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Le problème est-il réellement insoluble

Aussi longtemps que l'on fait appel au mouvement local pour déterminer l'uniformité du mouvement, il est impossible, nous semblé-t-il, d'éviter le cercle vicieux ; tôt ou tard il faudra supposer dans le mouvement employé comme mo3'en de vérification, l'uniformité qu'on se propose d'établir. Mais si le mouvement local est, de tous les mouvements, le plus apte à nous donner l'idée de temps ; si même^ comme le dit Aristote, notre intelligence puise son premier concept de temps dans les mouvements qui se déroulent autour de nous dans l'espace, est-il également certain que la première mesure temporelle soit empruntée au monde extérieur ? ^)

Que le temps cosmologique précède le temps psychologique, nous le comprenons sans peine : l'intelligence humaine est à la remorque des sens ; elle se porte donc vers le dehors avant de se replier sur elle-même. Mais une fois en possession de l'idée précise de succession continue, pourquoi ne pourraitelle pas en chercher la mesure dans des événements internes dont l'évaluation lui est plus facile par suite du caractère spécial que présentent ces phénomènes ?

') Cfr. De San. Cosmologia, p. 532 et seq. Lovanii. Fonteyn. 1881. — F.\RGES. La philosophie de H. Bergson. La notion de temps, p. 55. Paris, rue Bayard. 5. 191 2.

') H. PoiMC.VRK. La v.ileiLr de la science, p. 3S, Paris. Flammarion, 1908.

') Aristoteles. Naturalis Auscultatio7iis. Lib. VIII. 7. 9. — Cfr. W'UN- DERLE. Die Lehye des Aristoteles voti der Zeit. s. \i .{Philosophisches Jahrhuch. XXI B. 4. H. 1908).

Eh bien, c'est, croyons-nous, dans cette sorte de phénomènes qu'elle peut saisir l'équivalence de courtes durées sans devoir recourir à des moyens de mensuration qui la présupposent.

N'est-ce pas un fait indéniable que l'homme du peuple, privé de nos instruments techniques, parvient souvent à reconnaître l'égalité relative de petites durées temporelles ?

Nous aussi nous sommes le théâtre d'une multitude de mouvements directement sentis, affectés d'un caractère temporel.

Plusieurs de ces mouvements continus présentent même des alternances, généralement régulières, dont chacune nous laisse toujours la même impression. Tels sont, par exemple, les mou- • vements aUernatifs de la respiration, tel le rythme d'une phrase musicale. Cette alternance de mouvements sentis éveille facilement en nous l'idée de temps, puisqu'elle contient l'avant et l'après qui en constituent les parties essentielles. D'autre part, l'identité parfaite des sensations qu'elle produit en nous d'une manière continue, nous fait conclure spontanément à l'identité des causes qui les produisent. Chacune des phases de ce mouvement nous apparaît ainsi comme la reproduction fidèle de la phase antécédente, et la succession ininterrompue des sensations musculaires comprises dans le phénomène de la respiration, toujours identiques, constitue pour nous la répétition continue d'une même unité temporelle, d'un même mouvementmesure.

Cette mesure subjective vient-elle à varier sensiblement, grâce à une influence du dehors, ou par suite d'une disposition pathologique de l'organisme, ou même sous l'action de la volonté libre, le souvenir de l'état normal nous révélera les changements intervenus et nous permettra même d'en apprécier l'importance, au moins dans une certaine mesure.

L'équivalence de ces mouvements internes, au point de vue de leur durée, ne se détermine plus ici par les espaces parcourus, mais par l'identité des sensations qu'ils produisent. Tous d'ailleurs en conviennent, deux mouvements respiratoires de même profondeur et d'égale extension éveillent en nous

deux sensations différentes s'ils ne mettent pas le même temps à s'accomplir, si l'un est plus lent que l'autre.

Enfin, en possession de cette norme interne, l'intelligence peut juger de l'uniformité des mouvements externes, de leur lenteur ou de leur rapidité.

Pour élucider notre pensée, nous avons choisi les phénomènes de la respiration, mais les considérations émises s'appliquent, au même titre, à tout le domaine de la sensibilité. Lorsqu'un corps passe rapidement sous nos yeux, nous ne pouvons le suivre du regard qu'à la condition d'imprimer de multiples mouvements musculaires à notre organe visuel. S'il se déplace avec lenteur, ces mouvements musculaires successifs se répètent à des intervalles beaucoup plus grands, et la conscience nous atteste que pendant cette durée comprise entre deux mouvements, nous aurions pu effectuer un certain nombre de mouvements musculaires analogues aux premiers. Spontanément, nous en concluons que le premier mouvement est deux ou trois fois plus rapide que le second.

Or ce qui se passe en nous pour des mouvements différents, se reproduit aussi pour les différentes phases d'un même mouvement, rendant ainsi possible la perception de l'uniformité ou de la marche irrégulière d'un mouvement.

Cette méthode de ynensiiraiion de la durée temporelle, basée finalement sur l'identité ou la diversité des sensations et spécialement de certaines sensations musculaires, est aussi, pensonsnous, la première à laquelle l'homme recourt au début de sa vie intellectuelle. Il n'est peut-être pas téméraire de croire qu'il ne s'en affranchit jamais complètement durant le cours de son existence '). On en saisit facilement la raison. Nous ne perce-

■) Cfr. R. d'Allonxes. Rôle des sensulions internes {Revue de philosophie. t. 60, juillet à décembre 1905) p. 604. « Mille sensationsîconfusés, dit-il, nous viennent de la vie de notre corps, et ces sensations viscérales déroulent à des allures diverses leurs phases successives... Aussi pouvons-nous sans inconvénient nous arrêter assez longtemps de noter attentivement les existences et les successions du monde extérieur, le déroulement de nos états aflectifs

vous jamais les causes en elles-mêmes ; nous n'atteignons que des effets, d'où nous inférons l'existence, la nature et l'intensité des causes. Or parmi cette multitude d'effets dont nous sommes les témoins et les agents, il n'en est point pour nous de plus intimes que les sensations. Qu'elles soient dues à des influences internes, ou déterminées en nous par l'action des objets extérieurs, la conscience nous les renseigne avec une admirable fidélité. Dès lors, quoi de plus naturel que de rechercher dans les sensations elles-mêmes le critérium primordial qui nous permette de discerner l'intensité des causes auxquelles nous sommes soumis, la durée et l'uniformité de leur action ?

En résumé, l'homme possède, à notre avis, une sorte de sentiment du temps, en ce sens qu'il peut percevoir dans un caractère spécial de ses sensations la mesure et l'équivalence de petites durées temporelles. Deux sensations de même intensité nous paraissent cependant différer l'une de l'autre si elles s'accomplissent en des temps différents. L'effort déplo3'é fùt-il même identique au total, la différence de durée se ferait encore remarquer avec la même netteté.

Pour qui admet ce procédé ou cette norme interne, la détermination de l'égalité de deux intervalles de temps, ou si l'on veut, de l'uniformité d'un mouvement très court n'est plus un problème insoluble, car elle ne nous enferme pas nécessairement dans un cercle vicieux.

56. La mesure interne du temps exige comme complément naturel une mesure externe. — Mais pour être d'accord avec les règles de la logique, cette mesure interne ne présente-t-elle point, par contre, d'autres imperfec-

remplit la lacune et nous sommes exercés à l'appréciation approximative du temps objectif par la durée subjective... Indépendamment des horloges publiques et de notre montre personnelle, nous avons une clepsydre intime... tout un système d'avertisseurs chronométriques à rythmes variés, intestin, poumon, cœur, artères. »

tions qui la rendent complètement insuffisante, ou d'une utilité très restreinte ?

Il est clair d'abord que pareil moyen de mensuration nous fournit rarement des mesures d'une exactitude mathématique et que l'estimation d'une même durée peut varier avec les individus, les tempéraments lymphatiques ou sanguins, avec les dispositions subjectives et passagères d'une même personne.

Au surplus, si la nature ou l'art n'avaient mis à notre usage d'autres moyens d'évaluer une durée temporelle, il nous serait pratiquement impossible de mesurer des intervalles de temps même relativement courts, tels, les jours et les heures. Il nous faudrait fixer d'une manière continue notre attention sur nos activités internes et sur les phénomènes qui se déroulent autour de nous, compter sans interruption et sans distraction chacune de leurs phases successives afin d'en déterminer exactement le nombre. Assurément, nul ne voudrait s'astreindre à pareille besogne. II y a donc pour nous une nécessité pratique de faire appel à une mesure externe, constante, qui puisse, indépendamment de nous et même à notre insu, enregistrer les parties du temps écoulé.

Telle est la raison de l'emploi des horloges et des instruments chronométriques. La construction de ces mo3^ens de mesure repose sur ce principe, qu'une force qui agit constamment dans les mêmes circonstances physiques, tant intérieures qu'extérieures, possède toujours, pendant toute la durée de son action, une même intensité et produit par conséquent un mouvement uniforme. Une source d'énergie constante, appliquée à lever un poids constant, lui imprime donc une vitesse régulière^ toujours la même. D'où la conséquence^, que des distances égales, parcourues par le poids le long de la verticale, correspondent à des intervalles de temps égaux, et que cette verticale peut servir à mesurer le temps.

Dans l'horloge ordinaire à pendule, la descente d'un poids élève continuellement à la même hauteur, le poids du pendule <iui retombe. Ces petits travaux successifs prennent chacun sen-

siblement le même temps et un cadran en enregistre la suite et le nombre '). C'est le procédé généralement employé en mécanique pour déterminer l'unité de temps. L'unité la plus communément acceptée est la seconde, c'est-k-dire l'intervalle entre deux passages successifs, par la verticale, d'un pendule simple dont la longueur serait, à Paris, de 0,99384.

La pesanteur, il est vrai, n'est pas une force rigoureusement constante. Dépendante du mouvement de la lune, de la terre, du soleil et de l'ensemble du système céleste, elle subit des variations appréciables. Néanmoins, grâce à certaines conditions qui neutralisent ces influences perturbatrices, elle peut • être considérée comme une force relativement constante.

