Objections diverses du R. P. Chrysostome
— Au cours de son intéressante étude sur la question qui nous occupe, l'auteur nous fait l'honneur de rencontrer la plupart de nos arguments favorables à l'opinion thomiste. Il nous est impossible, on le comprend, de reprendre par le détail, cette longue critique qui, d'ailleurs, n'a nullement ébranlé nos convie-
lions. Qu'il nous suffise de relever deux ou trois reproches les plus familiers à notre sympathique contradicteur : « Il répugne, dit-il, de supposer des générations sans fin disparues, car si cela était, on aurait une multitude actuellement infinie, chose contradictoire ». Ailleurs : « la première démonstration à établir, serait de prouver qu'une course infinie est possible». «Nous admettons que les mouvements pris individuellement sont finis, mais nous nions qu'au moyen de ces mouvements, on puisse obtenir une infinité actuelle de mouvements ». « C'est fort bien raisonné, seulement on voudrait bien voir prouvée la possibilité de la création ab aeterno de ce premier couple » etc. ').
Nous rappelons d'abord à l'auteur que nous n'avons rien à prouver, notre tâche étant purement négative. Nos adversaires afifirment l'impossibilité d'une création éternelle, ou d'un monde sans commencement. Nous affirmons à notre tour qu'aucun de leurs arguments n'est péremptoire. A eux de prouver, à nous la critique de leurs preuves. Les énerver, montrer leur insuffisance, il n'en faut pas davantage pour justifier l'opinion de saint Thomas : « la raison est impuissante à démontrer que la création s'est faite dans le temps, et que le monde a eu un commencement ».
En second lieu, qu'un thomiste, pour échapper aux conclusions des arguments qu'on lui oppose, recoure à l'hypothèse d'une série sans premier terme, c'est son droit et on ne peut l'empêcher d'en user avant d'avoir démontré d'une manière péremptoire l'impossibilité d'une succession sans premier terme.
En troisième lieu, il importe souverainement, dans une discussion de ce genre, de ne pas oublier qu'une négation, fùt-elle l'expression d'une conviction profonde, n'a pas même la valeur d'un essai de preuve.
En quatrième lieu, que les réponses fournies par saint Tliomas ou ses partisans n'aient pas le privilège de nous donner la claire
') P. ChrysostÔme, Possibilité ou impossibilité du monde éternel, p. 6j. passim, Paris, Retaux, 1903.
vue des choses, laissent même rintelligence angoissée, hésitante,, presque effra3"ée du mystère devant lequel on la place, qui donc songerait à le nier ? Redisons-le, les thomistes n'ont pas la prétention de faire comprendre la création, l'éternité, l'infini de la multitude ; ils croient seulement que leurs adversaires se font peut-être illusion, lorsqu'ils portent sur ces problèmes si m^'stérieux des jugements catégoriques, et qu'un peu plus de réserve serait plus conforme à la prudence.
Enfin notons encore qu'une multitude d'êtres successifs disparus ne peut être appelée, que par un abus de langage, une multitude infinie en acte, ou actuellement infinie.
DEUXIÈME SOURCE DE DIFFICULTES : LA CREATIOX ET LES ETRES ENGENDRÉS ; LES ETRES PERMANENTS
104. Une série infinie d'êtres engendrés est-elle conciliable avec la création ? — Les nombreuses difficultés dont il a été question jusqu'ici, provenaient d'une conception défectueuse des propriétés de l'infini. Il nous reste à exposer deux autres objections d'origine différente.
A en' croire les adversaires de l'opinion thomiste, l'hypothèse de l'éternité du monde actuel serait la négation formelle de la création. Reproche très grave, qu'il importe d'examiner avec soin.
Pour qui suppose notre monde éternel^ la série des générations animales et végétales doit être sans premier terme, c'est-à-dire, infinie. Or, si tous les éléments de cette série illimitée ont été engendrés successivement, il est impossible d'en trouver un qui ait été l'objet immédiat d'une création divine. L'être créé, en effet, ne peut avoir, comme tel, d'autre cause que Dieu seul ; c'est uniquement de lui qu'il reçoit la totalité de son être. L'être engendré, au contraire, est toujours, partiellement au moins.
redevable de son existence à ses progéhiteurs, qui eux-mêmes ne l'ont produit qu'avec le concours d'une cause matérielle préexistante. « Engendré » et « créé » voilà bien deux termes exclusifs l'un de l'autre.
