort obscure, et la notion de siège supposant la définition de Pâme (cf. dans l’exemple précédemment cité 420 b 28 : l’âme qui réside dans ces organes. Voir Gen. An. Il, 1. 734 b 17). — Nous avons remarqué combien peu l'épithète de mécaniste convenait aux théories de la génération et du développement (n. 346 sq.); il faut apprécier selon les mêmes principes la description des mouvements organiques (crachement, etc.) au moyen des notions de traction

et de poussée (Phys. VII, 2. 243 b 12-15: il s’agit de prouver que le moteur est

avec le müû).

(434) Sur la définition de l'âme, voir de An. II, 1 et 2, le commentaire de Rodier, et Hamelin, Syst. 373.

(435) Une partie cesse de vivre quand elle est détachée du tout (Gen. An. I, - 18.722 b3, critique de la théorie mécaniste de l’origine de la semence, cf. Philop. Gen. «An. 28,6) ; une partie ne saurait être modifiée sans que les autres le ressentent (Gen. «An. IV, 7.787 b 19: liaison des organes sexuels à ceux de la voix). — Aristote utilise fréquemment la notion de synthèse du composé par rapport à

ne faut pas considérer cette harmonie d’un point de vue purement statique : ainsi Empédocle avait bien conçu les tissus vivants comme une proportion d'éléments, qu’il essaya de déterminer, et appelé harmonie la force unifiante 5 mais il aurait dû considérer que l’âme se surajoute à cette harmonie qui n’est que sa matière, et qui reste dans un tel système sans cause et fortuite (436). Reconnaître une harmonie dans les êtres vivants, cest donc ne rien faire si l’on n’étudie la fôrce qui s’en dégage (437).

Or, une telle force qui émane de l’organisme n’est pas le résultat pur et simple de l’organisation, mais, au contraire, l’a suscitée pour réaliser sa fin (438). L’âme est principalement cette fin, immanente en tant que réalisée actuellement, au moins en partie, par l'être qui possède la vie en acte, transcendante en tant que cette

ses éléments (voir les comparaisons avec le tas et la syllabe particulièrement Méta. H, 6; c’est une des formes que prend l’opposition de la matière à la forme, par exemple dans la hiérarchie qui va des éléments aux parties non homœomères (voir Météor. IV, 12, n. 288 sq.: la synthèse est plus nette sur les dernières que sur les premières). Un exemple fréquemment employé est celui de la chair qui est autre chose que ses composants, feu et terre (Gen. An. II, 1.734 b 30, Méta.

Z, 17.1041 b17). Voir le commentaire d'Alex. à la première définition de l’âme (Rodier, IL, 163). C’est l’âme, ou une partie de l’âme (Méta. M, 2.1077 a 21) qui forme l'unité individuelle ; nous verrons qu’un lien quelconque ne peut constituer un principe d’unité au même titre que la forme (n. 988).

(436) De An. I, 4.408 a 18 ; S.410a 1. Ce passage intervient dans la discussion de la théorie de l’âme-harmonie. Voir les autres textes dans Rodier, II, 129, notamment Gen. Corr. Il, 6, 333 b10: la proportion de ses combinaisons est d6 ÉTUYEV.

(437) éyyiverur. 408 a 21 (même expression appliquée à la forme dans la matière, à la force du souffle retenu : Bonitz, Ind.). L'expression iriyevvouévn est d’Alex., de An. 24,18 ad 407 b 31. Rodier, Il, 121). — Ainsi, les parties non homæomères se définissent par leur pouvoir d’une certaine action (Gen. An. I, 18.722b 31); les parties homæomères, bien que ne méritant pas le nom d’organes (Part. an. Il, 1.646411), car ce sont les précédentes qui accomplissent les ya et les modferc (ib.), sont définies (Gen. An. I, 18.722 b 30) par des affections qui sont aussi des puissances (Part. an., ib. 646 b 17) ; de même (de L An. II, 12.424 a 30) la sensation est le x6yoç du sensorium, mais comme le remarquent les commentateurs (Rodier, II, 334), la sensibilité n’est pas la proportion des éléments qui constitue l'organe, mais la forme qui s’y ajoute.