Les horloges et les instruments similaires ne fournissent d'ailleurs que des mesures partielles dont la régularisation se fait au moyen d'une mesure plus générale et plus constante, savoir, le mouvement apparent des cieux. « En fait, écrit H. Poincaré, les meilleures horloges doivent être corrigées de temps en temps, et les corrections se font à l'aide d'observations astronomiques; on s'arrange pour que l'horloge sidérale marque la même heure quand la même étoile passe au méridien. En d'autres termes, c'est le jour sidéral, c'est-à-dire la durée de rotation de la terre, qui est l'unité constante de temps. On admet, par une définition nouvelle substituée à celle qui est tirée des battements du pendule, que deux rotations- complètes autour de son axe ont même durée. Cependant, ajoute-t-il, beaucoup d'astronomes pensent que les marées agissent comme un frein sur notre globe, et que la rotation de la terre devient de plus en plus lente. Ainsi s'expliquerait l'accélération apparente du mouvement de la lune, qui paraîtrait aller plus vite que la théorie ne le lui permet, parce que notre horloge, qui est la terre, retarderait» ^).

■) Delbœuf, Notes sur la inécaniqtie (Revue de Métaphysique et de Morale, juin 1897).

') H. PoiNXARÉ, La valeur de la Science (La mesure du temps, p. 41, 1908).

Après avoir établi artificiellement une coïncidence aussi exacte que possible entre le mouvement diurne de la terre autour de son axe et le mouvement de nos instruments chronométriques, on divise en 24 parties égales l'espace parcouru pendant ce temps, sur le cadran, par l'aiguille indicatrice. Ce cadran, actuellement en usage, devient ainsi la mesure de la durée du mouvement apparent des cieux.

La rotation terrestre autour de son axe exprime donc cette quantité de durée que nous appelons « un jour », comme le mouvement de la terre autour du soleil concrétise l'intervalle de temps que comprend «une année ».

57. Objection. — Nos moyens techniques de mensuration, l'étude même la plus attentive de nos sensations internes peuvent-ils jamais nous donner la certitude absolue que nos intervalles de temps réputés égaux le sont en réalité? Qui nous dit que les instruments chronométriques les plus perfectionnés ne sont pas soumis à l'influence de certaines causes inconnues qui, en fait, modifient leur mouvement, mais dans des limites imperceptibles pour nous? En un mot, les causes sont-elles constantes même pendant une durée très courte ? Une sorte de scepticisme ne serait-il pas ici de bon aloi ? .

A un point de vue purement théorique, cette difficulté est indéniable. Pratiquement, elle est sans importance aucune. Qu'en réalité, entre deux intervalles de temps reconnus égaux par les hommes de science^ il puisse exister une certaine différence imperceptible par nos sens et incommensurable par nos instruments de mesure, nous le concédons volontiers. Mais puisque cette inégalité échappe aux prises de nos organes sensoriels et de nos intelligences^ la question de son absolue possibilité ne présente plus aucun intérêt.

58. Quelles sont les réalités mesurables par le temps? — On distingue deux sortes de mesure : la mesure intrinsèque et la mesure extrinsèque. La première est em-

pruntee à la réalité même qu'il s'agit de mesurer : par exemple, une partie d'un mouvement uniforme prise pour unité temporelle, nous donne, par sa répétition, la mesure de la durée totale de ce mouvement. La seconde, au contraire, est étrangère à la chose mesurée ; c'est le temps interne, inhérent à un mouvement choisi, considéré comme mesure de la durée des autres réalités.

Du point de vue pratique, il n'y a qu'un seul mouvement qui porte en lui-même sa mesure temporelle ; c'est le mouvement apparent des cieux, ou si l'on préfère, le mouvement de la terre autour de son axe et autour du soleil. A cause de son uniformité constante, nous pouvons identifier le mouvement avec le temps en sorte que la grandeur du mouvement correspond adéquatement à la grandeur du temps, une unité de l'un est équivalente à la même unité de l'autre.

Ce mouvement rotatoire de la terre dont la durée nous est fournie par le nombre interne des parties identiques qu'il contient, constitue la mesure externe générale, unique de toutes les autres durées. Aussi, lorsque les scolastiques considèrent le temps comme mesure, ils n'hésitent pas à l'identifier avec le mouvement apparent des cieux : « Tempus autem est numerus primi mobilis secundum prius et posterius. Motus autem primi mobilis, scilicet ultimi C9eli,quia est regularissimus et simplicissimus omnium motuum, ideo quantitas ejus successiva estregularissima et simplicissima omnium aliarum quantitatum successivarum. Et ideo applicando illam ad omnes alios motus, qui, ut dictum est, siiccessivi sunt, certificamur de duratione ipsorum» '). «Tempus est mensura extrinseca omnium, prœterquam ipsius tantum in quo est sicut in subjecto et idem est motus primus » ^).

Le mouvement apparent des cieux possède donc^ à raison de son cours uniforme, de sa constance, de l'étendue de ses mani-

■) S. Thomas, Opusc, Logica Suiiima, Tract. III, c. 7. ') S. Thomas, Opusc, De bistantibus, c. i.

festations, un double privilège : il a, en lui-même, la mesure de sa grandeur temporelle; en lui, les deux quantités de mouvement et de temps se trouvent identiques. En second lieu, il est la seule mesure extrinsèque pour la détermination de toutes les autres durées temporelles. De là vient l'énorme importance qu'on lui attribue.

Mais ce temps typique mesure-t-il, au même titre et de la même manière, toutes les durées des êtres créés ?

A parler rigoureusement, le mouvement continu est seul susceptible de mesure temporelle : en lui seul se vérifie la règle qui exige une similitude de nature entre la mesure et la chose mesurée. Constitué de parties qui s'écoulent les unes après les autres et ne peuvent jamais jouir d-'une existence simultanée, le temps appartient à la quantité successive continue, et ne peut donc mesurer que la succession réelle au sein de la continuité^, en un mot, le mouvement. «Tempus, dit le Docteur médiéval^ primo et per se est mensura motus : alia autem non mensurantur nisi per accidens. Mensuratio enim proprie debetur quantitati : cujus ergo quantitas tempore mensuratur, illud proprie mensuratur tempore » ').

Le mouvement local^ sous toutes ses formes, les mouvements qualitatifs et quantitatifs de la matière minérale ou vivante, tels sont donc les seuls phénomènes qui se passent réellement dans le temps et sont réellement soumis à sa mesure.

Pour les motifs énumérés plus haut, la mesure temporelle ne s'applique pas rigoureusement à la durée des substances corporelles.

L'existence d'un corps ne comporte point de succession réelle. Toujours identique à elle-même depuis son origine jusqu'au moment de sa destruction, elle ne nous offre qu'un « présent » permanent où ne se retrouvent ni la continuité ni la quantité fluente, essentielles au temps véritable. « Mobilia, quantum ad id quod sunt, sicut homo aut lapis, non mensurantur tempore,

■) S. Thomas, Physic, lib. IV, lect. 20.

quia essentiel eorum est in quolibet nunc temporis nec habet prius et posterius sive successionem, unde his respondet nunc temporis sed non tempus » ').

Cependant, bien qu'elle n'ait aucun caractère quantitatif, la durée de ces êtres se mesure par le temps à raison de son étroite parenté avec la durée temporelle. La substance corporelle est le sujet naturel d'une foule de mouvements successifs, continus et possède une existence doublement limitée. On 3' rencontre donc, sinon en elle-même, au moins dans ses manifestations, des notes qui la soumettent à l'empire du temps, non pas directement sans doute, mais en ce sens que la coexistence ou la durée permanente de l'être corporel peut s'exprimer par la durée réellement temporelle des changements dont cet être est le théâtre.

« Mobile considerari potest quantum ad suum esse substantiale, aut quantum ad suum esse quod habet in motu, quod est suum moveri. Si consideratur primo modo, sic non mensuratur tempore, secundo autem modo mensuratur tempore : moveri enim mobilis non est totum simul, sed successivum » '').

Le temps peut aussi, de la même manière, c'est-à-dire secondairement, mesurer le repos d'un être.

Loin d'exclure tout mouvement, le repos ne se comprend que chez un être naturellement destiné au mouvement. « Tempus enim mensurat non solum quas transmutantur in actu, sed etiam quce sunt transmutabilia. Unde non solum mensurat motum, sed etiam quietem ; quae est ejus quod natum est moveri et non movetur » ^). Ici encore, la durée permanente, parce qu'elle n'est pas totalement étrangère au mouvement, s'exprime par une quantité temporelle coïncidante.

Le temps peut-il mesurer nos actes psychiques?

S'il s'agit des activités propres à la vie animale, telles les sensations, les appétitions et cette catégorie d'actes appelés géné-

') S. Thomas, Siim. Theol., I p., q. X, a 14. ') S. Thomas, Opusc, De Tempore, c. III. ^) S. Thomas, Sîmi. Theol., I p., q. X, a. 5.

ralement aujourd'hui émotions, nul doute que tous ces actes constituent un champ d'appHcation de la mesure temporelle. Quelle que soit leur supériorité sur les activités du végétal et du minéral, ces actes psychologiques dépendent essentiellement de la matière et doivent par conséquent en épouser le caractère quantitatif. D'ailleurs, la conscience elle-même constate une véritable succession, un développement progressif dans les phases de leur formation. Bien que leur nature qualitative ne nous permette pas de leur attribuer une évolution identique à celle du mouvement local, on y distingue néanmoins une quantité intensive, un continu réel qualitatif comportant des degrés et soumis partant à la mesure temporelle.

Ainsi en est-il non seulement de la série de ces actes, mais de chacun d'eux pris isolément.

La vie psychique comprend encore d'autres activités^ caractéristiques de la vie rationnelle, notamment les actes de pensée et de volition.

