‹ La notion de temps d'après les principes de Saint Thomas d'AquinChapitre 7 sur 17 · VM · texte numérisé non relu

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Si nous superposons, dit-on, rcs doux infinis d'ordre divers, Fiiii aura nécessairement sur l'autre un excédent sous le rai)port de l'intinitude. Mais n'est-ce pas nier a priori !<! caractère infini do l'une des deux grandeurs? Si, comme nous le supposons, aucune des deux n'a de premier terme ou de limite, n'est-il pas contradictoire de leur attribuer une extension inégale dans le passé? Au point de vue de l'absence de limites, les deux multitudes se valent et la seule différence qui les sépare ne peut atteindre que leurs contenus. Bien plus, sous ce dernier aspect, l'argument est-il encore défectueux, comme le montre très bien, par un exemple, le P. Esser dans son remarquable travail sur la question actuelle (1).

« Représentons-nous deux roues, dont l'une est plus grande que l'autre, roulant à l'infini avec une égale vitesse. A raison de son moindre diamètre, la plus petite fera plus de tours que l'autre. Mais toutes les deux roulent sans fin. Direz-vous que la course de l'une est moins infinie que la course de l'autre? 11 serait insensé de l'aflarmer. L'infinitude ici consiste uniquement dans l'absence de limites qui caractérise cette course, mais elle est indépen-

(1) Fr. Esser. Bie Lelire desheil Tliomas von Aquino uber die Moglichkeit einer anfangJosen Schôpfuvg, S. 1:33.

dcante comme telle du nombre de tours exécutés pendant ce parcours. L'infînitude des tours est donc formellement la même dans les deux cas, elle ne diffère que maiéiHellement. «

Dans le même ordre d'idées, citons encore un dernier argument qui semble avoir spécialement du succès.

D'après ses partisans, cet argument prouverait péremptoirement que l'existence éternelle du monde conduirait à la négation formelle de l'adage indéniable : le tout est plus grand qu'une de ses parties.

Nous pouvons, en concrétisant ses termes, l'énoncer de la manière suivante : La multitude infinie de jours, écoulés depuis l'origine du monde éternel, comprend bien certainement une infinité d'heures, de minutes. Cette première multitude serait donc constituée de plusieurs infinis, dont chacun serait identique au tout, quoique n'en constituant qu'une de ses parties : ce qui est une contradiction manifeste.

D'abord, y a-t-il réellement une répugnance intrinsèque h ce que l'infini soit constitué de plusieurs infinis l

Oui, sans doute, si l'on s'imagine que ces diverses multitudes infinies, placées bout à bout, donnent naissance à l'infini du tout, car cette

siipposilion même cnK've à l'iiilini son carnctere essentiel, m savoir : de n'avoir i)oint de liniiic et, partant, de neire jdus susceptible d'accroissement.

Au contraire, il n'existe aucune n'-pugnance à ce que, dans un iniini donn<'', on puisse retrouver plusieurs infinis, s'il y a lieu de prendre comme base de la multitude des unités de valeur diverse. « L'infini, dit saint Thomas, n'est pas une substance, mais un accident qui se multiplie avec son

sujet. «

S'ensuit-il que le tout ne sera pas plus grand que sa partie? Nullement, « cela signifie seulement que le tout et la partie sont du mrhne ordre d'infinité, ce qui ne les empêche pas de différer par leur contenu. Vous pouvez, si cela vous plait, dire que le tout contient 2:^lits d'éléments que la partie, à la condition que ce mot « plus r désigne une sorte d'inégalité ontologique, mais nullement une inéga- . lité mathématique. « (1)

Eniîn, une dernière propriété de la multitude infinie, c'est de ne renfermer que des parties finies. En d'autres termes, l'infinitude dont elle jouit ne

(1) L. CouTURAT. De l'infîni mathématique, 1. lïl. p. 453.

vise pas les éléments isolés qui la constituent, mais elle est essentiellement un attribut de l'ensemble.

Pour avoir méconnu cette distinction fondamentale, plusieurs auteurs ont cru trouver dans l'opinion thomiste de multiples contradictions ou du moins des difficultés insolubles.

11 nous est impossible d'aborder la discussion de tous les arguments de la thèse antagoniste, qui ont leur fondement dans cette confusion d'idées. Qu'il nous suffise de rappeler ici ceux qui méritent une attention spéciale.

Dites-moi, disait déjà de son temps saint Bonaventure, si dans le passé sans limite de votre monde éternel, il existe un jour qui ait précédé d'une éternité le jour actuel. S'il n'en est aucun, toutes les distances sont finies ; le monde a donc eu un commencement. S'il en est un qui jouisse de. cette propriété, lui seul est éternel et constitue le premier terme de la série finie. (1)

En somme, à quoi se résout ce raisonnement de saint Bonaventure? A octroyer disjonctivement à la multitude infinie deux propriétés qui lui répugnent au même titre, pour conclure à son impossibilité.

(1) S. BoNAVENTURA, in II. Squï, dist. 1. p. 1.

« Le premier terme de la série est infini ou ne l'osl pas. " Mais cette majeure dénote une fausse conception de l'infini. Si la multitude des jours écoulés est vraiment illimitée, elle n'a pas de premier terme et cette majeure n'a plus de sens. Il n y a donc pas de premier jour, ni fini, ni infini. La multitude comme telle étant seule infinie, tous les éléments renfermés en elle, pris isolément ou considérés d'une manière déterminée, sont nécessairement finis. Dès lors, choisissez à votre gré, dans cette série sans fin, un terme quelconque aussi éloigné de vous que vous le vouliez, ce terme, étant par hypothèse toujours postérieur à un autre, ne vous distancera que d'une durée limitée. L'argument n'a donc de force concluante t][u'à la condition d'imposer un terme à la série ou de lui ôter son caractère essentiel.

