SYSTÈME DE KANT
Fidèle à son subjectivisme général, Kant se refuse à reconnaître à la notion de temps une origine empirique.
Toutes les durées limitées que nous concevons, dit-il, résultent du fractionnement d'un temps infini nécessairement uriique. Mais la représentation primitive de ce temps illimité, fondement de tous les autres, d'où vient-elle ? Non de l'expérience, car tout y est limité et contingent. Cette représentation est donc pure de toute donnée expérimentale et partant a prio)i.
D'ailleurs, n'est-ce pas un fait, que s'il est en notre pouvoir de supprimer par la pensée tous les phénomènes qui s'écoulent sans interruption dans le temps, jamais nous ne parvenons à détruire en nous l'idée temporelle l Signe évident que, pour être en fait lié aux phénomènes, le temps n'en est pas moins indépendant.
Au surplus, l'impossibilité même où nous sommes de percevoir la coexistence ou la succession des choses sans l'idée de temps, ne prouvet-elle pas la priorité de cette idée sur toute perception sensible (1) ?
Le temps n'est donc pas une substance, ni même une réalité accidentelle inhérente aux choses contingentes. C'est une simple manière d'être subjective qui affecte notre sens intime, et le rend capable de percevoir les actes de notre sensibilité interne comme des événements dans le temps, c'est-à-dire reliés entre eux par des relations temporelles. Grâce à cette disposition, le sens intime introduit nécessairement l'ordre temporel dans les représentations sensibles qui tombent sous son regard, et indirectement dans les objets que représentent ces connaissances.
Aussi, jamais le temps ne peut devenir l'objet d'une perception, car s'il possède une certaine réalité en tant que disposition subjective du sens intime, il n'est rien en dehors de lui (2).
Néanmoins, cette forme a priori est tellement indispensable, que sans elle l'idée de changement,
(1) Kant, Kritik der reinen Vermmft. Von der Zeit, S. 81. {2) Loc. cit. S. 86.
(le succession et do coexistence nous échapperait
totalement.
Apres avoir décrit la nature du temps, son rôle et sa nécessité, Kant recherche l'orif^nne de Tordre de succession qui caractérise Tenchainemont de ses parties.
Les éléments constitutifs de la durée temporelle ont entre eux des relations fixes et invariables ; ils présentent un enchaînement à sens déterminé, dans lequel chaque partie a sa place définitivement marquée relativement à celles qui la précèdent ou la suivent. D'où vient cet ordre ? Quel en est le principe organisateur ?
D'après Kant, c'est le principe de causalité qui donne aux relations temporelles leur caractère de
fixité.
J'ai conscience, dit-il, que mon imagination place les phénomènes les uns après les autres, mais rien ne me dit, que dans l'objet même, tel état qui m'apparaît antérieur précède réellement celui qui me semble en être la suite. Dans cette perception, les rapports objectifs des phénomènes restent donc indéterminés. « Pour que ces phénomènes soient déterminés aux regards de l'intelligence, le rapport entre deux états doit être pensé de telle manière qu'il devienne nécessaire,
à savoir, que la priorité appartienne nécessairement à l'un et la postériorité à l'autre, sans qu'on puisse jamais modifier les situations respectives des termes. Or, c'est à la raison qu'est dévolue la mission d'introduire cette nécessité, en soumettant la série des phénomènes au principe de causalité. Toute cause précède nécessairement son effet (1).
La relation causale devient ainsi la raison de la valeur objective de nos jugements empiriques sur les relations temporelles, inhérentes aux données de l'expérience (2). Et les phénomènes présentent le même ordre et le même enchaînement qui se trouvaient a j^riori dans l'intuition interne du temps (3).
En attribuant au sens intime une intuition de la durée temporelle antérieure à toute perception sensible, Kant pose évidemment en thèse son subjectivisme.
Les raisons par lui alléguées sont-elles de nature à la justifier ?
(1) Loc. cit., s. 208.
(2) Loc. cit., S. 216. — Cfr. Lakwitz. Die Lehre Kants von der Ideaîitdt des Baumes und der Zeit.
(3) Loc. cit., S. 217.
Un temps déterminai, dit le philosopha (!<• Kœnij^sberg, ne se conçoit que par la limitation d'un temps infini, «inique, nécessairement antérieur à toute donnée expérimentale. Or, les faits donnent à cette assertion un solennel démenti.