On dira peut-être : d'accord, mais qui nous empêche d'admettre que Dieu a créé l'espèce animale et l'espèce végétale comme telles ?
Vaine échappatoire. L'espèce est un concept abstrait appartenant au monde idéal ; la création, elle, a nécessairement pour objet, l'individu, l'existence déterminée.
Dans l'hypothèse en question, la multitude infinie de plantes et d'animaux serait donc incréée ').
Telle est la première objection.
Pour rapporter à la création comme à sa cause primordiale le monde actuel des êtres vivants, il suffit que chaque espèce de plantes ou d'animaux dérive d'un couple directement créé par Dieu. Cette condition, disons-nous, suffit mais elle est nécessaire, ainsi que l'a très bien établi l'argument précité. De plus, ce couple doit être éternel, si l'on admet l'hypothèse d'un monde sans commencement ; sinon, la série de ses descendants ayant pris son cours dans le temps serait forcément limitée.
Et de là qu'allons-nous conclure ?
Que l'ensemble des êtres engendrés de chaque espèce a un premier terme et se trouve, de la sorte,' limité, fini ?
Oui, si le couple originel n'est pas éternel; non, si lui-même n'a pas eu de commencement. De fait, si le couple primordial n'est pas le produit d'une génération mais l'œuvre immédiate de la création divine, à quel titre prendrait-il place dans la série des êtres engendrés? Il ne peut en faire partie, car il est seul de sa condition. Il n'est donc point le premier terme mais la cause extrinsèque de la série de ses descendants.
') Krause, Convnentiitio phil.. p. 10, n. 6. — Vanhoon.\cker, De rerum creatione, pp. 57 et 58. — Pesch, Institutiones phil. mit., Lib. III, Disp. I, sect. I, n. 533. - Palmieri, histitutioncs phil., t. II, c. IV, th. 31.
Mais la série des êtres engendrés n'a-t-elle pas nécessairement un commencement ?
Quelle preuve en avez-vous ?
Si le couple primordial est éternel, éternellement il a pu «ngendrer. Sans doute, chaque génération considérée isolément, à raison même de son caractère successif, n'est apparue qu'à une époque déterminée du temps infini. Mais l'infinitude, dont il est ici question, est un attribut de la multitude comme telle. En -d'autres termes, on la dit infinie, parce que l'ensemble des générations finies qu'elle comprend n'a pas de premier terme.
« Quand il s'agit de génération matérielle, objecte le R. P. Chrysostome, la génération se fait nécessairement dans le temps, puisque Tètre engendrant doit être antérieur dans le temps à l'être engendré » ').
Cette assertion est équivoque. Ou bien elle signifie que l'engendrant a lui-même commencé dans le temps avant de donner naissance à un être nouveau ; c'est la négation pure et simple de notre thèse et nous lui appliquons l'adage : quod gratis asseritur, gratis negatur. Ou bien elle signifie que chaque engendré n'a joui que d'une existence temporelle ; ceci n'est plus une objection mais une donnée essentielle de l'opinion thomiste.
Dans notre hypothèse, il n^est donc aucune génération qu'une autre n'ait précédée sans qu'on puisse arriver jamais à une génération qui soit absolument la première ; ce qui se concilie sans peine av^ec l'éternelle existence de la cause extrinsèque primordiale.
D'autre part, la création même du couple primitif détermine dans chacun des êtres qui en sont sortis, cette radicale et absolue dépendance à l'égfrrd de Dieu, d'oii leur vient le nom de créatures. Où donc se trouve la contradiction ?
Ajoutons un autre essai de solution, peut-être plus simple, et non moins satisfaisant. Il revient à supposer que Dieu a créé, de
■) P. Chrysostome, Possibilité ou impossibilité dn monde éternel, p. 68.
toute éternité, des êtres capables d'engendrer. D'après cette hypothèse, la multitude d'êtres crées directement par Dieu, et disparus les uns après les autres au cours des siècles, n'aurait point de premier terme. Et comme ces êtres doués chacun d'une existence limitée a pu produire son semblable, l'éternel passé de la terre comprendrait, à côté de la preniière multitude infinie d'êtres créés successifs, une autre multitude, aussi infinie que la première, d'êtres engendrés.