Considérés en eux-mêmes, pareils actes spirituels ne présentent plus aucune note distinctive de la durée temporelle ; mais il existe des relations intimes entre nos activités intellectuelles et nos activités sensibles. Jamais de pensée sans image, dit un aphorisme scolastique. Et ces images nécessaires à la formation de la pensée concourent d'une manière tout aussi efficace à la mise en relief des liens qui unissent les pensées entre elles. Notre vie supérieure se montre de la sorte extrinsèquement dépendante de notre vie organique et l'on comprend que le temps qui régit et imprègne si intimement celle-ci, exerce indirectement une certaine répercussion sur celle-là.

« In actionibus autem anim^, dit Thomas d'Aquin^ licet non sit transmutatio ex parte ipsius animée, tamen est transmutatio ex parte phantasmatum, per quorum naturam in cogitationibus animas est continuum et tempus. Et ideo anima in suis cogitationibus percepit successionem continuam et apprehendit prius et posterius in ea, et in hoc consistit ratio

temporis : tempus enim est nunierus piioris et posterions in motii. » ')

Le temps mesure donc les actes psychiques supérieurs, mais indirectement.

Enfin, les substances spirituelles sont complètement réfractaires à toute mesure temporelle.

Qu'on examine leur être substantiel, leurs propriétés naturelles ou leurs activités vitales, on n'y découvre plus aucun élément quantitatif auquel le temps puisse s'appliquer. La série de leurs actes d'intellection et de volition forme bien encore une série successive, mais l'élément fondamental du. temps objectif, la continuité ne se trouve ni dans les actes pris isolément, ni dans leur enchaînement. Tout au plus, peut-on leur attribuer, dans un sens analogique, un temps discret qui n'est en somme que de la poussière du temps ').

La durée de là substance angélique, totalement soustraite à tout changement interne et destinée à une immortelle vie, s'appelait, dans le langage scolastique, l'éviternité ou Vœvum.

Néanmoins, comme nous ne pouvons concevoir la durée que sous forme de succession, c'est encore par le temps que nous mesurons leur coexistence avec les changements successifs et continus d'ici-bas. Comme le dit saint Thomas, cette mesure temporelle qui est forcément partielle, puisque la durée de l'ange n'aura pas de fin, ne nous exprime rien de plus qu'une simple concomitance ^;. Prise dans sa totalité, la vie de l'Ange est même en dehors du temps. « Illud solum mensuratur tempore quod habet principium et finem in tempore » "*).

') S. Thomas, Opusc. De Ins(a?t/ih/s, c. I.

") S. Thomas, Opusc. Be histantibus, c. I ad finem.

') S. Thomas, Opusc. De Instayitibus, c. IV. « Tempus enim nostrum concomitanter se habet ad Angelum, ratione aevi cui tempus nostrum est adjunctum. »

") S. Thom.\s, Opusc. De Instatiiibus, c. I.

lOI

Si donc, ainsi que le cro5'ait Aristote^ le monde était éternel, il aurait coexisté avec le temps, sans être cependant dans le temps, parce que nulle mesure temporelle ne pourrait épuiser la durée de son existence ; l'infini ne pouvant être compris dans les limites d'aucune mesure concrète.

ARTICLE m La réversibilité du temps

69. Exposé du problème. — Le temps passé ne revient plus. Ce vieil adage nous paraît, à première vue, tellement évident qu'il semble oiseux d'en examiner le bien fondé. Cependant, le temps passé ne pourrait-il pas revenir! Ce problème a été soulevé à l'occasion d'un travail de M. Breton sur la réversibilité du mouvement matériel ').

L'auteur part d'un théorème de mécanique qu'il formule comme suit : « Connaissant la série complète de tous les états successifs d'un système de corps, et ces états se suivant et s'engendrant dans un ordre déterminé, du passé qui fait fonction de cause à l'avenir qui a le rang d'effet, considérons un de ces états successifs, et, sans rien changer aux masses composantes, ni aux forces qui agissent entre ces massés, ni aux lois de ces forces, non plus qu'aux situations actuelles des masses dans l'espace, remplaçons chaque vitesse par une vitesse égale et contraire... Nous appellerons ce\a. réverlir les vitesses; ce changement lui-même prendra le nom de réversion et nous appellerons sa possibilité, réversibilité du mouvement du S3'Stème...

« Or, quand on aura opéré (non dans la réalité mais dans la pensée pure) la réversion des vitesses d'un système de corps, il s'agira de trouver, pour ce système ainsi réverti, la série complète de ses états futurs et passés : cette recherche sera-t-elle plus ou moins difficile que le problème correspondant pour les états successifs du même sv'stème non réverti ? Ni plus ni moins, et la solution complète de l'un de ces deux problèmes donnera celle de l'autre par un changement très simple, consistant en

') Breton, cfr. Les Mondes, décembre 1875, cité par Carbonnelle, dans Les confins de la science et de la philosophie, i vol., pp. 333 et suiv., Bruxelles, Albanel.

termes techniques, à changer le signe algébrique du temps, à écrire — / au lieu de -j- t, et réciproquenrent.

« C'est-à-dire que les deux séries complètes d'états successifs du même système de corps différeront seulement en ce que l'avenir deviendra passé, et que le passé deviendra futur. Ce sera la même série d'états successifs parcourue en sens inverse.

« La réversion des vitesses à une époque quelconque révertit simplement le temps; la série primitive des états successifs et la série révertie ont, à tous les instants correspondants, les mêmes figures du sv'stème avec les mêmes vitesses égales et contraires. »

60. Objection contre la théorie scolastique du temps. — Le problème^ on le voit, se trouve exposé en termes précis, et la difficulté qu'il soulève est digne d'attention. Si comme nous le soutenons, le temps objectif et réel s'identifie avec le mouvement et notamment avec le mouvement local ; si d'autre part, l'ensemble des mouvements de l'univers est réversible, rien ne s'oppose, semble-t-il, à ce que l'avenir devienne le passé et que le passé à son tour se substitue au futur.

L'ordre de succession des parties temporelles qui nous paraît définitivement fixé ou immuable ne le serait donc plus !

La théorie qui entraîne pareilles conséquences n'est-elle pas du même coup condamnée ?

61. Opinion de divers auteurs sur la réversibilité du temps conçue sous la forme de la réversibilité de l'univers. — Dans la suite de son travail, M. Breton étudie l'application de la théorie de la réversibilité au monde des êtres matériels et à celui des êtres vivants.

Les difficultés d'une semblable réversion dans la série des phénomènes purement matériels lui paraissent tellement grandes qu'il la regarde comme irréalisable.

Quant au règne végétal et animal, quelques cas de réversion

suffisent à faire ressortir, dit-il, toute l'absurdité de l'hypothèse.

Dans le régne végétal, nous verrions, au cours de la réversion, une poire tombée « qui se dépourrit, qui devient fruit mûr, qui se recolle à son arbre, puis fruit vert, qui décroît, et redevient fleur flétrie, puis fleur semblable à une fleur fraîchement éclose, puis bouton de fleur, puis bom-geon à fruit, en même temps que ses matériaux repassent les uns à l'état d'acide carbonique et de vapeur d'eau répandue dans l'air, les autres à l'état de sève, puis à celui d'humus ou d'engrais ».

Dans le règne animal, nous verrions « les débris des os et de la chair de la proie qui reviennent de l'estomac du carnassier dans sa bouche, pour se reconstruire entre ses dents et reconstituer la proie toute vivante, puis.... les deux bêtes se mettant à courir à reculons, le carnassier s'enfuyant aftamé devant le derrière de son ex- proie ».

M. Breton n'ajoute donc aucune foi à la possibilité physique de la réversion du monde matériel ; mais puisqu'un simple changement dans le signe du temps rend cette réversion possible et même nécessaire, il faudrait, d'après l'ingénieur français, « introduire dans l'emploi mathématique du temps, une condition expressément manifestée par la notation qui ne permette plus de confondre le passé et l'avenir » ').

Carbonnelle ne partage pas complètement les idées de M. Breton sur la réversibilité du monde matériel. Pour lui, bien que ces réversions soient très improbables et pratiquement impossibles, on ne peut cependant affirmer qu'elles le sont aussi théoriquement.

« Le phénomène direct, dit-il, a toutes les chances pour lui, parce qu'il consiste dans la dispersion de l'énergie visible en une multitude quelconque de mouvements divers ; le phénomène réverti n'en a aucune, parce qu'il consiste dans la concentration régulière, en un mouvement visible déterminé, d'une multitude énorme de petits mouvements qui peuvent

') Breton. Cfr. Les Mondes, décembre, 1875.

exister d'une infinité de manières sans avoir aucune tendance à la concentration.... les phénomènes révertis exigent souvent le concours d'un nombre presque infini de circonstances indépendantes, et c'est cela qui les rend improbables... dans la plupart des cas la moindre influence e.vtérieure suffirait pour empêcher le phénomène ».

Mais après tout, ajoute-t-il, le phénomène étant théoriquement possible, on ne paut refuser au Créateur le pouvoir de le réaliser ').

Au lieu d'examiner la question de la possibilité purement théorique de l'univers, M. Brunhes se demande si le monde laissé à lui-même n'est pas destiné par ses propres lois à revenir toujours à son point d'origine après certaines périodes plus ou moins longues.

« On aurait donc, dit-il, ce résultat : qu'au bout d'une période suffisamment longue, l'ensemble des atomes, l'ensemble des éléments qui forment le monde, auraient repris la position qu'ils occupent aujourd'hui ; qu'il y aurait, dans l'avenir, un jour où le monde repasserait par l'état actuel, et que ce jour se reproduirait même, dans l'avenir, un nombre indéfini de fois... nous remonterons au point de départ, d'oi^i nous repartirons pour un nouveau cycle de transformations que rien n'arrête, et qui sont sans fin ».