Quel est l'homme qui, pour concevoir les limites d'une chose, se soit jamais surpris à fractionner l'infini ^ La vue de la possibilité d'un audelà, ou la simple comparaison avec un objet plus grand, ne sont-ce pas les moyens journellement employés par chacun de nous pour limiter les perfections ouU'étendue des êtres ?
En réalité, la première représentation iniellectuelle du temps a pour objet le temps en soi, qui n'est ni fini ni infini, mais simplement indéterminé. Ce concept fait abstraction des limites qui circonscrivent la durée concrète et successive dans laquelle l'intelligence a puisé cette idée. Conçu dans son état réel, ce temps se présente avec des limites bien déterminées. Au contraire, envisagée dans son état d'abstraction mentale, cette durée nous paraît extensible à l'infini ; et nous finissons même par soupçonner la possibilité d'en supprimer les limites flouantes pour en concevoir l'infinitude.
Mais cette représentation du temps infini ré-
suite d'un travail de réflexion long et pénible qui certes ne marque point le début de notre vie intellectuelle.
Je puis, ajoute Kant, supprimer par la pensée tous les phénomènes d'ici-bas sans perdre la notion de temps, tandis que jamais je ne puis me représenter des phénomènes qui ne soient rangés dans un ordre temporel.
Parfait, mais que conclure de là ?
D'abord, que si le concept de temps dépend dans sa genèse des représentations sensibles, il est apte, à raison de son caractère idéal, à survivre aux phénomènes qui ont concouru à sa formation. En second lieu, que nos faits internes successifs et continus, aussi bien que les événements externes, nous suggèrent spontanément ridée de la durée temporelle. •• Le temps, dit Maillet, est la forme nécessaire de l'intuition de la pensée en nous, parce que d'abord et objectivement, il est, au dehors de nous, la forme nécessaire du mouvement... " (1).
Cette conclusion eût été logique et en harmonie avec cette constante expérience qui nous montre notre dépendance à l'égard du monde extérieur
(1) Maillet. La Création et la Providence... L'espace et le temps, p. 420.
dans 1 élaboration do nos concepts. Au mépris des faits, Kant pi'éfôre une conclusion subjo< tivistc.
Enfin, le recours du philosophe allemand à cette forme a priori, à l'etTet de rendre compte des caractères de nécessité et d'universalité des jugements que nous portons sur le temps, n'est pas moins étrange.
S'il est vrai que l'expérience seule ne nous donne que des connaissances concrètes et individuelles, il n'est pas moins évident que les choses contingentes, dégagées par abstraction de leurs conditions d'existence, et universalisées par la réflexion mentale, peuvent devenir les fondements de relations universelles et nécessaires.
Bien plus, ces caractères ne se comprennent plus dans l'hypothèse kantienne.
La forme a priori du temps, voiLà le grand moule où tous les phénomènes internes viennent revêtir la forme temporelle ; mais indépendamment de l'expérience, cette forme nous donne l'intuition d'un temps infini, absolu, nécessaire.
Quel est donc le sujet de cette disposition naturelle l Le sens intime, nous dit-on. Aussi, ses données n'ont de valeur que dans le domaine de l'expérience sensible. Mais le sens intime n'est-il pas une faculté organique, matérielle, étendue ?
Gomment peut-elle être le siège d'une représenta- Lion universelle et nécessaire ? Cette forme, en 3ffet, soit qu'on la considère dans sa réalité physique, soit qu'on n'envisage que sa valeur représentative, participe nécessairement à la nature de son sujet. En lui attribuant ce rôle, Kant ne léfère-t-il pas à la sensibilité un mode d'action ][ui est du ressort exclusif de la raison ? (1)
Privé d'une part de toute base sérieuse, contralictoire en soi, le subjectivisme kantien devait mfin se heurter aux faits eux-mêmes.
C'est un fait d'expérience qu'un même objet se )rête souvent à toute une série d'images sensibles. 5'il s'agit, par exemple, d'un paysage d'une ceraine étendue, je ne puis en connaître le détail, listinguer nettement les plantes, les fleurs, les livers coloris de leurs parties, que par des actes nuUiples et successifs.
Mais tandis que le paysage, malgré la com- )lexité de ses parties, m'apparaît comme un tout itable et constitué d'un ensemble d'éléments coexistants, les sensations, au contraire, qui m'en lonnent connaissance, se succèdent les unes aux
(1) Kleutgen. La philosophie scolastique, tom. II, p. 174.
autres, ou du moins perdent d'aulfint plus en clarté qu'elles roïnnident davantage.