Conforme en tous points à la doctrine philosophique de la création, cette h3'pothè3e a le privilège de ne soulever aucune difficulté nouvelle. La seule question qui se pose est de savoir si une série de créations successives, sans premier terme, implique contradiction. Or cette difficulté^ nous l'avons montré plus haut, est plus apparente que réelle.
D'ailleurs, nous pourrions opposer à cette objection une fin de non-recevoir. La paléontologie, la minéralogie et la géologie s'accordent en effet à reconnaître que la vie a commencé sur la terre. La température élevée qui a marqué l'une des phases de l'évolution de l'univers, l'état de dissémination de la matière, antérieur à cette période ignée, d'autres raisons d'une incontestable valeur scientifique, semblent établir avec certitude cette doctrine communément acceptée par les hommes de science.
105. L'impossibilité d'une multitude infinie d'êtres existants entraine-t-elle nécessairement l'impossibilité d'une multitude infinie d'êtres successifs ? —
Un dernier effort tenté par nos adversaires contre la théorie thomiste a pour but de ramener l'infini du passé à un infini actuel et de montrer ainsi que les deux sortes d'infini doivent partager le même sort, qu'on ne peut défendre la possibilité de l'une sans souscrire à la possibiHté de l'autre. Certains auteurs dont la foi à la valeur démonstrative des arguments précités paraît assez tiède, attachent cependant le plus grand prix à cette nouvelle arme de combat. Aussi que d'hypothèses n'a-t-on pas forgées pour acculer l'opinion thomiste à cette impasse !
Si le monde est éternel, disent les uns, pourquoi Dieu n'auraitil pu créer, chaque jour de ce passé sans limite^ un être spirituel, et cet être une fois réalisé, pourquoi le Créateur n'aurait-il pu le conserver dans l'existence jusqu'au jour présent ? La multitude des jours écoulés étant infinie, celle des anges actuellement existants le serait donc aussi. Libre à vous d'admettre la création éternelle d'êtres successifs. Vous ne serez conséquents avec vous-même qu'à la condition de lier le sort de cette hypothèse à celui de l'infini actuel. Or qui ne connaît les contradictions manifestes de cette dernière espèce de grandeur ') ?
D'après les thomistes, disent les autres, l'univers n'a pas eu de commencement et la série des plantes, des animaux qui se sont succédé aux diverses époques de ce long passé, n'a pas de premier terme. Au moins rien n'empêche qu'il en soit ainsi. Eh bien ! admettons provisoirement l'hypothèse, mais au lieu d'êtres successifs disparus, supposons que Dieu ait créé de toute éternité une cause dont toutes les autres réalisées jusqu'à nous, dépendent essentiellement pour agir. Hypothèse ! direz-vous ; soit, mais hypothèse que nous avons le droit de faire. D'évidence, cette série d'agentis, essentiellement subordonnés les uns aux autres, serait tout entière existante à l'heure présente. Or il répugne qu'une telle série soit donnée. Donc... ^).
Enfin, dit-on, est-il bien nécessaire de forger pareilles hypothèses ? Le seul fait de l'existence de l'homme ne prouve-t-il pas suffisamment que l'infini des siècles écoulés entraîne nécessairement avec lui l'infini actuel des âmes humaines ? En vertu de sa nature spirituelle, l'âme ne peut périr avec le corps qu'elle anime; en un mot, elle est naturellement immortelle. A la multi-
■) JOHANNES A S. Thoma, Philosopkia nhturalis, I. P. q. 24. a. 2. — Syl- VESTER Maurus, Ouestiones pIiU., t. II, q. 34. — P. Pollaix, Da?is le monde jnalhéiiiatiqiie {Ettcdes, août. 1897).
'; P. Lahousse, Cosinologiii, De Teinpore Crcationh, n. 543. l.ovanii, Peeters, 1896.
tude infinie des créatures humaines disparues, survit donc une multitude d'âmes actuellement infinie ').