Cette conclusion qui se dégage de certaines hypothèses scientifiques ne plaît pas au savant français. Il la rejette même au nom de l'expérience et des lois de la physique. « L'existence, dit-il, de phénomènes physiques qui, en eux-mêmes, sont irréversibles, la loi de la dégradation de l'énergie condamnent cette conclusion » '). Cette dernière, on le sait, nous dit que si la somme globale de l'énergie reste constante, l'énergie utilisable diminue constamment au profit d'énergies sans valeur,

■) P. CarbO.nwelle. Les Confins de U scie?ice et de la philosophie, p. 343 et suiv. Bruxelles, Albanel.

•) Brunhes. La Dégradation de l'Energie, p. 326. Paris, Flammarion,

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en sorte que le nombre des transformations possibles décroît progressivement.

M. Boltzmann n'est pas aussi catégorique.

Sans doute, pour lui aussi, l'expérience nous révèle l'irréversibilité de la durée pour tous les phénomènes que nous connaissons. Pour lui aussi, « la thermodynamique générale est indissolublement liée à l'irréversibilité absolue de tous les phénomènes naturels sans restriction ■». Chaque état de l'univers diffère de tout état antérieur par une valeur de l'entropie sensiblement plus grande. D'où la conséquence, que les phénomènes seront de plus en plus ternes et que toute restauration de l'ancienne valeur de l'énergie utilisable deviendra impossible.

Mais « on avouera, dit l'auteur, qu'il n'est guère satisfaisant de considérer « /«m;-/, comme absolument nécessaire, l'extension à l'univers tout entier d'une telle conclusion basée sur l'expérience. La découverte d'un expédient satisfaisant à tous égards.... paraît bien désirable ». ')

62. Examen critique de ces opinions. — La raison invoquée plus haut par Carbonnelle pour démontrer l'impossibilité pratique de la réversion de l'univers est^ sans conteste, d'une grande valeur. Il est très peu probable qu'une énergie unique éparpillée en une multitude presque infinie de petits mouvements, aux orientations et aux formes les plus diverses, sans aucune tendance à la concentration, puisse être restaurée par la convergence spontanée et harmonieuse de tous ces mouvements éparpillés.

Mais, à notre avis, cette critique n'est pas assez radicale.

Pour s'être inspiré d'une conception toute mécanique de l'univers, le P. Carbonnelle, logique d'ailleurs avec lui-même, a dû reconnaître la possibilité au moins théorique de la réversion dans le monde matériel.

') BoLTZMANX. Leçons sur la tliéoyic des gaz. Traduction Galloiti et Bénard. Paris, Gauthier- Villars, 1905.

Or cette possibilité s'impose-t-elle ? Nous ne le cro3^ons pas.

Si un univers, uniquement régi par les lois du mouvement ne l'exclut point^ il en est tout autrement de notre univers considéré dans ses éléments constitutifs. Il comprend, en effet, non seulement des agents mécaniques, mais, comme le disait Aristote, des natures adaptées à des buts, orientées dans un sens déterminé par un principe interne de finalité. Or quand il s'agit de tels agents, un simple changement de vitesse ne suffit plus pour la reproduction fidèle, mais dans un ordre inverse, des phénomènes passés ; car, aussi longtemps que ces natures conservent leurs caractères essentiels, il est impossible d'en tirer des phénomènes opposés à leurs inclinations naturelles. D'autre part, les modifier pour les adapter à leurs activités nouvelles, c'est sortir des données du problème à résoudre ; c'est substituer un autre monde au monde prétendument réverti.

La critique de M. Brunhes est plus pénétrante en ce sens qu'elle nous fait connaître la loi physique qui rend impossible la reconstitution intégrale des formes d'énergie disparues au cours du passé. Une fois admis que la somme des énergies utilisables, nécessaires par conséquent pour des transformations nouvelles, subit une diminution constante et inévitable, il y a impossibilité à ce que le monde rebrousse chemin et remonte de lui-même vers son origine.

Mais cet obstacle à la réversion complète de l'univers, étant d'ordre physique, il serait illogique d'en conclure qu'il n'est pas au pouvoir du Créateur de le surmonter, si toutefois pareil obstacle était seul en cause. La possibilité théorique de la réversion dont parle Carbonnelle, resterait donc entière.

63. La preuve de l'irréversibilité de l'univers n'entraîne pas encore la preuve de l'irréversibilité du temps. — Quoiqu'il en soit de ces opinions sur la réversibilité du monde matériel, la question de la réversibilité du temps ne se trouve pas encore résolue. Qu'importe-t-il que notre

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univers actuel ne puisse se prêter à une réversion complète, soit à raison de ses propres lois, soit pour des causes étrangères ! l.'ordre de succession temporelle qui détermine pour toujours et sans retour possible, le sens suivant lequel se produit l'écoulement des parties du temps, cet ordre, disons-nous, sera-t-il moins compromis s'il est prouvé qu'un mouvement, même isolé, peut être réellement rés'erti ? L'être concret du temps ne réside-t-il pas tout entier dans le mouvement ? « Ex motu autem, dit avec raison saint Thomas, causatur prius et posterius in tempore. » ') La réversibilité de l'un n'impliquet-elle pas celle de l'autre ? Pourquoi donc le passé ne pourrait-il pas se substituer au futur ?

Que la vraie solution du problème suppose, non pas l'irréversibilité du monde entendue au sens scientifique du mot, mais l'irréversibilité absolue de tout mouvement, c'est ce qu'ont très bien compris certains philosophes, adversaires d'ailleurs de l'opinion thomiste, notamment le P. de San. Aussi, dans le but d''établir l'irréductibilité du temps au mouvement, et, par là, la fausseté de la théorie aristotélicienne, ce savant philosophe s'est efforcé de démontrer que tout mouvement est susceptible d'une véritable réversion.

Les parties du mouvement, dit-il, ne sont pas reliées entre elles par une relation fixe et invariable d'avant et d''après ; elles sont indifférentes à l'égard de leur mode d'enchaînement. Si, par exemple, un corps en mouvement parcourt l'espace situé entre A et B, et revient ensuite de B en A avec la même vitesse, les mêmes « ubications », c'est-à-dire les mêmes réalités accidentelles qui constituent le premier mouvement en donnant au corps ses positions successives dans l'espace^ constitueront aussi le second mouvement. Les deux mouvements ne se distingueront que par l'ordre de succession de leurs parties : chacune des positions du mobile appelée antérieure dans le premier mouvement, s'appellera postérieure dans le second ; l'ordre sera

') S. Thomas. Opusc. De Tctnpore, c. IV.

renversé ou réverti, sans que soit modifiée en rien la réalité ontologique de ces mouvements, ou plutôt, sans qu'aucune atteinte ne soit portée à leur identité objective.

N'est-ce pas la condamnation de l'hypothèse qui prétend concilier l'irréversibilité du temps avec l'identification du mouvement et de la durée temporelle ? ')

64. Solution du problème. Le temps réel est irréversible. Preuve. — A notre avis, ni la réversibilité d'un mouvement isolé, telle que l'entend De San, ni la réversibilité même de l'univers, fût-elle d'ailleurs ph3'siquement réalisable, ne compromettent l'irréversibilité absolue d'une durée temporelle quelconque. Le passé restera forcément et toujours le passé ; la place actuellement occupée par chacune des parties du temps qui fuit derrière nous ne subira jamais de changement.

Pour nous en convaincre, considérons l'idée de mouvement dans sa relation avec celle d'espace. Cette grandeur, on le sait, est une des espèces de la quantité permanente.

Que si nous comptons les parties d'un espace déterminé les unes après les autres, nous pouvons, à notre gré, les désigner par les termes d'avant ou d'après, sans introduire par ce choix aucun changement dans leurs caractères individuels. D'ellesmêmes, elles ne réclament aucune de ces désignations de préférence à une autre : celles-ci leur sont extrinsèques ; elles dépendent uniquement du point fixe à partir duquel nous commençons notre énumération. Après avoir placé notre point de départ à gauche, voulons-nous le placer à droite, toutes les parties antérieures aux autres dans la première énumération deviendront postérieures dans la seconde.

Or il est évident que ce renversement d'ordre est simplement

■) De San. Instilutiones Metaphysicœ specialis. T. i. Cosmologia. De Temporc. Lovanii, Fonteyn. 1886.

inentcil et laisse inchangé l'ordre intrinsèque des parties spatiales.

D'où vient cette indifférence !

De ce que les parties de l'espace se trouvent dans un ordre de juxtaposition simultanée et nullement dans un ordre de succession.

Supposons maintenant le même espace parcouru par un corps ; nous assisterons h un changement radical des relations caractéristiques de l'espace. La prise de possession des parties spatiales par le mouvement fixe un ordre objectif, absolument indépendant de nous, essentiel aux parties de ce mouvement.

La succession, en effet, n'est plus ici une désignation purement extrinsèque, étrangère à la réalité des parties qui se succèdent, partant variable au gré de chacun. Elle établit elle-même des relations internes sans lesquelles aucune de ces parties n'est même pas concevable.

Voici, par exemple, une partie d'un mouvement concret qui actuellement se réalise. En quoi donc consiste son individualité ?

En un accident réel affecté d'une double relation objectivement déterminée. Cette partie est essentiellement, en tant qu'appartenant à ce mouvement, le complément intrinsèque de telle partie qui la précède, comme elle sera complétée par telle partie qui la suit. Pas de mouvement concevable sans cette double relation ; pas de mouvement concret possible, si chacune de ses parties ne trouve pas les deux éléments essentiels à sa réalisation, savoir, telle puissance actuellement actualisable, tel acte ultérieur dont elle doit être elle-même complétée. Changer ces relations, renverser leur ordre, c'est détruire du même coup ce mouvement, en enlevant à ses parties leurs notes constitutives ; ou si l'on veut, c'est supposer un nouveau mouvement substitué au premier.

Or la relation temporelle de l'avant et de l'après étant identique à l'ordre de succession du mouvement, il en résulte

que l'enchaînement des parties temporelles est aussi irréversible que celui du mouvement.