Jean de saint Thomas nous fournit un argument similaire mais plus spécieux, tiré de la nature même du mouvement.

Il est impossible, dit-il, que le monde soit éternel. En effet, « si le mouvement est éternel, une partie au moins de ce mouvement n'a pu avoir de commencement. Or, il est impossible d'accorder à cette partie soit une durée finie, soit une durée infinie. Elle ne peut avoir une existence infinie,

car elle cesserait d'appartenir au mouvement dont toute partie possède une existence essentiellement fugitive. Dans cette hypothèse, le mouvement ne serait donc plus éternel. D'autre part, vous ne pouvez davantage lui attribuer une durée finie. Cette partie, qui aurait coïncidé avec l'existence du mobile, n'aurait ainsi qu'une existence limitée ; la partie consécutive aurait commencé et entre ces deux parties, dont l'une constitue le commencement et l'autre la un du mouvement, se serait écoulée une durée finie. Mais il est impossible qu'un mouvement fini ait une existence éternelle. » (1)

Cet argument paraît bien subtil. En réalité, il ne diffère en rien du raisonnement de saint Bonaventure et repose sur la même confusion d'idées.

Dans le mouvement infini de l'univers supposé éternel, déterminez un mouvement quelconque. Toujours, vous le trouverez limité aussi bien « a parte ante « qu' « a parte post » , pour le motif très simple, que l'infinité des mouvements qui ont marqué le cours des siècles écoulés, ne comprend que des mouvements individuellement finis et limités.

Bien plus, n j eùt-il qu'un seul mouvement

(1) JoiiANNEs A S. Thoma. PhU. uat. i^ p. q. XXIV. a. 2.

— liO

reliant, sans interruption, le passé sans limite au présent, jamais il ne vous sera possible <\(i découvrir dans ce passer un instant, qui serait le point initial aljsolu du mouvement. Toute partie déterminée fut précédée d'une autre, puisque le mouvement éternel n'a pas de commencement. Dés lors, choisir une partie de mouvement qui aurait coïncidé avec la création pour lui attribuer une existence finie ou infinie, c'est affirmer du même coup, que le mouvement a commencé dans le temps ou que la partie initiale de ce mouvement a été soustraite au changement pendant une

éternité.

Il est clair qu'outre ces hypothèses il en est une troisième, à savoir : le mouvement infini n'a pas eu de début, et il n'est en lui aucune partie déterminée qui ne soit essentiellement successive, temporelle et postérieure à une autre.

La difficulté que nous venons d'examiner, visait directement notre thèse sur la possibilité du temps infini, en tant que la durée temporelle se concrétise dans le mouvement successif et continu. En un mot, elle tendait à établir que le sujet naturel du temps, c'est-à-dire le mouvement, n'est pas susceptible d'une durée positivement infime. 11 en est une dernière qui la combat plus direc-

tement encore, car elle regarde le temps dans son concept formol de durée successive.

L'objection part de certaines données quelle suppose dûment établies.

Pour juger, dit-on, de la possibilité ou de l'impossibilité d'une multitude infinie de parties temporelles égales entre elles, il n'est nullement nécessaire de remonter cette série infinie d'éléments successifs, à l'effet de découvrir s'il existe ou non un instant qui fut le premier. C'est, au contraire, la série comme telle qu'il faut examiner, ou mieux le mouvement qui la caractérise ; car toutes les parties passées ont dû être un jour présentes, à raison même de la nature du temps. En second lieu, on suppose admise l'existence d'un Dieu éternel et immuable, afin que, par leur coexistence avec cet éternel présent, les parties du temps passé aient pu jouir momentanément d'une certaine présence ou actualité.

Cette supposition faite, voici comment s'énonce cet argument : « 11 est de l'essence du temps de n'avoir aucune partie qui n'ait été, un jour, présente individuellement. Or, si le temps est infini, le passé comprend des instants qui n'ont jamais été présents. 11 est en effet essentiel à l'instant présent, d'être le premier terme de la série des instants qui vont le suivre, de telle façon qu'à

partir (Vuu instant quelconque, il est au pouvoir de l'intelligence de compter les instants qui se succèdent, quelle que soit d'ailleurs leur iiiuliitude. Au contraire, dans l'hypothcse d'un temps infini, il existe une répugnance intrinsèque à ce qu'on puisse faire le dénombrement de ses parties constitutives.

a D'ailleurs, si toutes les parties avaient été présentes, il y aurait encore contradiction à les supposer innombrables. Donc... (l) «

Cette argumentation est très liabilement présentée. Elle a même un incontestable mérite : c'est d'avoir parfaitement mis en relief les caractères essentiels d'une multitude infinie. Mais c'est aussi le seul, croyons-nous.

Tout instant passé, dites-vous, a été présent et tout présent est le point initial d'une série consécutive nécessairement finie ! Parfait ; mais quelle conclusion logique en dccoule-t-il ? Deux seulement, mais aussi logiques Tune que l'autre; a savoir : P Si le nombre des instants passés est fini, la durée du monde l'est au même titre, ou mieux le temps a commencé et ne peut avoir qu'une durée limitée ; 2« si cette multitude d'mstants est infinie, le temps Test aussi, mais ne

(i) A. Vanhoonacker. De rerum creatione ex nîhilo, p. 58.

renferme que des parties individuellement finies. Toute partie déterminée, quelle qu'elle soit, peut donc être considérée comme le point de départ d'une série limitée « a parte post « . Mais, comme il n'est aucun instant qui n'ait son devancier, il est métaphysiquement impossible de retrouver un instant qui soit, d'une manière absolue, le premier de toutes les séries consécutives et qui puisse, à ce titre, limiter le temps « a parte ante «.