Pour répondre à ces diverses objections, nous avons à examiner deux questions : i° L'hypothèse d'un monde éternel dépend-elle nécessairement de l'hypothèse d'une multitude infinie actuellement existante ; la possibilité de la seconde conditionne-t-elle la possibilité de la première ? 2° L'infini actuel implique-t-il des éléments contradictoires ?
Examinons la première question.
Quand on laisse de côté la question de forme qui n'est ici d'aucune importance, et qui peut tout au plus donner aux auteurs l'illusion d'avoir trouvé une difficulté nouvelle, la majeure de ces divers arguments se réduit à ceci : Vous n'appliquez votre hypothèse d'une création éternelle qu'aux êtres successifs, c'est-à-dire à des créatures destinées à disparaître complètement au terme d'une existence temporelle toujours relativement très courte. Il nous est aussi légitime qu'à vous de substituer, aux créatures transitoires, des êtres naturellement impérissables ou d'une durée permanente.
Cette substitution est-elle légitime ? Nous le croyons pas. Vous partez d'une hypothèse que vous déclarez absurde, pour en inférer que l'opinion rivale l'est au même titre. De quel droit pretendez-vous assimiler votre hypothèse à la nôtre ? Si votre supposition implique une évidente contradiction, de grâce ne la faites pas, mais ne chargez point une hypothèse irréprochable des défauts de votre malheureuse conception.
Mais pourquoi, répliquerez-vous, la création éternelle des anges serait-elle moins possible que celle des animaux ? En coùte-t-il davantage au Créateur de faire sortir du néant une substance spirituelle qu'un être privé de raison ?
Je vous concède volontiers qu'a priori, je ne découvre aucun obstacle de la part de Dieu, mais puisqu'à votre avis, la création
■) S. Thomas lui-même a soulevé plusieurs fois cette objection. Cfr. par exemple, II Scntenliartim. Dist. I. q. i. a. 5. — Sunun. ihcol. I. P. q. 46, a. 2, ad Suni De seternitate mundi.
éternelle des anges enveloppe une contradiction que ni vous ni moi n'avons rencontrée dans la création éternelle d'êtres successifs, je me rallie à cette seconde h3'pothèse et vous laisse le bénéfice de la première. Au lieu d'identifier ces deux conceptions essentiellement différentes, établissez d'abord la fausseté et l'absurdité de l'opinion thomiste et nous conclurons ensemble que les deux hypothèses doivent être placées dans la catégorie des chimères.
C'est la réponse de saint Thomas à ses contradicteurs qui prétendaient tirer, du fait de l'existence de l'homme, une preuve péremptoire de la fausseté de sa doctrine. « On objecte, dit-il, que si le monde n'avait pas eu de commencement, il existerait à l'heure présente une infinité d'âmes humaines. Cette raison n'est pas convaincante, car Dieu pouvait créer le monde sans appeler l'homme à l'existence ; ou bien il pouvait créer le monde de toute éternité et l'homme dans le temps comme il l'a fait en réalité ; de la sorte, les âmes humaines qui ont survécu à la dissolution des corps ne constitueraient pas une multitude infinie » ').
Il est certes difficile, sinon impossible, de juger à priori de l'équivalence de pareilles h5'pothèses ; l'étude de leurs résultats; est souvent le meilleur contrôle de leur validité, car si l'obstacle à leur réalisation ne vient pas de Dieu, il peut venir de la créature elle-même.
Sous ce rapport, l'observation du P. Sertillanges nous paraît pleine d'à-propos : « Dieu, dit-il, peut créer un ange, une étoile, à un jour quelconque de la durée, et il n'est point de jour où une telle action ne lui soit point possible. S'ensuit-il qu'il puisse doter d'une pareille création tous les jours de la durée infinie pris ensemble ? C'est une question toute différente. Un tout et ses parties ne suivent pas toujours les mêmes lois, parce qu'ils n'ont pas toujours la même nature. Ici les parties sont finies et l'ensemble au contraire est infini : rien d'étonnant à ce que
') S. Thomas. De cctemitatc mimdi.
chaque partie prise à part soit possible, et l'ensemble au contraire impossible^.. Demander : Dieu peut-il créer chaque jour un être, pendant une durée éternelle ? cela revient à dire : Dieu peut-il créer un infini ? Et alors la réponse se prendra non du côfeé de la puissance de Dieu qui est évidemment sans limites, mais du côté de la nature de l'objet qui est ou qui n'est pas réalisable.