D'ailleurs, cette analyse du mouvement est en tous points confirmée par les procédés qu'emploie la mécanique pour individualiser un mouvement concret. S'agit-il de décrire un mouvement isolé, la mécanique a toujours soin d'indiquer parmi les éléments essentiels, la direction et le sens de ce mouvement. Qu'est-ce donc que cette direction sinon l'ordre suivant lequel se réalisent les diverses parties constitutives de ce déplacement

local ?

Si telle est la constitution réelle du mouvement, il est clair que tout changement de direction entraîne avec lui un nouvel ordre de succession et partant un nouveau mouvement. Dès lors, dans le cas cité plus haut d'un mobile, qui après avoir parcouru un certain espace, rebrousse chemin et revient à son point de départ, nous nous trouverions en présence non pas d'un seul et même mouvement, mais de deux mouvements essentiellement distincts. Les temps exprimés par chacun d'eux, le seraient au même titre, et toutes les parties temporelles du second seraient aussi consécutives aux parties du premier.

Les ubications ou positions spatiales du premier mouvement, dit De San, sont identiques à celles du second, avec cette seule différence qu'elles sont réalisées dans un ordre inverse !

D'abord cette restriction justifierait déjà notre thèse, puisque de la différence de direction résulte nécessairement une diversité de mouvements et partant de durées temporelles.

Mais nous devons, croyons-nous, nous inscrire en faux contre cette assertion qui identifie les parties du mouvement direct avec les parties du mouvement réverti. Sans doute, les espaces parcourus en sens inverse sont identiques; les « ubications » au contraire ne sont que semblables. Les réalités accidentelles qui à chaque instant donnent au corps en mouvement telle place déterminée dans l'espace, n'ont qu'une existence éphémère ; à mesure que le corps se déplace, elles naissent et disparaissent,

se succèdent sans interruption comme les positions toujours changeantes qui en résultent.

Lorsque le mobile est arrivé au terme de sa course, que reste-t-il de ces ubications ?

Plus rien, si on en excepte la dernière sans laquelle le mobile ne serait même plus localisé dans l'espace. Le corps vient-il à rebrousser chemin, une série nouvelle d'ubications ou positions semblables aux premières, mais absolument distinctes de celles-là, marquera les diverses étapes de ce mouvement de recul. Il serait puéril de s'imaginer que les ubications accidentelles séparées de leur sujet, attendent dans l'espace le passage du mobile pour en fixer à nouveau les positions successives. Toute la réalité du premier mouvement est donc disparue à jamais, et avec elle les parties temporelles dont elle a déterminé la succession.

Ainsi en serait-il, si un corps parcourait deux fois le même espace, dans le même sens, et avec la même vitesse. Ces deux mouvements consécutifs seraient en tous points semblables l'un à l'autre, mais de réalité différente, et les relations intrinsèques qui rattachent chacun de ces mouvements à ceux qui l'ont précédé ou vont le suivre, fixeraient un ordre temporel réellement immuable.

A parler rigoureusement, aucun mouvement n'est susceptible de réversion, car chacun a son individualité propre, essentiellement passagère, et le mouvement que nous appelons réverti, constitue toujours en réalité un mouvement nouveau qui ne peut même être effectué qu'après la disparition totale et sans retour de celui dont il est censé opérer la réversion.

Ce n'est donc qu'au sens large du mot qu'il peut être question de réversibilité. Avec cette réserve, rien ne nous empêche, par exemple, de considérer comme réverti le mouvement régressif réalisé par un corps avec une vitesse égale et contraire à celle du mouvement progressif antérieur.

Enfin dans l'hypothèse d'une réversion complète de l'univers matériel, il se produirait une série de phénomènes en tout sem-

blables aux phénomènes du passé, mais la similitude des éléments sériés en ordre inverse ne supprimerait en rien la distinction réelle de ces séries. La série entière des phénomènes révertis serait totalement nouvelle et consécutive à celle des phénomènes directs; elle n'aurait que le privilège de lui ressembler. Mais qu'importe que les événements dont nous sommes les témoins, se présentent à nous avec des caractères absolument nouveaux, ou soient des copies fidèles du passé, le temps n'en continuera pas moins sa course.

65 La fixité des relations temporelles est-elle dépendante du principe de causalité? — Pour rendre compte de l'irréversibilité du temps, plusieurs auteurs croient nécessaire d'identifier la relation temporelle avec la relation causale. A leur avis, si l'avant ne peut jamais devenir l'après, l'unique raison en est, que l'avant doit être considéré comme cause et l'après comme effet. Comme il est essentiel à la cause de précéder son effet, il devient impossible que cette relation causale soit renversée.

Telle est, on le sait, la théorie Kantienne. J'ai conscience, dit Kant, que mon imagination place les phénomènes les uns après les autres, mais rien ne me dit, que dans l'objet lui-même, tel état qui m'apparaît antérieur précède réellement celui qui me semble en être la suite. Dans cette perception, les rapports objectifs des phénomènes demeurent donc indéterminés. « Pour que ces phénomènes soient déterminés au regard de l'intelligence, le rapport entre les deux états doit être pensé de telle manière qu'il devienne nécessaire, savoir, que la priorité appartienne nécessairement à Tun et la postériorité à l'autre, sans qu'on puisse jamais modifier les situations respectives des termes. Or, c'est à la raison qu'est dévolue la mission d'introduire cette nécessité, en soumettant la série des phénomènes au principe de causalité. Toute cause précède nécessairement son effet » ').

') K.\XT, KriWi dey rcincn Vernunft, Von dcr Zeit, S. 2c8.

La relation causale nous donne ainsi la raison de la valeur objective de nos jugements empiriques sur les relations temporelles inhérentes aux données de l'expérience '). Et les phénomènes présentent le même ordre et le même enchaînement qui se trouvent a priori dans l'intuition interne du temps ^).

Suivant Lechalas, Kant aurait mérité de la philosophie pour avoir découvert dans le principe de causalité, le véritable principe de distinction de l'avant et de l'après. « Après avoir posé, dit-il, la question avec la précision que nous avons vue, Kant nous paraît bien y avoir fait la véritable réponse : « le concept emportant la nécessité de l'unité synthétique... est celui du rapport de la cause à l'effet» '). L'auteur cependant semble préférer le langage de Malebranche et emploie volontiers les termes de « causes occasionnelles ».

« Ce qui caractérise le temps, dit Hamelin, est l'irréversibilité, caractère qu'on retrouve précisément dans la chaîne des causes

et des effets » '^).

Pour M. Mackenzie, l'explication Kantienne de la nécessité de l'ordre temporel n'est pas suffisante, encore qu'elle soit peutêtre admissible dans certains cas particuliers '^).

Que faut-il penser de cette opinion?

A notre avis, ce recours à la liaison causale des parties temporelles n'est nullement nécessaire. Comme il a été démontré plus haut, le mouvement porte en lui-même la garantie de son irréversibilité absolue; telle est la nature de ses parties successives que tout changement dans l'enchaînement de ces parties ou dans leurs relations internes entraîne la destruction même de ce mouvement, et suppose la production d'un mouvement

') Kant, op. cit., s. 216. Cfr. Lakwitz, Die Lchrc Kmiis von dcr Idealitàt des Rauvies und der Zeil, s. 98, Berlin, Weidniann, 1S83.

■) Kant, op. cil , s. 217.

^) Lfxhalas, Étude sur l'espace et le temps, pp. 289 et s., Paris, Alcan, 1910.

*) Hamelin, Les éléments principau.x de la représentation, p. 58, Pans. — Cfr. Von Rechenberg-Linden, Die Zeit (Arcliiv fiir systematische Philosophie, XV B., 1909), s. 98.

=) M.\CKENZIE, Notes on theproblem of lime, MinJ, july 19 12, p. 335.

nouveau, consécutif au mouvement disparu. Or ce caractère interne et ses conséquences se révèlent à l'analyse sans qu'on fasse intervenir l'idée de causalité.

. En second lieu, supposé que tout rapport de temps soit toujours une relation de cause à effet, s'ensuit-il que toute partie temporelle appelée effet soit réellement et essentiellement postérieure à celle qui en est la cause?

Oui^ sans doute, s'il s'agit de principes d'action à efficience successive : pareils principes possèdent de toute nécessité une certaine priorité sur la réalisation de leur effet total. Tel est le cas de la plupart des énergies qui développent sous nos yeux leurs activités naturelles. Mais cette nécessaire succession ne se rencontre plus chez les causes dont l'activité est i7ista?2ta7iée, pour le motif que ce mode d'action ne requiert de durée réelle ni dans son principe ni dans son terme. On peut leur appliquer l'adage : causa est simul cnm effectii; et cela est vrai non seulement de la cause efficiente mais des conditions de son exercice que M. Lechalas appelle en termes peu exacts « causes occasionnelles».

D'autre part, le principe de causalité se trouve suffisamment sauvegardé dès là qu'on établit un lien de dépendance intrinsèque entre l'effet et la cause.

La priorité n'est donc pas un attribut essentiel de la cause comme telle, ni la postériorité un caractère inaliénable de l'effet. Partant, le principe de distinction de l'avant et de l'après, tant vanté par Kant et ses admirateurs, ne nous paraît pas garantir l'enchaînement immuable qu'on découvre dans les parties du temps.

« Nous répondrons simplement, dit M. Lechalas, que, pour nous, toute activité, tout changement est instantané, mais que l'effet se produit instantanément après la production instantanée de sa cause » ').

L'auteur n'a-t-il donc pas remarqué que sa réponse, loin d'être

■) Lechalas, Étude sur l'espace et le temps, p. 295, Paris, Alcaii, 1910.

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une justification de sa théorie, ne nous donne pas même un essai de solution de la dillicultc qu'on lui oppose? « L'effet, diton, se produira instantanément aprcs. » N'est-ce pas tout juste cet «après» qu'il faut éliminer dans tous les cas de causalité instantanée? La cause étant posée, l'effet l'est du même coup, sans qu'il y ait aucune succession réelle à établir entre l'action causale et l'apparition de son effet. En d'autres termes, il y a, dans cette hypothèse, simultanéité parfaite, coexistence adéquate. Or le temps ne se conçoit que dans la succession.