Libre donc à vous de considérer chaque instant comme le premier d'une série limitée ; aussi longtemps que vous ne fixez pas de terme à la multitude des instants, vous ne terminerez jamais la chaîne des siècles écoulés.

On insinue, il est vrai, que tous les instants, à raison de l'identité de leur nature, forment une sorte d'unité complexe à laquelle il est permis d'attribuer la propriété caractéristique de chaque instant pris isolément. Mais c'est en cela que consiste précisément la pétition de principe. Cette inférence n'est évidemment possilde que si la multitude est affectée de la limite inhérente à chacun des éléments qu'elle comprend.

Au surplus, cette façon de se représenter la durée temporelle sous forme d'une collection d'instants, est assez peu conforme à la nature de la succession continue, et nous pourrions même,

— Hi

en rigueur de termes, nier simplement la majeure (le r.'u-frmnentation. Mais cette critique ne nous est pas indispensaljle ; nous croyons donc inutile de nous y arrêter.

3iC 3(C

Jusqu'ici, nous avons rencontré les olyections fondées sur une conception défectueuse des propriétés de rinfmi. Il nous reste à dire un mot de deux autres difficultés d'origine différente.

Première ditftcuUé. A en croire les adversaires de l'opinion thomiste, l'éternité du monde conduirait logiquement à la négation de la création.

Dans l'hypothèse d'un monde éternel, la série des générations animales aussi bien que celle des plantes serait sans premier terme, c'est-à-dire infinie. Or, si tous les termes de cette série illimitée ont été réellement engendrés successivement, impossible d'en trouver un qui ait été l'objet immédiat d'une création divine.

L'être créé, en effet, ne peut avoir comme tel d'autre cause que Dieu seul ; c'est uniquement de l'influx divin qu'il reçoit la totalité de son existence concrète. L'être engendré, au contraire, est toujours, partiellement au moins, redevable de son existence à ses progéniteurs, qui eux-mêmes ne l'ont produit qu'avec le concours d'une cause matérielle préexistante.

Inutile, d'ailleurs, de s'imaginer que l'espèce animale, comme telle, serait l'objet de l'acte créateur ; la création a nécessairement pour objet l'individu ou telle existence déterminée.

Dans l'hypothèse mentionnée, la multitude infinie de plantes ou d'animaux serait donc incréée. (1)

Pour rapporter à la création considérée comme cause primordiale, le monde actuel des êtres vivants, il sutHt évidemment que chaque espèce de plantes ou d'animaux dérive d'un couple directement créé par Dieu. Cette condition suffit mais elle est nécessaire, comme l'a très bien établi l'argument précité. En second lieu, ce couple doit être éternel, si l'on admet l'hypothèse d'un monde sans commencement ; sinon, la série de ses descendants ayant pris son cours dans le temps serait forcément limitée.

Mais que conclure de là ? Que l'ensemble des êtres engendrés de chaque espèce a un premier terme et se trouve ainsi limité et fini ? Oui, si le couple originel n'est pas éternel ; non, si lui-même n'a pas eu de commencement.

(1) Cfr. Krause. Commentatio phil., p. 10, n. 6 et Vanhoon. ACKER, Be rerum creatione,^. 57 et 58. — V.VY.sc\i.Instihdiones phil. nat., lib. III, disp. I, sect. 1 ', n. 533. — P. Palmieri. Inst, phil, t. II, c. IV, th. 31.

- lie.

Si le coupl(; primordial n'est pas le produit d'une génération mais bien l'onivre immédiate delacréation divine, à quel tilre le placfiricz-vous dans la série des étr(is cnocndrcs ^ 11 ne peut on faire partie, car il est seul de sa condition; partant, il n'en est point le premier terme, mais la cause extrinsèque de la série de ses descendants.

Cette série même d'êtres engendrés a-i-elle un commencement ? On ne l'affirmerait que gratuitement ; car si le couple primordial est éternel, éternellement il a pu engendrer. Sans doute, chaque génération prise isolément, à raison même de son caractère successif, n'est apparue qu'à une époque déterminée du temps infini. Mais Finfinitude, dont il est ici question, ne vise que la multitude comme telle. En d'autres termes, on la dit infinie, parce que l'ensemble des générations finies qu'elle comprend n'a pas de premier terme.

Dans cette hypothèse, il n'est aucune génération qu'une autre n'ait précédée sans qu'on puisse arriver jamais à une génération qui soit absolument la première ; cette assertion se concilie parfaitement avec l'éternelle existence de la cause extrinsèque et primordiale.

D'autre part, la création même du couple priniitif détermine, dans chacun des êtres qui en sont

sortis, cette radicale et absolue dépendance à l'égard de Dieu, d'où leur vient le nom de créatures. Où donc se trouve la contradiction l

Deuxième difflculiê. La pierre d'achoppement de l'opinion thomiste, c'est la multitude infinie en acte de choses existantes, dont elle doit, coûte que coûte, défendre la possibilité pour rester conséquente avec elle-même. Telle est du moins l'opinion de ses adversaires. Aussi, que d'efforts n'a-t-on pas tentés dans ce sens ! Que d'hypothèses n'a-t-on pas forgées pour l'acculer dans cette impasse !