» Il en est ici à peu près comme en morale, lorsqu'on demande : Est-il possible d'éviter tous les péchés ? Oui assurément, s'il s'agit de l'un d'eux, quel qu'il soit ; non s'il s'agit de l'ensemble. Il est question ici d'impossibilité morale, là d'impossibilité ph3'Sique, mais le cas est le même » ').
io6. Une multitude infinie actuellement existante implique-t-elle contradiction ? — Nous venons d'examiner la première des deux questions posées plus haut : l'impossibilité d'une création éternelle d'êtres impérissables ou permanents a-t-elle pour conséquence nécessaire l'impossibilité de la création éternelle d'existences successives et transitoires ?
Il reste à résoudre la seconde question : une multitude infinie actuellement existante'est-elle impossible ?
Supposez donc que l'on établisse un jour que le sort de l'opinion thomiste se trouve indissolublement lié à la question de la possibilité de la multitude infinie en acte, aurait-on, de ce chef, porté un coup décisif à cette hypothèse ? Telle est, au fond, la portée de cette dernière question.
Sur ce point spécialement délicat, saint Thomas ne paraît pas avoir toujours partagé la même conviction. En certain» endroits de ses ouvrages, son langage est hésitant, et sans nier ouvertement la possibilité de pareille multitude infinie, il se plaît, devant les difficultés qui paraissent y conduire, à exposer
') P. Sertillaxges, La preuve de l\xistence de Dieu et rêt<rnité du monde, p. 615 {^Revue thomiste, 1897).
les opinions des auteurs qui cherchent à éviter cette conséquence, mais lui-même réserve son jugement ').
Ailleurs, il se départit de cette réserve habituelle et se proonce catégoriquement contre la possibilité de la multitude iufin';" en acte ^).
iinlin, ii côté de passages où il semble favorable à cette opinion, il en esL même où il affirme sans hésiter, que jusqu'ici, nul n'a démontré que Dieu ne peut réaliser une multitude actuellement infinie : « Et prasterea adhuc non est demonstratum quod Deus non possit facere ut sint infinita actu ^).
Ces hésitations du Docteur médiéval, ce changement même d'opinion montrent assez quelles obscurités profondes enveloppaient alors, comme de nos jours, ce problème ardu.
Tous en conviennent, ces difficultés sont sérieuses. Constituent-elles une réfutation péremptoire qui ne laisse plus de place à aucun doute? Tel n'est pas notre avis. A l'heure présente, l'infini actuel compte encore d'ardents défenseurs en sciences aussi bien qu'en philosophie*). Croit-on que des
') S. ThotiIas, Cont. Gentei. Lib. II. c 38. « Quod autem de animabus objicitur, difficilius est ; sed tamen ratio non est multum utilis, quia mulia supponit, etc. ».
■) S. Thom.\s, Siunni. iheol. I. P. q. VII a. + — et q. XLVI. a. 2 ad 8iim Se7itcntiaruvi. \ ib. II. — Dist. I. q. I. a 5. ad 5um — Ouolli.ctiim XII. q. II. a 2.
') S. Thom.\S. Bc œternitate miindi - Cont. Gentes. Lib. U. c. 81. «Ouidam vero dixerunt non esse inconveniens animas separatas actu existera infinitas. . Quid autem horum Aristoteles senserit, ab eo expresse non invenitur... Ultima tamen prccdictarum opinionum principiis ab eo posiiis non répugnât, nam probat infinitum non esse actu in corporibus naturalibus, non autem in substantiis immaterialibus s>.
