‹ La notion de temps d'après les principes de Saint Thomas d'AquinChapitre 10 sur 17 · SYSTEME DE LEIBNIZ · texte numérisé non relu

SYSTEME DE LEIBNIZ

Leibniz, qui avait si victorieusement combattu le système ultraréaliste de Clarke et de Newton, ne sut malheureusement pas éviter lui-même les excès de l'idéalisme. Dans maints passages, il est

(1) Balmès, PMI. fond. Lib. X. c. 8, p. 225.

(2) Cfr. supra, p. 94 et 95.

vrai, sa pensée semble rester indécise; dans d'autres, au contraire, elle revôt un caractère de netteté qui paraît devoir lever tout doute.

On connaît sa définition du temps. La durée temporelle, dit-il, « c'est l'ordre des successions " (1). Le temps comme l'espace est quelque chose de purement relatif. L'un et l'autre n'ont qu'une existence idéale, car le temps n'est qu'un rapport entre les choses qui se succèdent.

« Comment pourrait exister une chose, dont jamais aucune partie n'existe ? Du temps n'existent jamais que quelques instants, et l'instant n'est pas même une partie du temps. Quiconque considérera ces observations, comprendra bien que le temps ne saurait être qu'une chose idéale. « (2)

Beaucoup d'auteurs ont cru pouvoir ranger Leibniz parmi les tenants de la théorie thomiste du temps, moyennant toutefois certaines réserves visant plutôt l'expression que le fond de la doctrine. A notre avis, la définition Leibnizienne du temps, aussi bien que les passages susmentionnés, n'autorisent guère une pareille inierprétation.

(1) Œuvres philosophiques de Leibniz, 1886. Troisième écri de M. Leibniz, p. 627.

(2) Loc, cit., p. 662. .

Il existe entre ce système et la doctrine scolastique une divergence essentielle. Leibniz, en effet, n'a reconnu dans la notion complexe de temps, que l'élément formel ou idéal, à l'exclusion de l'élément réel.

Le temps, avons-nous dit, provient du fractionnement idéal du mouvement continu, de cette distinction par l'esprit de parties antérieures et postérieures rattachées objectivement les unes aux autres par un tronçon de mouvement.

Ce fractionnement qui met en relief la succession formelle, étant Toeuvre de nos intelligences, on comprend que le côté formel du temps appartient à l'ordre idéal. A ce point de vue restreint, tout thomiste pourrait souscrire au système Leibnizien.

Mais objectivement, le mouvement qui est le sujet de ce fractionnement mental, possède une réalité indéniable, essentiellement fugitive mais indépendante de nos intelligences. Les parties qui se suivent ne peuvent s'écouler de l'avenir dans le passé, sans jouir, à la manière des réalités continues, d'un moment d'actualité.

Les successions, dont parle Leibniz, ont pour objet des réalités successives ; et la relation entre l'avant et l'après temporel, ou « l'ordre des suc-

cossions, Ti loin de revêtir un caractère purement idéal, est à la fois réelle en elle-même et dans ses termes; car le lien qui les unit, c'est le mouvement continu. I.e philosophe de Hanovre n'y a vu qu'un rapport mental.

En su[)primant ainsi dans le temps le c6té matériel, il lui enleva à la fois sa note essentielle, la continuité.

La succession, en effet, nous donne bien de la poussière du temps, mais elle ne constitue formellement une durée temporelle, qu'à la condition de former un tout non-interrompu, un écoulement réellement continu. Considérez une série d'instants, réalisés les uns après les autres, mais séparés les uns des autres. Aucun d'eux ne constitue une durée temporelle, car toute partie du temps est essentiellement divisible; l'instant, au contraire, est réfractaire à toute division. La série, considérée dans son ensemble, pourra bien s'appeler successive; jamais elle ne méritera le nom de durée continue, caractère essentiel à la notion de temps.

Entre les parties éparses de la série, libre à l'intelligence de se représenter un mouvement qui vienne les enchaîner. Elle n'y placera de la sorte qu'un temps fictif, une durée possible qui

n'empêchera pas le temps objectif d'être un temps discret.

La suppression de toute distinction essentielle entre notre temps corporel et la durée distinctive des êtres spirituels, devient ainsi l'aboutissant logique de la théorie Leibnizienne.

SYSTÈME DE BALMÈS.

Au nombre des théories idéalistes qui eurent leur moment de célébrité, nous devons citer encore celle de Balmès (1).

Le point de départ du système fut l'analyse de ridée de changement et, par suite, de succession. S'il n'y avait point de changements, dit-il, il n'y aurait point de temps. Or le changement implique succession. Percevoir la succession ou le rapport entre l'être et le non-être, c'est percevoir le temps.

« Le temps, dans les choses, dit le philosophe espagnol, n'est pas l'être seul ou le non-être seul, mais le rapport de l'être et du non-être. Le temps dans l'entendement, est la perception de ce rapport. T

Telle est l'idée fondamentale de ce système.

(1) Philosophie fondamentale, tome III, liv. VII. Le temps.

Le caractère idéaliste de cette définition et l'analogie étroite qui l.i rattache aux idées Leibnizionnes, se révèlent d'eux-mêmes. Le rapport entre l'être et le non-étre, considéré en lui-même» ne peut évidemment appartenir qu'à l'ordre idéal. Qu'est-il, en eilét, sinon la formule du principe de contradiction ?

Mais il n'est pas moins clair que cette définition enlève au temps une de ses notes essentielles, la continuité. Car, entre l'être et le nonêtre il n'y a point de milieu, point de passage continu de l'un terme à l'autre.

Aussi le vice fondamental de la théorie de Balmès consiste-t-il dans une conception trop étroite de la succession.

Dans l'analyse qu'il en fait lui-même, la succession semble ne pouvoir se produire qu'entre termes contradictoires, tandis qu'en réalité, elle se vérifie tout aussi bien entre termes contraires. Sans doute, dans ce cas l'exclusion n'est plus aussi radicale, mais c'est précisément ce qui rend possible le mouvement continu, comme nous l'enseigne saint Thomas : - Et dicit quod illud quo movetur recedendo a termino, recedit non simpliciter sed secundum quid : scilicet secundum quod adhuc manet in illo non totaliter sed partim.Quia

hoc est universaliter verum, quod semper ejus quod movetur, una pars est ibi, scilicet in termino a quo, et alla in termino ad quem. Non est inconveniens quod unum contrariorum secundum quid pormisceatur alteri : sed quanto est magis impermisturn tanto est magis contiarium. r, (1) Or, la première acception ne peut se vérifier que dans le temps discret ; la seconde, au contraire, s'entend exclusivement du mouvement proprement dit, et partant du temps continu.

D'ailleurs, que tel fut le vice originel du système, nous en trouvons une preuve dans cette étrange conclusion qui est l'aboutissant logique de cette défectueuse conception. <^ 11 semble, dit-il, que l'existence du principe de contradiction présuppose l'idée du temps ; d'autre part, on ne saurait concevoir le temps si l'on ne présuppose ce principe. Serions-nous renfermés dans un cercle vicieux ? r^ (2)

A cette difficulté, Balmès se contente de répondre, qu'en réalité le principe de contradiction et la relation temporelle ne sont qu'une seule et même chose. Conclusion logique, mais étrange ; car, qu'y a-t-il de plus évident que la priorité de

(1) Phys. lib. V. lect. X.

(2) Loc. cit., c. 17.

ce principe al)soliiment primordial sur la relation temporelle établie entre des modalités déjà fort compliquées de l'être ? (1)

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