Si le monde est éternel, disent les uns, pourquoi Dieu n'aurait-il pu, chaque jour de ce passé sans limite, créer un ange et en conserver l'existence jusqu'au jour actuel? La multitude des jours écoulés étant infinie, celle des anges actuellement existants le serait au même titre. L'hypothèse d'une création éternelle d'êtres successifs n'est donc admissible, que si l'existence d'une multitude actuellement infinie n'implique pas contradiction (1).

Vous admettez, disent les autres, que l'univers

(1) JoHANNES A S. TiiOMA. PliUosophia naturalis, P p. q. XXIV. a. 2. Cfr. Sylvester Maurus. Qnœstiones plnl., t. II.

q. ai.

— lis

na })as «îu de commcnceinent, et que partant la série do plantes, d'animaux (jui se sont succédé aux diverses époques de ce long passé n'a pas de premier terme. Mais il nous est aussi loisible de supposer que de toute éternité Dieu ait apprd»* à lexistcnce une cause, dont toutes les autres réalisées jusqu'à nous dépendraient essentiellement pour agir. Cette série d'agents, essentiellement subordonnés les uns aux autres, .serait actuellement existante. Or, il répugne à toute évidence qu'une telle série soit donnée. Donc... (1)

Enfin, il serait même inutile, au dire de certains adversaires, de forger de telles hypothèses. Le seul fait de l'existence de l'homme prouve suffisamment que l'éternité du monde entraîne avec elle l'existence actuelle d'une multitude infinie d'âmes humaines. Si l'homme n'a qu'une existence passagère, son âme, toutefois, est immortelle. A la multitude infinie de créatures humaines disparues dans le cours des siècles, survit donc à l'heure présente une multitude infinie d'âmes immortelles. (2)

On le voit, pour répondre à ces différentes

(1) P. Lahousse. Cosmologia. De lempore creationis, n. 543.

(2) Saint Thomas a soulevé plusieurs fois lui-même cette objection, par ex. II Sent, dist L'. q. I. a. ô. Siim. tJieoL 1^ p. q. 4^. a. 2 ad Sum. Opusc. de œteniitate nnindi.

objections, deux questions sont à résoudre : P L'hypothèse d'un monde éternel est-elle nécessairement dépendante de la possibilité d'une multitude infinie actuellement existante ? 2"" Cette multitude infinie implique-t-elle contradiction ?

Examinons d'abord la première question.

Si on laisse de côté la question de forme qui n'est ici d'aucune importance, et qui peut tout au plus donner aux auteurs l'illusion d'avoir trouvé une difficulté nouvelle, la majeure de ces arguments revient en substance à ceci : Vous n'appliquez votre hypothèse d'une création éternelle qu'aux êtres successifs, c'est-à-dire qu'à des créatures destinées à disparaître complètement au terme d'une existence temporelle toujours relativement très courte. Mais au lieu "de créatures transitoires, il m'est aussi légitime qu'à vous de supposer des êtres naturellement impérissables ou d'une durée permanente.

Que faut-il en penser ? Les deux hypothèses sont-elles également légitimes ?

On l'affirme, mais cette assertion nous paraît être le type d'une pétition de principe adroitement dissimulée.

Nos adversaires ne peuvent inférer de cette majeure V existence actuelle d'une multitude infinie, qu'à une seule condition : c'est de n'attribuer à

- ir>o -

aucun (les êtres permanenls, qu'il leur plaiL de substituer aux êtres successifs, une existence éternelle. Sin^n, cet être privilégié, jïlacé en tête (le la série, en serait le premier terme, et la collection d'individus nés ou créés après lui ne formerait plus, contrairement à l'hypothèse, qu'un nombre limité.

Pour arriver à la conclusion désirée, il faut donc concevoir la création des êtres permanents <à l'instar de la création des êtres successifs. En d'autres termes, il faut supposer que l'éternité n'appartient individuellement à aucun des éléments de la série, mais qu'elle est l'attribut exclusif de la multitude ou, mieux encore, que cette multitude est éternelle parce qu'elle n'a pas de premier terme.

Or, cette condition admise, poser en thèse que la création éternelle d'êtres permanents et impérissables est aussi admissible que la création d'êtres transitoires, n'est-ce pas affirmer du même coup que les deux multitudes infinies, formées de ces deux catégories d'êtres, jouissent d'une même probabilité? Car, redisons-le, la création étamelle, dont il est ici question, ne mérite ce nom qu'à la condition exclusive de donner naissance à une multitude sans premier terme, peu importe d'ailleurs, que les êtres créés soient impérissables

ou n'aient mené ici-bas qu une existence passagère.

Et qu on n'objecte pas que cette condition d'une multitude sans premier terme n'est (\\x implicitement affirmée dans la majeure !

Elle doit y être explicitement énoncée, si l'on veut exclure la seconde hypothèse dont on ne pourrait inférer que l'existence d'une multitude finie.

En effet, il y a deux façons de concevoir la création éternelle d'êtres permanents. Ou bien, on ne lui attribue pour objet qu'un être déterminé, un ange, par exemple ; et dans ce cas, la multitude des anges créés postérieurement ne constituerait plus qu'une série finie, ayant un premier terme. Ou bien, seconde hypothèse, la création est dite éternelle parce qu'il n'est dans la série aucun terme qui n'ait son devancier, en un mot, parce que la série n'a pas de terme. Entre ces deux hypothèses, il faut, coûte que coûte, choisir et affirmer explicitement dans la majeure en quel sens on comprend cette création éternelle.

On me dira peut-être : Nous n'affirmons pas dans la majeure l'existence actuelle de cette multitude ; nous nous bornons simplement à reconnaître qu'elle n'a pas de premier terme.