') CouTURAT. De riyifini mathématique, Paris, Alcan, 1896. — GuTEEELET. Dus Uneniliche. Mainz, Frey, 1878. — Geisler. Die Grundsâtze und das Wesen des Uyiendlichen in Mathematik und Philosophie. Leipzig,Teubner, 1902. — C.vxTOR, Mittheiliingen ziir Lehre vom Transfiniten, § VIII [Zeitschrift fïir Philosophie und Philo so phi sche Kritik, t. 91). etc.. Pour M. Véronnet « le concept de l'infini étant parfaitement logique et nécessaire au point de vue mathématique, une suite infinie, une collection infinie, ne sont pas contradictoires a priori. Mais en fait, di'.-'l, comme une collection implique par
hommes de valeur consacrent le meilleur de leur temps à. défendre d'évidentes absurdités ?
Il n'entre pas dans nos vues, d'aborder ici l'exposé et l'examen de cette longue controverse ; pareille étude déborde le cadre de notre travail. D'ailleurs notre hypothèse sur l'éternité du monde, et par suite, sur la durée infinie du temps, est indépendante de la solution de ce dernier problème. Mais nous aimons cependant à indiquer quelques considérations qui nousparaissent justifier nos doutes.
D'abord^ ce n'est pas sans but qu'en étudiant plus haut les diverses propriétés de l'infini, nous avons donné à notre thèse une portée très large ; nous avions ainsi l'occasion de rencontrer les principaux reproches que l'on a coutume de faire à l'hypothèse de l'infini actuel. Or, nous l'avons dit, aucune de ces difficultés ne nous a paru insoluble.
Bien plus, le fait de la multitude infinie des possibles actuellement présents à l'intelligence divine, fait que bon nombre de philosophes, peu sympathiques d'ailleurs à l'opinion thomiste, placent hors de doute, constitue pour nous une forte présomption en faveur de la possibilité de l'infini en acte. D'après le cardinal Franzelin, telle serait même la doctrine de presque tous les anciens théologiens. Pour eux. Dieu connaît actuellement tous les possibles ainsi que tous les actes que les créatures poseront durant toute l'éternité, et cette nmltitude d'actes et de possibles est infinie sous le regard divin ').
définition une pluralité, une nouvelle question se pose : l'infini est-il compatible avec une pluralité quelconque .'' » A cette question, il croit devoir donner une réponse négative. Cfr De l'infini comme catégorie et réalité (Annales de philosophie chréticiine, 1903), p. 168.
') Franzelin, De Dco, pp. 410 411. « Doctrina ha:c est veterum theologorum paene omnium ». — Rip.\lda, Opiisc. philosoph. XI. — Ruiz. De Scie7itia Dit Dis/>. 20. — De Lugo, ad I. q. 14. a. 12. — Pallavicinus. De Deo. c. 33. — le fide, spe et charitate. ce. 18-19. — SuAREZ. 3. P. Disp. 26 sect. 4. — Lessius. De perfectionibus divinis. Lib. VI. c. 2. n. 17. — Alexaxder Hallez. I Pars, q. 23 n. 3. a. 2. — Valentia. I. P. q. 14. puncto 6. — Vasquez I. P. Disp. 63. — S. TnoM.\s, Ouœst. disp. De Veritate, q. 2, a. 9, — Contra Ge7ites, Lib. I, c. 69. — Stim. thcol., I, P. q. 14, a. 12. — S. Boxaventura, I. Sent., Dist. 35^ q. 5, et Dist. 39, q. 3, a. i, etc..
Cet accord presque unanime au sujet de pareille multitude est d'une haute importance dans la question qui nous occupe. Si malgré les difficultés inhérentes à cette opinion, tant d'auteurs de marque n'hésitent pas à admettre la possibilité d'une multitude infinie dans l'ordre idéal, si les raisons justificatives de cette doctrine leur paraissent péremptoires, si, en un mot, le concept de multitude infinie n'implique pas de contradiction, on ne voit plus pourquoi l'idée de réalité serait incompatible avec l'idée de semblable multitude.
Sans doute, les possibles ne peuvent recevoir simultanément l'existence ; mais il y a parmi les possibles des collections infinies dont les éléments ne présentent entre eux aucune incompatibilité réelle ; telles sont, par exemple, les collections de plantes, d'animaux ou de minéraux ; l'existence de l'un de ces êtres n'exclut nullement la coexistence de ses congénères, quelle qu'en soit la multitude.