(438) Tel est le sens de la critique de la théorie de l’âme-harmonie (de L4#. I, 4, jusqu’à 408 a 29).

réalisation est incomplète. Comme l’interaction des. éléments est mal connue, il n’est pas étonnant que l’âme semble surtout agir comme cause finale (439). Comme telle, elle n’est plus susceptible

que de l'explication qui la fait apparaître comme un moment dans

une hiérarchie. De même que la vie apparaissait à un moment d’ailleurs mal déterminé (440) dans la série qui va des éléments

aux parties non homœæomères, de même le degré de l’âme auquel

nous sommes parvenus (441) n’est qu’une étape vers des fonctions supérieures (442). Toute activité efficiente se résorbe donc dans la

__ notion d’une activité téléologique qui entre elle-même dans une

Fa

hiérarchie téléologique.

Dans la théorie de la sensation, nous allons voir s’accentuer la complexité de cette notion de l’action, sans qu’elle fasse éclater les cadres où la reçoit Aristote.

Tout d’abord, dans certaines de ses expressions, il semble conserver la doctrine transitiviste du sens commun, pour qui la sensation est le passage d’une influence du sensible sur le sensitif; celui-ci est présenté comme un réceptacle, comme une cire recevant

l’empreinte d’un cachet ; il est dit pâtir (443). Enfin, il est par

rapport au sensible comme le mobile paï rapport au moteur (444).

(439) De An. II, 4. 415 b 17 : elle est la fin de la nature dans les êtres animés, et cela en vertu de leur nature, car le corps est l’instrument de l’âme sur cette dernière notion, voir n. 846).

(440) On ne sait quel est le degré d'organisation que réclame l’âme nutritive.

(441) L’âme nutritive, dont la fin principale est la reproduction (voir n. 403).

(442) Cf. les expressions « première âme » (de An. II, 4. 416 b 21) « première

puissance » (de An. II, 4. 415 a 24.

(443) L'idée de réceptacle : de An. Il, 12. 424 a 18 ; III, 2. 425 b24. L'image de la cire ; II, 12 début : sentir, c’est subir une certaine passion (IE, 11. 424 a 1; cf. 419 à 18, 422 b 2).

(444) Voir les textes groupés par Rodier, de An, II, 226,

i06 LIVRE PREMIER

Mais ce n’est là qu’une première approximation (445). D'abord, il ne faut pas prendre à la lettre les expressions techniques comme

action-passion, moteur-mobile parce que la théorie de la sensation,

comme nous le verrons, a contribué à en fixer le sens. Ensuite, Aristote dépasse très nettement ce point de vue. Si le sensitif est altéré, dit-il, c’est par une altération d’un genre spécial (446) ; il y a altération dans l’organe, et à cette occasion, le sujet développe ses

puissances (447); la passivité du sujet sentant n’est pas celle des

corps; comme il est en puissance la forme que le sensible actualise

(445) Certes le sensitif ne reçoit que la forme, non la matière ; et pour bien

comprendre la métaphore de Il, 12, il faut voir que le chapitre essaie de donner à

l’action exercée par le sensible un caractère qui la distingue des autres (cf. le commentaire de Sophonias, Rodier 332). Mais cette réception est présentée parfois d’une façon si réaliste, qu’on la prendrait pour une diminution de l’action physique (cf. IT, 8 début : il n’y a dans l’âme que la forme, non l’objet), plutôt qne pour la source d’une activité nouvelle.

(446) I, 5 début : il semble que ce soit une certaine altération (Rodier 248). Ill, 7. 431 a 4. Le mouvement du sensitif n’est ni une passion ni une altération comme on le voit très nettement à propos du tact (II, 11 à partir de 424 a 1). — Voir Simplic. de An. 192, 31; Rodier 371 : l’âme a besoin de la passion de l'organe sous le sensible; mais c’est une passion spéciale (nécye: évepynrix&c) ; cf, 124, 3 : la pensée ne s’imprime pas du dehors, mais s’éveille à propos d’une affection de l'organe (èm). Nous avons déjà remarqué ces tendances occasionnalistes

(n. 426). Cf. le rapport de l'altération portant sur un être animé, à celle qui.

atteint l’être inanimé. Phys. VII, 2. 244 b 5-245 a 1, et le commentaire de Simplic. Phys. 1059, 8 : indépendamment de l’altération organique, la sensation est une gvrfinbee , Mais non purement active, mais ayant un caractère de passivité. Ce rapport, mal élucidé, est utilisé pour une solution rapide du problème de l'union de l’âme et du corps (Mot. an. n. 542).