Mais que signifie le tenue y^ d'êtres permanents. (1 êtres impérissables »» ? Si vous voulez en inférer l'existence actuelle d'une multitude infinie, il {uni bien que leur existence se soit prolongée jusqu'à vous et que, dans le lait de la création, vous leur ayez reconnu cette aptitude. En substituant dans votre majeure, aux êtres successifs des êtres permanents, vous affirmez donc la possibilité (Vcxistence d'une multitude actuelle, tout comme dans l'opinion thomiste, la thèse d'une création éternelle d'êtres successifs est l'affirmation explicite de la possibilité d'une multitude infinie d'êtres actuellement disparus. N'est-ce pas une pétition de principe des mieux caractérisées l

Bien plus, vous partez d'une hypothèse que vous croyez absurde, pour en inférer que l'opinion rivale l'est au même titre. Mais de quel droit prétendez-vous assimiler votre hypothèse à la nôtres Si la supposition que vous imaginez implique contradiction, de grâce ne la faites pas, mais n'octroyez pas à une hypothèse irréprochable les défauts de votre conception vicieuse.

Mais enfin, me répliquerez-vous, pourquoi la création éternelle des anges serait-elle moins possible que celle des animaux ? En coùte-t-il davantage au Créateur de taire sortir du néant

une substance spirituelle qu'un être privé de raison ?

Je vous concède aisément, qu'a priori, je ne découvre aucun obstacle de la part de Dieu. Mais, puisque de votre avis, la création éternelle des anges implique une contradiction que ni vous ni moi nous n'avons rencontrée dans la création éternelle d'êtres successifs, je garde ma foi en cette seconde hypothèse et vous laisse le bénéfice de la première.

^ Au lieu d'identifier ces deux conceptions essentiellement différentes, établissez l'absurdité de l'opinion thomiste et nous conclurons ensemble que les deux hypothèses partagent le même sort.

C'est la réponse de saint Thomas à ses contradicteurs qui prétendaient tirer, du fait de l'existence de l'homme, une preuve péremptoire de la fausseté de sa théorie.

« On objecte, dit saint Thomas, que si le monde n'avait pas eu de commencement, il existerait à l'heure présente une infinité d'âmes humaines. Mais cette raison n'est pas convaincante, car Dieu pouvait créer le monde sans appeler l'homme à l'existence; ou bien, tout en créant le monde éternel, il pouvait créer l'homme dans le temps comme il l'a fait en réalité ; de la sorte, les âmes humaines, qui auraient survécu

à la destruction des corps, ne seraient pas en multitude infinie r, (1).

,Iusi|u'i(:i, nous n'avons examiné (jue la première des deux questions posées plus haut, à savoir : rim|)ossibilit6 d'une création éternelle d'êtres impérissables, entraîne-t-elle nécessairement avec elle, l'impossibilité de la création éternelle d'existences successives et transitoires f

Il nous reste à résoudre la seconde question : une multitude infinie actuellement existante implique-t-olle contradiction l

Supposez donc que l'on établisse un jour, que le sort de l'opinion thomiste se trouve nécessairement lié à la question de la possibilité de la multitude infinie en acte; aurait-on, de ce chef, démontré péremptoirement la fausseté de cette hypothèse ? Telle est, au fond, la portée de cette dernière question.

Sur ce point spécialement délicat, saint Thomas ne paraît pas avoir toujours partagé la même conviction. En certains endroits de ses ouvrages, son langage est hésitant et, sans nier ouvertement la possibilité d'une telle multitude infinie, il se plaît, devant les diflicultés qui paraissent y con-

(1) Opiisc. De œternitate mundi.

duire, à rapporter toutes les opinions des auteurs qui cherchent à éviter cette conséquence, mais lui-même réserve son jugement (1).

Ailleurs, cependant, il sort de cette réserve habituelle et se prononce catégoriquement contre la possibilité de la multitude infinie actuellement existante (2).

Enfin, à côté de passages où il semble favorable à cette opinion, il en est même où il affirme sans hésiter, que jusqu'ici nul n*a démontré que Dieu ne peut réaliser une multitude infinie en acte. « Et praeterea adhuc non est dcmonstratum, quod Deus non possit facere ut sint infinita actu « (3).

Ces hésitations du Docteur angélique, ce changement même d'opinion montrent assez quelles obscurités profondes enveloppaient alors, comme de, nos jours encore, ce problème ardu.

De l'avis de tous, ces difficultés sont sérieuses. Mais constituent-elles une réfutation péremptoire qui ne laisse plus de place à aucun doute ?

Nous ne le croyons pas. De fait, à l'heure

(1) Cont. Gent lib. II. c. 38.

(2) Sum. theol. U p. q.VII. a. 4. — Item, q. XLVI. a. 2. ad 8um. — Item, lib. Il, Sent. dist. I. q. I.a. 5. ad 5um. — Item, Quodlibetiim XII. q. II. a. 2.

(3) Opiisc. De œternitate mundi. — Item, Cont. Gent. lib. II. c. 81.

présente, sur le ten science aussi bien

que dans le dornai in philosophie, celte

opinion compte rs ' s défenseurs. (1)

11 nVnlre pas dans nos vut^^, daborder ici le détail do cette Ion- )ntroverse qui sort du

cadre de notre travail ; car notre hypothèse sur l'éternité du monde et, par suite, sur la durée infinie du temps en est indépendante. Néanmoins, en exposant au dél)ut de cotte étude les propriétés de l'infini, nous avons donné à dessein une portée très largo à notre thèse, afin de rencontrer les principaux reproches que Ton a coutume de faire à cette dernière hypothèse. Aucune de ces ditïicultés ne nous a paru réellement insoluble.