Bien plus ; la théorie Kantienne se trouve controuvée par les faits.

Lorsqu'un corps se déplace dans l'espace sous l'impulsion d'une force mécanique, -le mouvement continu dont il|est animé, nous suggère facilement l'idée de temps. Spontanément nous découvrons, dans sa trame ininterrompue, des parties diverses, qui s'opposent l'une à l'autre comme l'avant et l'après. Spontanément aussi, ces parties se présentent à nous dans un ordre nettement déterminé, indépendant de nous, en un mot, absolument irréversible. Tout instant qui passe nous semble entrer sans retour dans le passé. Cependant, aucune des parties de ce mouvement local n'est cause de celle qui la suit ; ce sont autant d'effets indépendants l'un de l'autre, relevant tous d'une seule et même cause, savoir, l'impulsion mécanique. Rien n'est plus net ni mieux tranché, dans ce cas, que la distinction de l'avant et de l'après, bien qu'il nous soit interdit, au nom même de la science, d'introduire des liaisons causales entre les parties enchaînées de ce mouvement.

Lechalas, il fallait d'ailleurs s'y attendre, ne partage pas notre avis.

« A nous en tenir au mouvement en lui-même, dit-il, ne voit-on pas que l'impulsion, cause première du mouvement, donne un point de départ au sens de la relation causale et empêche toute réversion ? Nous refusons d'ailleurs formellement d'admettre que les diverses parties du mouvement ne soient pas causes les unes des autres, ce qui équivaudrait à n'ad-

mettre que des causes premières et permettrait de nier le caractère de cause à l'action mécanique supposée, laquelle ])ouvait n'être que le choc d'un autre corps » ').

Examinons donc cette réplique.

L'impulsion, dit-on, cause première du mouvement donne un point de départ au sens de la relation causale. Soit. Tout m )uvement demande une cause efficiente, et le sens de la direction qu'il suit dans l'espace est déterminé par l'impulsion reçue. Mais nous n'avons pas à rechercher actuellement la cause originelle du mouvement et de sa direction spatiale. L'unique question à résoudre est de savoir si la perception du mouvement en lui-même, abstraction faite de sa cause, ne nous fournit pas les éléments du concept de temps, l'avant, l'après et la continuité objective qui enchaîne ses parties.

Or, pour nous^ le doute n'est point possible. La distinction formelle des parties, leur caractère déterminé d'avant et d'après,^ le sens de leur enchaînement, tout cela nous apparaît clairement sans que jamais nous devions considérer la partie qui naît comme cause de celle qui va la suivre, ou rapporter l'ensemble' de ces parties à sa cause première. Le rapport de succession n'est nullement un rapport de causalité ~). Or la succession concrète du mouvement contient, nous l'avons montré, tous les éléments du temps, y compris la garantie de son irréversibilité.

En résumé, dans la première partie de sa réponse, M. Lechalas a confondu, nous semble-t-il, les causes ontologiques du mouvement et de ses caractères, avec les caractères intrinsèques du mouvement. Si ces caractères suffisent à eux seuls à rendre compte du temps, pourquoi faut-il remonter plus haut, savoir à l'impulsion ou même à la cause mécanique de l'impulsion ?

Dans la seconde partie de sa réplique, l'auteur affirme que si

') }.ECHALAS, Étude sur l'espace et le temps, p. 296, Paris, Alcan, 1910.

*> Cfr. Warraiv. L'Espace, p. 15. Paris. Fisclibacher 1907. « C'est à lort

à mon sens, dit-il, que l'on a voulu réduire l'essence du Temps à celle

de causalité, car il existe des successions qui n'ont aucun lien causal.

La causalité s'introduit dans le temps pour l'unifier et y définir une

direction ».

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les parties du mouvement n'étaient pas cause l'une de l'autre, il faudrait nier le caractère de cause à l'action mécanique supposée.

Cette assertion nous étonne. M. Duhem, Hirn et tant d'autres physiciens qui refusent cependant toute causalité au mouvement local comme tel n'ont certes jamais soupçonné le danger signalé par M. Lechalas, danger d'ailleurs purement illusoire. Pourquoi donc l'impulsion mécanique, communiquée au corps au moment du choc, aurait-elle sa causalité amoindrie si, au lieu de regarder chacune des parties du mouvement comme causée par la précédente, nous les rapportions toutes directement à cette même impulsion mécanique, comme autant d'effets produits successivement par elle ? N'en serait-elle pas, au contraire, agrandie ?

Au surplus, l'hypothèse de la causalité du mouvement local comme tel ne résiste pas plus à l'analyse métaphysique du mouvement, qu'à l'épreuve du principe d'inertie ').

66. L'irréversibilité du temps implique-t-elle l'idée de fin? — Pour M. Pérès, l'irréversibilité des actes ne se conclurait pas de la seule forme de causalité. Ce n'est pas tant l'idée de cause et de son antériorité nécessaire par rapport à l'effet, que l'idée de rapport de moyen à fin qui nous interdit de renverser l'ordre de succession et nous lui fait attribuer un sens absolu.

« La forme du temps, dit-il, se lie sans doute à la forme de causalité, mais à la condition d'englober l'idée de causahté efficiente dans celle plus concrète de cause finale, où la cause efficiente devient moyen, La durée est faite de ces deux éléments, succession nécessaire et irréversibilité. La nécessité de la succession repose sur la causalité toute seule, l'irréversibilité implique l'idée d'une fin qui ne peut être réalisée que par une transformation dispendieuse '). »

')Cfr. D. Nys. Cosmologie, p. 138-152, Louvain.

■) J. PÉRÈS. Vers une nouvelle conception du temps, p. 612-613. (Revue de philosophie, décembre 1912).

Telle est aussi l'opinion de M. Warrain : « Le temps, dit-il, n'est irréversible que si on y introduit d'une manière plus ou moins implicite une notion de progrès et par conséquent de finalité. Mais il y a des phénomènes successifs réversibles, par exemple, chanter une gamme en allant du grave à l'aigu ou vice versa. Si l'irréversibilité domine cependant dans les grands cycles de succession^ c'est que l'évolution est dirigée vers une fin et que, partout où l'ordre s'établit, les mouvements reçoivent une orientation et une finalité définies. De là une irréversibilité croissant avec l'ordre » ').

M. Pérès, on vient de le voir, avait intitulé son étude : « Vers une conception nouvelle du temps ». De fait, on ne peut nier que la forme dont il a revêtu sa pensée soit vraiment originale. Mais la pensée elle-même est-elle aussi neuve qu'il le croit ?

Elle est certes aux antipodes de la théorie de Schopenhauer, de Nietzsche et de bien d'autres qui semblent n'accorder d'importance qu'au passé. Pour ces philosphes en effet, il n'est au monde que des retours et ce qui nous apparaît comme nouveau est tout juste ce qui a précédemment existé. M. Pérès, au contraire, se préoccupe surtout de l'avenir. En langage symbolique, si l'on peut dire que l'avenir va vers le passé, on

peut dire avec autant de raison que le passé va vers l'avenir.

Mais quel est en réalité le rôle de la fin dans la conception du mouvement ?

Les scolastiques distinguaient dans tout mouvement un point de départ (terminus a quo) et un terme vers lequel il tend (terminus ad quem). Le mouvement s'écarte du premier terme dans la mesure où il se rapproche du second. Par essence, le mouvement est donc un acheminement, une tendance vers une perfection qu'il ne peut posséder aussi longtemps qu'il reste mouvement.

') Warrain. Les modalités tiniver selles de la quantité. L'espace, p. 17, Paris, Fischbacher, 1907.

Si donc on veut désigner par fin, une réalité extrinsèque au mouvement mais que le mouvement réalise partiellement à chaque étape de son évolution, on met simplement en relief un des deux éléments essentiels du mouvement. Mais loin d'être nouvelle, cette conception ne fait que reproduire, incomplètement toutefois, la théorie aristotélicienne et thomiste. Dans ce cas, nous souscrivons volontiers à ce jugement de l'auteur : « Le temps est la condition de ce qui, non seulement n'a pas sa cause en soi-même, mais encore n'a pas sa fin en soi, mais en autre chose, et nous impose pour pouvoir être pensé... une anticipation de fins, moyens elles-mêmes pour des fins plus éloignées » '). Toutes ces notes, en effet, sont caractéristiques du mouvement.

Veut-on prendre le mot fin, non plus dans le sens de terme ou de simple aboutissement plus ou moins éloigné, susceptible même d'être reculé à l'infini, mais dans le sens de cause finale ?

Pareille hypothèse, cro5^ons-nous, n'est pas défendable. A côté des mouvements intentionnels ou subordonnés à une causalité finale, il en est une infinité d'autres que régissent les lois purement mécaniques et qui ne doivent leur existence qu'au hasard des rencontres. Qui cependant oserait nier que ces mouvements se produisent dans le temps, ou plutôt, qu'ils puissent nous donner l'idée d'un temps irréversible ?

Aussi entendue, la causalité finale, pas plus d'ailleurs que la causalité efficiente n'est essentielle à la conception du temps. Elle peut bien être une cause explicative des caractères du mouvement et de la durée temporelle qui s'y incarne, mais les caractères du mouvement lui-même, indépendamment de ses causes, suffisent à élucider complètement les caractères du temps.

■) PÉRÈS. Art. cit. p. 6(3.

ARTICLE IV La relativité du temps

67. Sens divers de ce problème. — La question de la relativité du temps a reçu des solutions bien diverses. Tandis que certains philosphes attribuent à la durée temporelle une valeur objective indépendante de toute évaluation quelconque '), d'autres affirment sans réserve sa complète relativité ^). Entre ces positions extrêmes se rencontrent des opinions multiples qui, en donnant au terme de relativité des sens divers, peuvent prétendre résoudre chacune un problème spécial.