(447) I y a deux degrés dans cette actualisation (II, 5.) ; d’abord le passage de la pure puissance à l’habitude, qui réclame dans le patient une certaine passivité (417 b 2) ; mais ce n’est là qu’un -p6mos de l’altération, surtout quand il s’agit de l'accroissement qui en résulte pour l’être qui apprend, comme pour celui qui sent (417 b 12-16). Nous suivons l'interprétation de Rodier II, 258 sq. Le véritable auteur de ce passage à l'habitude, c’est le créateur de l’animal comme tel, c’està-dire le père (voir la nécessité du mâle, n. 388) (b 16-19). La sensibilité en puissance n’est jamais abolie chez l’animal puisqu'elle est son essence même (II, 3.

428 a 8, développement ayant trait à la distinction de la sensation et de l’imagi-

nation). Quant au passage de l’habitude à l'acte, c’est un autre yévoc d’altération, car il ne change pas la nature de l’altéré, mais est au contraire développement et progrès. Cf. sur les deux degrés de la puissance, Phys. VIIL, 4 ; n. 774.

en lui, la sensation est pour lui un développement interne vers une fin qui est le passage à une plus grande perfection, non pas une

impulsion subie qui mouvrait la sensibilité vers la sensation ; ainsi, on en vient à dire (448) que la sensibilité s’actualise en se mouvant vers la sensation. |

On peut voir dans ces expériences un eflort pour s'élever au-dessus de la théorie ordinaire de l’action, qui dans le cas de la sensation aboutissait à un matérialisme qu’il a toujours répudié ; cet effort semble devoir ici comme ailleurs aboutir à une conception paralléliste où l'essentiel de l’action est considéré dans le développement interne du sujet (449). Mais Aristote ne s’en tient pas à ce point de vue. Bien qu’il existe en dehors de la pensée (450), l’objet sensible extérieur est indispensable à la sensation (451); c’est pourquoi le sensible et le sentant interviennent dans la définition de la sensation qui est l’acte commun du sensible et du sentant (452). Certes, la quiddité de ces deux actes est différente, tout autant que l’audition et le bruit ; mais ils sont corrélatifs et simultanés (453). Comme tels et pris à part (454), le sensible et le

(448) Rodier I, 294, 370. Cf. Il, 12 fin: un corps qui s’échauffe devient serisible, non sentant ; la passivité du sujet sentant n’est que la condition de la sensation (424 b 16 : qu'est-ce donc que le fait de sentir une odeur, de plus que de subir une certaine passion ?)

(449) Ce n’est pas une impulsion externe qui meut la sensibilité vers la sensation ; elle s’y porte d’elle-même ; dès lors, la véritable activité est la cause finale qui détermine cet attrait, c’est-à-dire le sensible (Rodier 371), ou plutôt l’actualisation de ce sensible dans un développement de l’âme, qui est la fin de l’âme actuelle. $

(450) Sur ce point, voir Rodier, 373.

(451) C’est par lui qu’elle se distingue des autres formes de la pensée (II, 5. 417 b 19-fin). J

(452) QU, 2: 425 b 26).

(453) Hamelin, Syst. 370.

(454) Ils sont simultanés (425 D 29 : brav à’), et corrélatifs : car s’il n’y a de sensitifs que relativement à un sensible, il n’y a pas de sensible sans sensitif (cf. Il, 12 fin : l’odeur n’agit comme telle que sur ce qui est capable d’odorer) ; ainsi, le sensible est aciualisé par la sensibilité ; certes, l’objet sensible existe avec ses qualités indépendamment du sensitif, mais il ne se réalise pleinement comme sensible que dans la sensation par le sensitif.