Bien plus, le fait de la multitude infinie de possibles actuellement présents à rintelligence divine, fait que bon nombre de philosophes, peu partisans d'ailleurs de l'opinion thomiste, placent hors de doute, constitue pour nous une forte présomption en sa faveur.

Sans doute, les possibles ne peuvent recevoir simultanément l'existence ; mais, comme le fait

(1) L. CouTURAT. De V Infini mafhématiqne. — Gitberlet. Bas Unendliche. — Cantor. Mittlieilinigen zur Lehre vom Transfiniten § VIII. {Zeitschrift fiir Philosophie nnd philosophische Kritik, t. 91.)

très bien observer Pallavicinus(l), cette multitude infinie renferme des collections infinies dont les éléments ne présentent entre eux aucune incompatibilité réelle ; telle est, par exemple, une collection d'animaux ou de plantes. Or, si malgré toutes les difficultés inhérentes cà cette opinion, l'on admet la possibilité de cette multitude infinie dans l'ordre idéal, pourquoi cette idée serait-elle contradictoire avec celle de réalité ? Que cette idée puisse être incompatible avec telle ou telle réalité donnée, nous le concédons volontiers ; mais q\ia priori, entre l'infini en soi et la réalité en soi, il y ait contradiction c'est, dirons-nous avec saint Thomas, ce que nul jusqu'ici n'a démontré.

D'ailleurs, un fait frappant et qui semble bien justifier cette manière de voir, c'est que la généralité des difficultés soulevées contre l'infini concret visent de la même manière l'infini abstrait.

Soutenir cette seconde hypothèse et rejeter d'emblée la première, nous semble peu logique. Ces deux opinions devraient, semble-t-il, partager le même sort.

(1) Pallavicinus. De Deo, c. 33.

Arguments cwprunt(^8 à Vordre phifsique contre la pftAvibilité cVun monde éternel (tu du temps infini.

D'une manière générale, les arguments physiques onl tous une même tendance. Leur but est d'établir que notre monde actuel aura infailliblement une fin, <Mfin (Von inf<?rer qu'il a eu un commencement.

1" argument. Toutes les énergies du monde corporel se ramènent à deux grandes classas : l'énergie potejiHeUe et l'énergie actuelle. Ces deux formes de l'énergie se transforment continuellement l'une dans l'autre, mais de telle façon, que l'une gagne toujours ce que l'autre a perdu. Il en résulte que, malgré les transformations incessantes de l'énergie d'où dépendent tous les phénomènes de la nature matérielle, la somme globale de l'énergie reste la même pour un système fermé.

A première vue, il semblerait qu'un tel cycle de transformations ne puisse jamais avoir de fin. Une loi cosmologique nous prouve, cependant, qu'il en est autrement, et que, sans modifier en rien l'énergie totale d'un système donné, la quantité d'énergie vibratoire augmente sans cesse aux dépens de l'énergie visible.

Or, les multiples changements qui constituent le cours de la nature relèvent avant tout de l'éner-

gie visible. Si celle-ci tend à disparaître de plus en plus, les occasions de nouveaux changements disparaissent également. Il en résulte que l'univers marche vers un état où aucune conversion ne pourra plus se produire ; ce sera un état de mort persistante (1).

On peut doncdireque, dès sa naissance, le monde a été comme nous condamné à mourir, et que la sentence s'accomplit lentement sous nos yeux.

Mais si le monde un jour doit mourir, un jour aussi, il a dû commencer. Car la somme d'énergie de l'univers est une somme limitée et finie ; sa transformation ne peut prendre qu'un temps fini. Donc... (2)

2^6 argument. " D'après un calcul d'Helmholtz, le système solaire ne posséderait plus que la 454"''' partie de l'énergie transformable qu'il avait lorsqu'il était à l'état de nébuleuse. Bien que ce résidu constitue encore un approvisionnement dont l'énormité confond notre imagination, il sera un jour dépensé aussi. Plus tard, la transformation sera accomplie pour l'univers entier, et il

(1) Ci.Ausius {Revue des cours scientifiques, février 1868).

(2) P. Carbonnelle. Les confins de la science et de la philosophie, 1. 1, pp. 319, 326, et suiv. — Cfr. C. de Kirwan. Comment finira l'Univers? p. 10, 1893. {Revue des Q. scientif., 1877.)

finira par selablir un •'•quilibre gênerai de température comme de pression.

« L'énergie ne sera plus susceptible de transformation. Ce sera, non pas le néant, non pas l'immobilité proprement dite, puisque la même somme d'énergie existe toujours sous forme de mouvements atomiques, mais l'absence de tout mouvement sensible, de toute dilTérence, de toute tendance, c'est-à-dire la mort absolue - (1). Or... Donc...

Les faits allégués dans ces arguments d'ordre scientifique nous paraissent trop bien établis, oour que nous songions un instant à en contester l'existence. Mais la conclusion dépasse les pré

misses.

De ce que Vétat actuel de l'univers doive, d'après les prévisions de la science moderne, faire place un jour à un état d'immobilité complète, il est bien permis, sans doute, d'affirmer que ce même état a eu un commencement. Mais V existence même de l'univers est-elle reniermée dans les limites relativement étroites qui circonscrivent le passé de cet état actuel? La matière, que la science moderne proclame naturellement indestructible,

(1) JouFFRET. Introduction à la théorie de Vénergie, p. 126.

est-elle si nécessairement liée aux changements et aux phénomènes actuels, que la supposer soumise, dans son éternel passé, à une infinité d'états successifs précurseurs de l'état présent, soit absurde ^ Nul, croyons-nous, n'oserait le prétendre.