La divergence de vues serait certainement moins grande et l'entente plus aisée, si l'on commençait par donner à ce terme un sens bien précis.

Appliquée au temps, la relativité peut se prendre en. trois acceptions différentes qui résument toutes les autres. Il y a lieu de considérer dans le temps : 1° sa réalité objective ; 2° sa valeur quantitative ; 3° l'évaluation de cette grandeur quantitative faite par l'intelligence qui la conçoit.

68. Le temps a-t-il un être objectif absolu ? ~ Pour qui se place au premier point de vue, la question de la

') Delbœuf. Logique, t. III. p. 49 et suir. — F.a.rGES. L'idée du co7itinu dans l'espace et le temps, p. 263 et suiv. Paris, Roger et Chernoviz.

') Balmes. Philosophie fondamentale. L. VII. c. 5 et 6. — Lechalas. Etude sur l'espace et le temps : c. v. Le temps et l'espace efi mécanique. — KuRï Berxhard. Die Relativitàt der Zcit 310-323 (^Archiv fi\r systematische Philosophie XWll, B. 1912). — VoN Rechenberg-Linten. Die Zeit s. 88-94 (Archiv fur syst. Philosophie XV B, 1909). — McTAGGART. Relatioii of Time and Eternity. (Mind january 1909). p. 32. — The Utireahty of time (Mind, octobre 1908) Weixy. Mctaggart on thc « Unreality of time » Mind 1909. p. 326-328.

relativité revient à se demander si la durée temporelle possède, en dehors de nous, ou au moins en dehors de nos intelligences, un être complet et tout achevé, ou si, au contraire, nous ne devons lui attribuer qu'un être objectivement incomplet, destiné cependant à revêtir sa perfection intégrale, grâce à une simple intervention de notre faculté intellectuelle.

A notre sens, le temps présente tout à la fois un caractère absolu et un caractère relatif. Bien que dans le mouvement qui le concrétise, son état soit encore imparfait, il y existe, même indépendamment de nous. Il y a un être réel, aussi réel que celui du mouvement ; en un mot, il se confond avec cette réalité continue, successive, intrinsèquement divisible en parties temporelles ').

Absolu quant à son être matériel, il devient relatif quant à son être formel. Il atteint, en effet, sa perfection complète sous l'action de l'intelligence qui introduit la division dans la trame continue du mouvement, et met du même coup en relief les parties qui le constituent ainsi que leurs caractères distinctifs d'avant et d'après successifs.

Tous les scolastiques ne sont cependant pas d'accord au sujet de la nécessité du concours de l'intelligence pour la constitution de l'être complet du temps.

Suivant les uns, le temps réel réside formellement et à l'état complet dans le mouvement. L'énumération actuelle des parties du mouvement n'est point un élément essentiel à l'être du temps ; il suffît que ces parties antérieures et postérieures s'y trouvent à l'état potentiel, susceptibles donc d'être

■)Nous n'abordons pas actuellement la réfutation des systèmes qui refusent à la notion de temps toute objectivité réelle, et réduisent cette notion soit à une forme a priori de nos facultés cognitives, soit à une pure création du sujet connaissant. La discussion de ces systèmes fera l'objet d'un chapitre spécial. A ce moment nous supposons donc établie la théorie thomiste du temps.

comptées par l'intelligence. Sous cet aspect, le temps n'aurait donc aucun caractère relatif').

D'autres voient dans la division mentale du mouvement et rénumération de ses parties, un élément nécessaire^ essentiel à l'être intégral du temps ; non pas sans doute que ce fractionnement introduise une réalité nouvelle dans le mouvement ; il est d'ordre logique, mais néanmoins complétif de l'être matériel du temps ^).

En réalité, ce désaccord n'a qu'une importance très secondaire. Nous serions même tenté de croire qu'il est plus apparent que réel, ou plutôt qu'il provient d'une différence de points de vue.

S'agit il en effet du temps perçu par nous ? Dans ce cas, le mouvement revêt au regard de l'intelligence la forme temporelle, à la condition d'être mentalement divisé ; pour la raison que nous ne pouvons pas concevoir formellement la succession sans opposer l'une à l'autre les parties qui se succèdent. Telle est d'ailleurs la pensée de saint Thomas : « nous percevons le temps dit il, lorsque nous saisissons dans le mouvement l'avant et l'après comme deux choses opposées ou distinctes » ^).

S'agit-il du temps en lui-7nême \ Nous pouvons dire avec autant de raison qu'il est tout entier dans le mouvement, car la succession continue que l'intelligence ne saurait se représenter sans la fractionner, existe réellement et formellement dans le mouvement réel. De là, cette autre affirmation de saint

') H. SCHAFF. histiluliofies Cosmologicœ, p. i88, Rom^ 1907. — Cfr. Re.mer. SuiHina prœlect. phil. Scholasticœ, p. 118. Rom^e. — ScHiFFiNi. Disputaliones MetaphysicŒ specialis. vol. i, p. 341. Atigustae Tmirijioruni, 1888.

') HuGON. Cosmologia, a. 5. De Tempore, p. 226. Paris-Lethielleux 1910. —

Cfr. LEPini. Cosmologia, p. 125. Lovanii. Peeters, 1879. — Zigli,\ra.

Ontologiii, p. 374. — M.\NCINI. Ontolo:^i(i, p. 351. — Pescii. Institutioncs

philosophicœ Jialuralis. De ?idtura duratiofiis, ^16-^^0. Friburgi Heider. 1880. —

Lahousse Cosmologia. De Duratione, p. 270. Lovanii. Peeters, 1887.

^) S. Thomas. Phys. lib. IV. Lect. 17.

Thomas : « le temps existe en dehors de nous, indépendamment de notre intelligence » ').

Les deux opinions nous paraissent aussi fondées l'une que l'autre ; elles nous présentent la même réalité temporelle sous deux aspects différents ; l'une la considère en elle même, l'autre la considère sous le regard de l'intelligence. Dès lors, rien d'étonnant que sous cet angle nouveau, le même être temporel s'enrichisse d'une formalité logique nouvelle.

Oiiant à nous, si nous nous rallions d'ordinaire à cette seconde opinion, c'est uniquement parce que nous avons choisi pour objet de cette étude « la notion de temps ».

6g. Le temps possède t-il une valeur quantitative absolue ? — L'un des caractères essentiels du temps est la continuité. Or toute réalité continue constitue une grandeur mesurable. La valeur quantitative d'une durée temporelle est-elle absolue ou relative ? Varie-t-elle avec les mesures qui nous servent à la déterminer, avec les intelligences qui tentent de l'évaluer ?

Pour qui admet l'objectivité réelle du temps, cette question ne soulève aucune difficulté. Une étendue réelle est nécessairement une quantité déterminée dont la grandeur est indépendante de nos movens de mensuration. Ainsi en est-il de la durée temporelle. A ce point de vue, le temps constitue une quantité absolue. D'ailleurs, la relation de mesure, extrinsèque à l'objet, ne peut en changer la nature ni la valeur quantitative "").

On dira peut être : sans doute les parties constitutives

') S. Thomas. Dj Tcmh rc. c. i. .\verroes disait : « tempus secundum -quid esse exIia animanij secundum vero complemcntuin suuni esse r.ohim in anima ». Saint Tiit)mas lui répond : « Istud non potesl habere veritatem, quia cuni tempus sit luimerus motus et sit numerus numeraïus, sic est necesse tempus, sicut et motus. Constat autem quod motus est in le extia. JErgo et tempus est in re extia ».

') Farges. L'idée du conti7ïii diuis l'espace et le Iciiips. p. 262.

d'une grandeur temporelle ne réclament nullement notre intervention pour se réaliser, mais comme toute partie du temps disparaît en naissant, nous n'aurons jamais une grandeur mesurable si l'imagination et la mémoire ne retiennent point le passé et ne donnent à ce tout fidèlement enchaîné une sorte d'actualité qui le rende susceptible de mesure. Or n'}' a-t-il pas dans ce travail psychique une part de relativité ?

A cela nous répondons : bien que cette reconstitution pS3''chique puisse se faire, elle n'est point nécessaire lorsqu'il s'agit uniquement de la mesure du temps. Le mouvement local où s'individualise le temps, nous laisse toujours une trace immobile de son passage, savoir l'espace parcouru, et cela suffit.

70. Nos mesures du temps correspondent-elles à la réalité ? — Enfin, au lieu de considérer la quantité temporelle en elle-même, examinons-la telle qu'elle s'offre à nous, avec cette valeur spéciale que chacun de nous lui attribue. Cette quantité est-elle la mesure exacte de la réalité objective, ou n'est-elle pas fonction de facteurs multiples et variés ? C'est le troisième aspect de la question.

Que l'évaluation d'une durée temporelle revête un certain caractère relatif, le fait, à notre avis, est indéniable.

D'abord, cette estimation se fait à l'aide d'une mesure conventionnelle, variable au gré de chacun, et l'appréciation même de cette unité- mesure subit toutes les vicissitudes de nos dispositions subjectives : une même quantité de temps calculée par nos instruments chronométriques, prend des valeurs bien diverses suivant qu'elle est appréciée par la vieillesse ou la jeunesse. Chacun sait avec quelle rapidité étonnante le temps s'écoule pendant les heures de joie intense, avec quelle lenteur désespérante passent les moments d'ennui ou de souffrance aiguë.

Bien plus, le caractère individuel exerce lui aussi son

influence : un caractère vif et bouillant, porté à l'impatience, trouvera très longue une durée temporelle qui paraît relativement courte à un tempérament lymphatique ou indolent.

La plupart des philosophes, les partisans mêmes du temps absolu souscriront assez facilement peut-être à ces conclusions, sans y voir une solution complète de la difficulté inhérente au problème posé. Car à bon droit, on peut se demander encore jusqu'où s'étend cette relativité. De fait, cette question n'est pas facile à résoudre, surtout lorsqu'elle se présente sous la forme spécieuse que lui donne Balmès.