108 l LIVRE PREMIER

sentant sont deux puissances qui ont un acte unique; il a pour siège le sentant, mais n’en est pas moins l’acte du sensible ;. ainsi, entre ces deux choses séparées en soi, s'établit une communication quand on les prend au point de vue de la sensation. Reste à expliquer comment on s’élève à ce point de vue, comment l’être vivant doit, en outre, à un moment, être considéré comme un sensitif. Avant d’en venir à cette question, reconnaissons à la base de la théorie de la sensation les deux éléments qui caractérisent la doctrine de l’action chez Aristote: d’une part l’affirmation de choses substances en face de la pensée, qui explique à la fois les traces de transitivisme et la tendance vers le parallèlisme ; d’autre part, l'effort propre d’Aristote pour surmonter ce dualisme par la notion de l’âme comme forme du corps et la liaison de la forme et de la matière au moyen du concept de puissance. Par là, l’action du corps sur l’âme dont il marque bien la difficulté (455) devient la relation d’un organe à une faculté : ainsi, la sensibilité résidera dans le sensorium comme sensorium, c'est-à-dire non entant que corps, mais en tant qu'organe, rendant possible l’activité sensitive (456). Si donc le vrai sujet de l’activité n’est pas l’âme, mais l’individu sensitif, composé de l’âme et de l’organe (457), la causalité est toujours dans l’âme, qui est la raison d’être de l’organe et sa fonction. Ainsi, l’activité de la sensibilité est rendue intelligible par le rapport de la matière à la forme ; mais il faut avouer qu’il manque àla théorie une pièce essentielle, à savoir la raison de la sensibilité elle-même; car, si toute la vraie causalité est dans l’âme et le développement de ses facultés, il faut que ce développement soit expliqué : la notion si nette d’une hiérarchie des âmes se traduit, dans la question qui nous occupe, par la distinction (458) de l'action et

(455) IL, 12 début. La distinction des deux termes à unir est nettement exprimée, puisque le sensitif est distingué du sentant par la notion d’étendue (ce mot pris au sens cartésien, traduit selon Rodier et Hamelin, uéyeloc, 424 a 26)..

(456) IT, 2.426 b9. Simplic. 196,8 ; cf. 14: la sensibilité est dans l’organe, en tant qu’elle s’en sert. |

(457) Sinon, l’âme sentirait l'organe des sens (II, 5.417 4 9-14).

(458) IL, 12 fin.

de la passion physiques et de l’action et de la passion sensibles ; les plantes subissent celles-la, les animaux, dans certaines conditions, celles-ci ; si donc sensitif et sensible apparaissent comme corrélatifs dans un moment supérieur, ce moment lui-même n’est que constaté, non déduit. En effet, le seul rapport qui rende intelligible cette hiérarchie est celui de moyen à fin; l’Âme végétative se complique de l’âme sensitive pour le mieux ; c’est pour la même raison qu'on passe aux formes supérieures (459); cet appel à la finalité prouve qu'on n’explique pas, mais qu'on constate seulement la hiérarchie.

Or, ici, le danger d’une telle méthode est particulièrement grave, car en négligeant l’originalité du moment auquel il est parvenu, Aristote en vient à décrire la sensation au moyen de notions dont il se sert pour le phénomène vital et dont il élargit à peine le sens : par suite, toute sa psychologie représente la pensée comme une chose bien plus que comme une pensée (460), comme le prouve la manière dont il rend compte de la conscience et de l’unification de la diversité sensible. Ces deux fonctions s’opèrent grâce au sens commun, qui est de l’ordre de la sensation puisqu'il perçoit les sensibles communs (461). En sentant la forme sensible, l'être sensitif connaît une partie de lui-même, puisque la sensation, tout en exigeant l’objet externe, n’est que l’actualisation de ses puissances ; par suite, derrière la sensibilité propre à tel sens, il faut

distinguer une sensibilité générale, qui s’opère par le sens commun

(459) Voir la nécessité du mâle n. 388. Cf. les autres sens au-dessus du toucher (Il, 12.434 b 24). L’âme sensitive est un instrument pour l’intellect (II, 8.431a 1-3. Rodier, 523).

474 (460) Par exemple, la sensation apparaît, parfois (voir n. 445), comme une dissociation quasi chimique. Les qualités ne sont pas distinguées de la conscience des qualités (Phys. VII, 3. [L’altération a lieu sous l’action des sensibles]. Cf, Phys. V, 2. 226 a 26 et Bonitz, Ind. 34 a 56, 556 b 44. Remarquer le rôle secondaire de la conscience dans l’argumentation de 2. 244 b 5-245$ « 1 [n. 446]). Enfin, la sensation est immédiate et sans discussion (Rodier 276 : cf. II, 2. 425 b 29 sq.; 7, 431 48 : semblable à l'acte d’énoncer une notion unique ; cf. n, 1014).

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