Si le monde est éternel, nous conclurons donc, avec la science moderne, que la configuration actuelle de l'univers et les phénomènes qui s'y déroulent sont une de ces multiples phases qui ont successivement marqué son existence infinie.

D'ailleurs, ces arguments n'ont pas le privilège d'une absolue nouveauté. Ils ne sont qu'une expression renouvelée, mais en langage scientifique, de difficultés qu'Aristote (1) lui-même avait déjà rencontrées, et que saint Thomas a reprises dans plusieurs de ses ouvrages. « Dicendum, quod ponentes aeternitatem mundi, ponunt infinities aliquam regionem esse mutatam de inhabitabili in habitabilem et e con verso. Et similiter ponunt quod artes propter diversas corruptiones et accidentia infinitim fuerunt inventae et iterum corruptae. Unde Aristoteles dicit quod ridiculum est ex

(1) Aristoteles. Meteor. lib. I, c. 14, n. 30 et 31.

- ir»2 -

hujiismodi i)arliculMnl)Us mutât ionibus opiuionein accipere de novitaio imindi totius. » (1)

La conclusion ç^énûrale que nous croyons pouvoir dôgngor de ce long et laborieux examen, c'est celle-là même que l'Ange de l'Kcolo pose en thèse dans sa SomuK; théologi(pie : « Mundiim incœpisse sola fide tenetur, nec demcjnstrative sciri potest. r^ (2) Le monde a-t-il eu un commencement ? La foi seule nous donne à ce sujet une pleine et entière certitude. 'Mais il n'est pas au pouvoir de la raison humaine d'établir d'une manière péremptoire qu'il n'a pas un éternel passé.

Le mouvement successif et continu qui caractérise les évolutions de la matière, et avec lui le temps proprement dit pourraient être sans commencement et partant infinis.

Le temps finira-t-il ?

A cette question, il semble que depuis des siècles déj.M, l'Ange de l'Apocalypse ait donné une réponse définitive : « et^ lange... jura qu'il n'y aurait plus de temps désormais. « (3)

(1) Sum. theol 1^ p. q. XLVI, a. 2. ad 4uni.

(2) Sum. theol 1 ' p. q. XLVI. a. 2.

(3) Apoc. c. X, V. 5 et 6.

Mais le temps, avons-nous dit, se prend dans des acceptions diverses. Au sens strict du mot, il s'identifie avec le mouvement apparent des cieux ; au sens large, il se trouve concrétisé dans tout mouvement successif et continu (1).

Dans quel sens doit s'entendre cette parole biblique ? *"

La plupart des interprètes de ce texte sacré y voient l'annonce de la fin de la vie mortelle de l'homme ici-bas, et la cessation future du mouvement apparent des cieux, dont les révolutions nous fournissent la mesure commune du temps.

D'après cette interprétation théologique, le temps extrinsèque actuel aurait donc un jour une fin.

Appuyé sur des raisons d'ordre plutôt philosophique, saint Thomas arrive à la même conclusion. Le fait principal qui sert de base à son argumentation est la finalité du monde corporel. . Les transformations incessantes que subit la matière inorganique, dit-il, (fesseraient de se produire, si le soleil n'envoyait plus à la terre sa lumière et sa chaleur. Mais ces transformations mêmes sont essentielles à la vie et à la conservation des plantes. A leur tour, les plantes constituent la nourriture des animaux. Enfin, grâce à cet ensemble de créatures mises à sa disposition,

(1) S. Thomas. Sum. theol 1^ p. q. LXVII. a. j. ad 3um.

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riiomiiK' lui-m<'îme trouve les moyens d'entretenir sa vie et de multiplier son espèce.

En dernirre analyse, le mouvement apparent des cieux a pour raison d'être la vie temporelhî de l'espèce humain(i.

Mais cette multiplication de générations humaines ne peut être indéfinie. Elle aura pour terme une résurrection générale qui, en dotant l'homme d'immortalité et d'incorruptibilité, le dispensera à tout jamais de ses besoins actuels. Les révolutions célestes, désormais sans but, auront donc pris fin (1).

Cette vérité ihéologique et philosophique à la fois s'harmonise en tous points avec les prévisions de la science moderne.

D'ailleurs, si le monde actuel doit tinir un jour, rien d'étonnant que l'homme de science puisse pressentir les causes naturelles qui doivent préparer ce cataclysme final si clairement annoncé dans les écrits bibliques. (2) « Le soleil, dit M. de Lapparent, dont la condensation est déjà très avancée, ne trouvera bientôt plus, dans le rétré-

(1) SnpiJleme)itum. q. 91. a. 2; — Depotentia, q. V. a. 6. 7. 8. 9; - Cont Gent lib. IV. c. 86 et 87.

(2) Luc. XXI, 25; - Ad. Apost. II, 20; — Is. XIII. 13; — II. Petr. III, 10, 12.

cissement de son diamètre, une source suffisante pour l'entretien de sa chaleur... Le jour où l'extinction de l'astre central sera consommée, nulle réaction physique ou physiologique ne pourra plus s'accomplir sur notre terre, alors réduite à la température de l'espace et à la seule lumière des étoiles. " (1)

La cessation de l'état actuel de l'univers par le froid, c'est-à-dire par l'extinction du soleil, ou l'épuisement de toutes les énergies qui existaient en puissance dans le chaos initial, n'est du reste qu'une des hypothèses très plausibles émises par les hommes de science. Plusieurs causes, en eifet, pourraient précipiter la fin du monde bien avant l'avènement de cet état d'équilibre à tout jamais stable. Telle serait par exemple, la rencontre, reconnue d'ailleurs possible, de notre globe avec un astre quelconque circulant avec une vitesse plus ou moins grande ou de sens différent ; ce choc produirait un dégagement de chaleur suffisant pour le volatiliser. Ce serait la mort de l'univers par le feu (2).