» Si le soleil, dit-il, doublant la rapidité de sa course, accomplissait sa révolution en un temps proportionnel à cette rapidité, les heures resteraient-elles ce qu'elles sont aujourd'hui ? Il faut distinguer. Si le changement avait lieu dans le mouvement solaire, et n'avait lieu que là, nous percevrions la discordance de ce mouvement avec tous les autres —

» Si le ciel et le système terrestre tout entier accéléraient leur mouvement, de telle sorte toutefois que le mouvement de nos idées restât le même, dans cette supposition, nous apercevrions un changement que nous ne saurions à quoi attribuer. La différence entre la succession de nos idées et celle des mouvements serait saisie par nous ; mais nous ne saurions de quel côté faire retomber l'accélération ou le retard.

» Dans la supposition que cette accélération s'étendrait jusqu'à nous et à nos idées, la correspondance en toutes choses s'établissant d'une manière parfaite, il nous serait impossible de percevoir le changement.... L'idée de cette mesure est donc essentiellement relative » ).

') Balmès. Philosophie fondamentale. Liv. VII. c. 5 et 6. — Cfr. Vox Rechkn-BERG-Lixten. Die Zeit s. g\. (Arc/nv. fi/r systemaiische Philosophie. XV B. 1909). — KuRT Bernhard. Die Relativitàt dcr Zeit s. 3 19-321. (Archiv. fier syst. Philosophie XVIII. B. 1912). — Maurice Rexard. (Le Spectateur, janvier 1910, p. 31-42).

Après avoir ainsi établi la relativité du temps, Balmèspasse à l'analyse de l'idée de vitesse, et en conclut « que demander une accélération ou un retard universel, en altérant dans la même proportion tous les mouvements à la fois, y compris les mouvements de notre âme, c'est proposer un problème insoluble ; c'est vouloir altérer le rapport deplusieurs termes sans changer ce rapport, c'est-à-dire l'impossible ». « En effet, dit-il, si la vitesse n'est autre chose que le rapport des espaces parcourus, modifier tous ces rapports dans la même proportion, c'est ne point les modifier ; c'est laisser toutes choses dans le même état ».

La difficulté que nous venons d'exposer est aussi pour M. Rageot un problème insoluble.

« Le mouvement de l'univers étant donné, dit-il, vouspouvez indifféremment le supposer plus rapide ou plus lent dayis son ensemble. Il serait égal à la science, dont les formules n'auraient pas à être modifiées, que les événements d'une année se trouvassent concentrés en une seconde, ou au contraire, étalés sur plusieurs milliers d'années : bien plus, toutes relations restant les mêmes, nous n'aurions aucun moyen de nous apercevoir de ce changement radical et universel. Nous continuerions dans nos calculs à marquer entre les phénomènes accélérés ou relentis les mêmes intervalles de temps.

» Ainsi, ajoute-t-il, dans la grande tradition spéculative, il n'y a pas une doctrine qui ait jamais affirmé la réalité du temps. Il est pour les métaph5''siciens une exigence intellectuelle, un concept, une idée Jamais on n'a eu la prétention

de mesurer réellement le temps lui-même, de le traiter véritablement comme une chose ; il est un ensemble de relations, un ordre de succession conventionnellement établi » ').

') R/VCîKOT. l^e prohlèine ev'périi/ienlal du feinps. (Revue philosophique, t. 66v juillet h décembre 1908) p. 28-29.

Oue (lire du raisonnement de Balniès et de la conclusion à laquelle il aboutit ?

Cette conséquence, le philosophe espagnol en convient lui-même, est étrange. Mais pourquoi l'est-elle ? De ce qu'elle découle d'une perpétuelle confusion de deux choses essentiellement distinctes : du temps objectif et de l'évaluation que nous en faisons. Le temps réel, disions-nous plus haut, possède une grandeur quantitative indépendante de toute mesure ; dans l'hypothèse supposée réalisable d'une accélération double communiquée à l'ensemble des mouvements de l'univers, les jours nouveaux ne seraient, en réalité, que la moitié des jours actuels, chacun d'eux ayant une valeur intrinsèque que ne peuvent altérer nos changeantes évaluations.

Pour la même raison, nous devons accorder à la vitesse, considérée objectivement, une valeur absolue. On la dit, sans doute, relative en ce sens qu'elle est un rapport entre l'espace et le temps ; mais sa valeur ne relève nullement de nos appréciations : les quantités d'espace et de temps qu'elle relie entre elles étant absolues, la vitesse doit l'être au même titre. Le problème proposé par Balmès, loin d'être absurde, nous paraît physiquement possible. En un mot, il ne répugne point qu'à un moment donné l'univers entier subisse un retard ou une accélération universelle.

Mais suit-il de là que nous percevrions ce changement ?

En ce point nous partageons volontiers l'avis de Balmès. Dans l'hypothèse d'une accélération vraiment universelle de tous les mouvements célestes, terrestres et psychiques, le changement passerait inaperçu. En effet, remarquer un changement, c'est opposer un état actuel à un état antérieur qui n'est plus. Mais si tous les mouvements se trouvent simultanément changés ou accélérés sans laisser de trace, dans la mémoire, de leur vitesse antérieure, cette opposition d^'états et partant la perception du changement deviennent du même coup impossibles. Il y aurait altération réelle sans contrôle possible.

Donc, conclurez-vous peut-être, nous serions forcément clans l'illusioa ou l'erreur, et qui nous prouve que nous ne le soyons pas actuellement ?

Pareille conclusion nous semble illogique. Nous ne pourrions savoir, il est vrai, si les jours nouveaux sont plus longs ou plus courts que les jours antérieurs, puisque par hypothèse ces jours antérieurs nous seraient inconnus ; mais pourquoi devrions-nous appliquer aux nouvelles durées temporelles nos anciennes mesures ? Pourquoi nos évaluations de ces durées ne subiraient-elles pas les changements dont ces grandeurs ont été l'objet, de manière à correspondre à la réalité ?

Ainsi que le disent les scolastiques, la connaissance acquise est toujours le produit de deux facteurs, de l'objet à connaître et du sujet connaissant. Il est donc bien naturel que nous retrouvions, dans nos connaissances, certaines imperfections inhérentes à ces deux causes de notre savoir. Il en résulte aussi que nous ne saurions apporter trop de prudence dans la mesure des durées temporelles, tout spécialement soumises aux influences internes.

Mais puisque le Créateur nous a doués de facultés cognitives destinées à nous mettre en rapport avec les événements internes et externes, et qu'il a réglé lui-même le cours des uns et des autres, nous n'avons nulle raison de douter que nos mesures communes et actuelles du temps, bien qu'entachées d'imperfection relative, correspondent sensiblement à la réalité ').

') Le développement de la théorie électromagnétique a eu pour conséquence une conception tout à fait nouvelle de l'espace et du temps : l'intervalle dans le temps, comme la distance dans l'espace y deviennent variables avec le système de référence, avec le mouvement des observateurs. « Il faut nécessairement choisir entre les deux conceptions, dit M. Langevin : si l'on veut conserver une valeur absolue aux équations de la mécanique rationnelle, au mécanisme, ainsi qu'à l'espace et au temps qui leur correspondent, il faut considérer comme fausses, au nom du principe de relativité, celles de l'électromagnétisme, renoncer à la synthèse admirable que celui-ci

ARTICLE V Le temps a«t«il commencé?

71. Sens de la question. — S'il existait, comme le ■soutiennent certains auteurs, un temps absolu, indépendant des choses contingentes, antérieur à leur apparition et capable de survivre à leur destruction, le problème serait bien vite résolu.

Mais tel n'est pas le sens que nous attribuons au temps réel. La durée temporelle dont il s'agit, est le temps entendu au sens scolastique du mot, savoir, le temps concrétisé dans le mouvement continu. La question posée revient donc à celle-ci : le mouvement a-t-il commencé ; existe -t-il ou non -de toute éternité, des êtres soumis au changement ?

a permis d'édifier, revenir en optique, par exemple, à une théorie de l'émission avec toutes les difficultés qu'elle entraîne et qui l'ont fait rejeter voici plus de cinquante ans.

Si nous voulons, au contraire, conserver l'électromagnétisme, il faut adapter notre esprit aux conceptions nouvelles qu'il exige pour l'espace et le temps et envisager la mécanique rationnelle comme n'ayant plus que la valeur d'une première approximation, largement suffisante d'ailleurs lorsqu'il s'agit de mouvements dont la vitesse ne dépasse pas plusieurs milliers de kilomètres par seconde. » Langevin. L'évolution de l'espace et du temps {Revue de Métaphysique et de Morale, juillet 19 11), p. 459-

La théorie électromagnétique actuelle est certes d'une très grande fécondité ; elle explique les phénomènes de l'optique et du rayonnement en général là où le mécanisme était resté impuissant ; dans le domaine des mouvements visibles de la matière elle représente les phénomènes avec une précision au moins égale à celle que peut atteindre la mécanique rationnelle; enfin elle fournit l'interprétation des faits d'inertie et explique même les variations que subit l'inertie dans le cas de grandes vitesses. Il n'en est pas moins vrai que cette théorie demeure une hypothèse et qu'il serait prématuré d'y voir une expression fidèle de la réalité. Ainsi en est-il des conceptions nouvelles de l'espace et du temps qu'a suggérées cette théorie en conformité d'ailleurs avec le principe de relativité.

Nous écartons donc de ce débat une autre question qui lui est, en fait, complètement étrangère, la question de l'origine de l'univers. Le monde a-t-il en lui-même la raison suffisante de son existence, ou bien a-t-il été créé par Dieu ? La raison, guidée par ses lumières naturelles peut, sans trop de peine ■établir le fait de la création. Mais ce fait établi, il reste à se demander : quand le Créateur a-t-il appelé l'univers à l'existence ? Est-ce de toute éternité ? Est-ce dans le temps ? C'est le problème à résoudre.

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