‹ La notion de tempsChapitre 10 sur 24 · Solution théologique de ce problème · texte numérisé non relu

Solution théologique de ce problème

Lorsque l'on fait appel aux données de la Révélation, les doutes se dissipent aussitôt, car c'est une vérité de foi que l'univers n'a pas un éternel passé '). Nulle doctrine d'ailleurs n'est peut-être plus formellement exprimée dans les Ecritures. « Au commencement des temps, est il écrit à la première page de la Genèse, Dieu tira du néant les cieux et la terre » ^). « Et maintenant, dit Saint Jean, en parlant du Christ, glorifiez- moi de cette gloire que je possédais en vous, avant que le monde fût » ^). Avec le mouvement des êtres créés commença donc le temps intrinsèque propre à chaque corps Avec le mouvement apparent des cieux fut inauguré notre temps extrinsèque, commune mesure de toutes les <iurées temporelles. « Quia ante mundum motus non fuit, unde nec tempus » ^).

73. Objection. — Sans doute, lorsque par l'imagination nous nous reportons à cette époque lointaine, où l'univers allait sortir des mains créatrices de Dieu, nous sommes tentés de nous demander combien d'années, combien de siècles s'étaient écoulés avant l'apparition des mondes actuels. Il

') S. Thomas. De poteiitia, q. III, a. 14, ad 6""".

") S. JoANNis. Evang. C. 17. v. 5.

') Genesis. C. I. V. i.

*) S. Thomas. Suinm. theol. I, P. q. 46. a. 2.

nous semble qu'avant la création comme à l'époque actuelle^ les instants succédaient aux instants, les jours aux jours, ou du moins, si rien ne pouvait mesurer l'étendue de cette durée temporelle, qu'il existait cependant une succession régulière coïncidant depuis toujours avec l'immobile éternité de Dieu.

Ce temps que nous projetons ainsi au delà du monde actuel, n'est qu'une fiction de notre imagination.

Grâce à cette puissante faculté, il est en notre pouvoir de reculer à l'infini les limites du temps réel, et de combler par des créations imaginaires ce vide de toute réalité qui a . précédé l'apparition des créatures. Mais si avant l'avènement de l'univers, rien n'existait en dehors de l'être immuable de Dieu, il ne pouvait y avoir de succession véritable ni de durée réelle « Nec ante mundum fuit tempus reale, sed solum imaginarium, prout scilicet nunc possumus imaginari infinita temporum spatia œternitate existente potuisse revolvi ante temporis incœptionem. » ')

La même question, dit M. Farges dans son intéressante étude sur le temps, pourrait revêtir une forme plus embavrassante. « Avant la création du monde actuel, Dieu' pouvait assurément créer et puis anéantir un monde antérieur. Supposé qu'il l'eût fait, on nous demande par quel intervalle de temps ces deux créations auraient été séparées. » ^) Si aucun être, répond-il, jouissant d'une durée successive n'a existé dans l'intervalle de ces deux mondes présent et passé, il n'}' a eu entre eux aucun intervalle de temps... Les deux mondes supposés n'auraient eu entre eux aucun rapport temporel ; ils ne seraient ni immédiats, ni distants, mais indépendants ^).

Cette conception de la distance temporelle paraît défectueuse et inspirée par une crainte exagérée du temps absolu.

') S. THOilAS. De potentia q. III. a. i3. ad 20"^ — S. AUGUSX*NUS. De civitale Dei. Lib. I2. c. 15.11. 2.

') Farges. L'idée du continu d.ins l'espace et le temps, p. 259. ^) op. cit., pp. 259-260.

Qu'est-ce, en effet, qu'une relation de distance ? Nous disons que deux êtres sont distants l'un de l'autre lorsque, sans modifier en aucune manière leurs propriétés et leur position, il est possible d'intercaler entre eux une certaine grandeur. Dans l'hypothèse présente, il y aura entre le monde antérieur disparu et le monde actuel, une relation réelle de temps, si ces deux termes ont été réels et s'il existe une possibilité physique de placer entre eux une durée successive bien déterminée. Que des êtres soient venus, ou non, combler cet intervalle et relier ces deux mondes par une succession ininterrompue, n'importe, la possibilité physique reste la même, et avec elle la relation de distance temporelle.

Un exemple plus simple élucidera notre pensée. Supposé que l'année dernière, à pareille heure, Dieu ait annihilé le monde, et qu'à l'heure actuelle, il lui donne de nouveau l'existence ; pourquoi donc, entre le monde alors détruit et le monde actuellement renouvelé, la distance temporelle ne serait-elle pas exactement d'une année ? Pourquoi donc Dieu aurait-il pu dérouler, entre ces deux termes, une infinité de siècles ?

Si, comme on le soutient, ce vide peut être comblé par des durées temporelles aussi grandes qu'on veut, pourquoi, en fait, a-t-il été comblé par les événements qui en ont rempli le cadre ? Un vide illimité ne peut être rempli par une grandeur finie, limitée. Les événements dont le cours a mesuré une année n'ont pas créé, par leur existence, la possibilité physique de leur durée réelle, mais cette durée réelle d'une année devait combler ce vide, parce qu'elle était elle-même déterminée par une possibilité physique, savoir une distance finie, fixée dans son extension par des limites réelles.

74. Examen philosophique de ce problème. Opinion de saint Thomas. — Si la foi nous donne en cette matière une certitude absolue, s'il résulte clairement du témoignage des livres inspirés que la création de l'univers

s'est faite dans le temps, la raison peut elle, elle aussi, porter sur cette question un jugement aussi décisif?

On sait quelle fut, à ce sujet, la pensée du Docteur médiéval : bien que la raison, dit-il, puisse établir avec une entière certitude le fait de la création de l'univers, elle est cependant incapable de démontrer que cette création n"est pas éternelle et que le monde a réellement commencé. A ne consulter que la raison, il ne parait pas impossible que la série des êtres successifs, disparus au cours du passé, n'ait point de premier terme, et que le temps écoulé soit réellement infini ').

S. Thomas, on le voit, ne prétend nullement pouvoir démontrer la possibilité d'une création éternelle. Sa thèse est purement négative : jusqu'ici, dit- il, on n'est point parvenu à prouver par des arguments péremptoires que le monde et par conséquent le temps réel ont eu un commencement.

Page 1