Tel serait aussi réchauffement excessif et subit

(1) L APPARENT. La destinée de la terre ferme et la durée des temps géologiques {Rev. des Q. scient, juillet 1891).

(2) L'Astronomie, n» de novembre 1892. — Cfr. C. de Kh\-^ WAN, loc. cit., p. 15,

— ir>«i —

(lu soleil provofiué par un choc analogue qui transformerait la terre en une étoile temporaire ou la ferait disparaître par comb'istion.

Mais ces modes de dénouement final se rattachent à des causes accidentelles et ne jouissent, par conséquent, qu(3 d'une certaine probabilité.

L'hypothèse émise d'abord par Clausius sur la marche de l'univers vers un état d'équilibre stable, hypothèse directement démontrée par l'observation de notre soleil aussi bien que d'un bon nombre d'étoiles colorées, semble être la seule qui établisse avec une certitude scientifique que l'univers ne se meut pas dans un cycle éternel.

D'après les prévisions de la science moderne, le temps extrinsèque actuel, c'est-à-dire cette succession régulière des jours et des nuits déterminée par les relations qui rattachent notre globe au soleil enflammé, aura donc fatalement une fin.

Néanmoins, nous dépasserions la portée philosophique ou scientifique des arguments précités, si nous allions en conclure, qu'après la consommation des siècles, « le ciel enroulé comme les feuilles d'un livre ^ suivant le texte de l'Apocalypse (1) et la terre desséchée devraient h tout jamais rester dans cet état de mort.

(1) Apoc. c. VI, v. U.

Rien ne nous dit, en effet, que sous la main toutepuissante du Créateur, le ciel et la terre rajeunis et doués de propriétés nouvelles ne puissent renouer entre eux des relations plus stables, plus harmonieuses et plus grandioses que ne le sont leurs relations actuelles. C'est, d'ailleurs, le sens de la prophétie clairement exprimée dans les livres inspirés. « Je vis un ciel nouveau et une terre nouvelle, x^av le premier ciel et la première terre sont passés ^ (1).

Mais si cette commune mesure des durées temporelles, ou le temps extrinsèque, doit disparaître, en est-il de même des temps inbHnsèques concrétisés dans les mouvements ou les changements successifs des êtres contingents ?

A nous en tenir aux arguments scientifiques dont nous parlions tantôt, il est clair que la vie, et toutes les activités qui en sont les manifestations naturelles, cesseront un jour sur notre globe (2).

Tel aussi sera le sort de toutes ces transformations profondes que subit actuellement la matière

(1) Apoc. c. XXI, V. 1. — Item, Il Pétri, c. III, v. 13.

(2) Lapparent. Ija destinée de la terre ferme, etc. loc. cit. — Jeannin. (Nouvelles annales de philosophie chrétienne, févr. 1896). — Folie. (Bul. de VAcad. royale des sciences, S'^e série, t. 36).

iriorf^^'inique, cl dont le rusuluit imm'Mliat est la constitution de corps nouveaux ou la décomposition de substances complexes. Cette double voie, la voie synthétique qui, par une suite de combinaisons chimiques, donne à la matière élémentaire une complication toujours croissante, et la voie analytique, qui ramène progressivement ces composés lentement élaborés, à l'état de corps simi)les, cette double voie sera forcément fermée à la nature réduite à l'état d'équilibre stable.

Au reste, cette conclusion scientifique s harmonise parfaitement avec les données de la philosophie. La vie animale, dit saint Thomas, la vie végétative, les transformations essentielles de la matière brute, cesseront de se produire lorsque le soleil aura privé la terre de sa vivifiante influence, et que l'homme, en possesion d'une vie nouvelle, n'éprouvera pltis ses besoins actuels (1). Cependant, la cessation de cette catégorie de changements n'entraînera pas avec elle la disparition de tout mouvement continu.

Supposé réalisé pour notre globe Tétat d'équilibre final prévu par la science, les corps n'en conserveront pas moins leur énergie vibratoire invisible, c'est-à-dire, ces mouvements intramo-

(1) Depotentia, q. V. a. 5. 8. 9.

léculaires ou atomiques qui seront la forme définitive de l'énergie transformée.

Et si notre corps, un jour, comme l'atteste la foi, doit surgir de ses cendres et redevenir l'instrument d'une immortelle vie, lui aussi, malgré son incorruptibilité, possédera de nou^^eau des sens en pleine activité. Or, cette activité restant toujours essentiellement organique sera forcément successive et continue.

Pour la même raison, le corps même doué d'une vie nouvelle, réclamera toujours une place dans l'espace renouvelé et ne pourra se mouvoir que dans le temps (1).

Quoique les temps intrinsèques doivent disparaître, en grande partie, de notre globe, jamais ils ne seront donc complètement anéantis.

A ce point de vue restreint, il nous est permis d'affirmer que le temps ne finira plus (2).

(1) Supplementum, q. LXXXIV. a. 3.

(2) Nous regrettons de n'avoir reçu qu'au moment de mettre sous presse, l'excellent article publiéparle P. Sertillanges dans la Bévue thomiste, no de janvier 1898. Le lecteur y trouvera une discussion approfondie et du plus vif intérêt des arguments scientifiques qui tendent à prouver le commencement et la lin de l'univers.

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