11 existe donc bien souvent, au point de vue du temps, une opposition formelle entre le caractère de Tobjet et celui des représentations qui en expriment les propriétés.
Cependant, si la forme temporelle ou l'intuition du sens intime n'affecte directement que les actes de notre sensibilité interne, et, par leur intermédiaire, les objets de ces actes, n'esi-il pas clair que les représentations subjectives et leurs objets doivent être soumis aux mêmes relations temporelles f La perception de la coexistence et de la simultanéité, à l'aide de représentations successives et continues, devient nécessairement une énigme dans cette hypothèse.
D'ailleurs, le fait que les mêmes êtres extérieurs nous apparaissent tantôt dans un ordre de coexistence, tantôt dans un ordre de succession, est incompatible avec cette forme unique, toujours la même (1). La diversité de perceptions, dans ce cas, ne peut évidemment provenir que d'une cause externe ; ce qui confirme une fois de plus l'origine expérimentale du concept de temps.
Outre l'innatisme ou le subjectivisme, il existe
(1) P. DE San, Cosmologia. De Tempore, p. 576. — Spexcer, Principes de Psychologie, vol. U, p. 217.
encore dans le système kantien un vice capital qui consiste à identifier la relation temporelle avec la relation causale. Pour M. Lechalas, Kant aurait mérité de la philosophie, en découvrant dans le principe de causalité, le véritable principe de distinction de l'avant et de Taprès (1).
Tel n'est pas notre avis.
D'abord, supposé même établi que tout rapport de temps soit toujours une relation de cause à effet, s'ensuit-il que toute partie temporelle appelée effet soit essentiellement postérieure à celle qui en est la cause ?
Oui, sans doute, s'il s'agit de principes d'action à efficience successive. De tels principes possèdent nécessairement une certaine priorité sur la réalisation de leur effet total. Tel est le cas de la plupart des énergies qui développent sous nos yeux leurs activités natives. Mais cette nécessaire succession ne se rencontre plus chez les causes dont l'activité est instantanée ; car ce mode d'action ne requiert point de durée réelle ni dans son principe, ni dans son terme. D'autre part, le principe de causalité se trouve suffisamment sauvegardé, dès là qu'on établit un lien de dépendance intrinsèque entre l'effet et sa cause.
(1) Lechalas, L'espace et le temps, p. 173 et suiv.
La priorité n'est donc pas un attribut essentiel de la cause comme telle, ni la postériorité une propriété inaliénable de l'effet. Partant, le principe de distinction de l'avant et de l'après, tant vanté par Kant. constitue un facteur impuissante donner aux parties temporelles Tordonnancement immuable qui les caractérise.
Mais il y a plus ; l'hypothèse même se trouva controuvée par les faits. Lorsque, sous l'impulsion d'une force mécanique, un corps se déplace dans l'espace, le mouvement continu dont il est animé nous suggère facilement l'idée de temps. Nous y découvrons une succession dont les parties présentent un enchaînement à sens déterminé ; et la conscience nous atteste qu'il n'est pas en notre pouvoir de renverser cet ordre établi. Cependant, aucune des parties de ce mouvement n'est cause de celle qui la suit ; ce sont autant d'effets indépendants l'un de l'autre, relevant tous d'une seule et même cause, c'est-à-dire de l'impulsion mécanique. Rien n'est plus net ni mieux tranché, dans ce cas, que la distinction de l'avant et de l'après ; d'autre part, l'application du principe de causalité à cette série d'etfets enchaînés, dans le but de les fixer dans un ordre temporel, serait une erreur scientifique.
L'assimilation de la relation temporelle à une relation causale est donc une hypothèse erronée. « L'ordre des choses dans la durée, dit Balmès, ou l'antériorité et la postériorité ne nous présentent qu'une dépendance de pure succession ; d'où il suit qu'à nous en tenir à l'antériorité, nous aurons prouvé, non que tout ce qui commence doit dépendre d'un autre, mais que tout ce qui commence doit succéder à un autre. « (1)
D'ailleurs, ce recours à un principe extrinsèque de distinction, quelle qu'en soit la nature, aura toujours l'inconvénient d'introduire dans la théorie du temps un facteur inutile. Les parties du mouvement qui concrétise la durée temporelle sont par elles-mêmes, indépendamment de toute réalité extrinsèque, déterminées et fixées dans un ordre immuable.