Que le concept de multitude infinie soit inconciliable avec telle ou telle réalité donnée, nous l'admettons donc sans peine ; mais qu'a priori, il y ait une opposition radicale entre l'infini et le réel, c'est, disons-nous avec saint Thomas, ce que nul n'a démontré.
D'ailleurs, la plupart des difficultés soulevées contre l'infini concret visent au même titre l'infini abstrait.
Les adversaires de l'infini actuel et en général de l'opinion thomiste cherchent, il est vrai, à infirmer la haute signification du fait de la multitude infinie des possibles. Le P. Chrysostome, entre autres, l'examine comme une sorte d'objection faite à sa thèse.
On nous dit, écrit-il, « qu'il ne répugne pas d'admettre la possibilité d'une multitude infinie, puisque, de fait, elle existe dans l'intelligence divine. Cette objection n'est pas aussi solide qu'elle paraît à première vue... A notre avis, une considération bien simple peut faire tomber la difficulté.
« Oui la science de Dieu est infinie. Seulement, à cause de
l'incapacité de l'esprit humain, pour scruter jusqu'au fond les choses divines, peut-on légitimement en inférer toujours que cette science possède telle ou telle qualité ? Non, si cette propriété ne contribue pas à la perfection de la science divine. . . l'infinité de la science de Dieu ne conduit pas à des absurdités.
« Il n'est donc pas permis de raisonner de la sorte a priori .- Dieu connaît de telle façon, donc cette manière de connaître est une perfection possible. Il faudrait commencer par prouver le conséquent et non pas raisonner à rebours ; il faudrait dire : il existe dans l'intelligence divine une multitude infinie, donc celle-ci est possible. Mais celle-ci n'existera dans l'intelligence divine que si elle peut exister. Or nous avons suffisamment démontré qu'une multitude actuellement infinie ne peut être admise ; d'où il suit qu'elle n'existe ni ne peut exister dans l'intelligence de Dieu » ').
La méthode préconisée par notre distingué contradicteur nous paraît étrange.
Où en serait actuellement la théodicée si, avant d'attribuer à Dieu les perfections qui le caractérisent à nos yeux, nous devions d'abord en prouver la possibilité ?
Oui donc à l'heure présente, pourrait se flatter de prouver d'une manière péremptoire la possibilité de la science infinie, de l'éternité, de l'immutabilité, de l'immensité de Dieu? Non, telle n'est pas et telle ne peut être la méthode admise dans l'étude des perfections divines. La possibilité découle pour nous du fait, et celui-ci est établi lui-même par le principe de raison suffisante et de causalité. La connaissance est une perfection simple ; elle doit donc appartenir à Dieu ; et comme Dieu est un être infini, elle doit être elle-même infinie. L'essence divine étant imitable, la science de Dieu s'étendra donc actuellement à tous et à chacun des types de cette multitude infinie, sinon elle serait fatalement soumise à une évolution réelle, à un perfectionnement progressif.
') P. Chrysostomf. Pcssilulilé cl impossibililé du monde éternel, p. 75-76.
L'existence d'une multitude infinie devient de la sorte un fait qu'on ne peut nier sans introduire en Dieu une véritable potentialité, c'est-à-dire, sans recourir à l'absurde.
Quant à la possibilité de ce fait, notre intelligence finie demeure impuissante à l'établir par des preuves directes, mais elle y souscrit pour rester conséquente avec elle-même.
Qu'à raison de notre faiblesse intellectuelle, nous y découvrions dans la suite de grosses difficultés, quoi de plus naturel, puisqu'il n'existe aucune mesure commune entre le fini et l'infini? Mais il est clair que jamais ces difficultés, quelque sérieuses qu'elles puissent être, ne nous autorisent à nier le fait, à moins qu'elles n'en prouvent, avec toutes les clartés de l'évidence, l'impossibilité absolue. Or, ces absurdités, ces manifestes contradictions, saint Thomas, saint Bonaventure et tant d'autres génies du moyen âge ne les ont point découvertes dans la multitude infinie des possibles. Serait-il téméraire de croire que le P. Chrysostome ait eu trop de confiance dans la validité de ses preuves ?
En résumé, défendre la possibilité de la multitude infinie des possibles dans l'intelligence divine, et combattre la possibilité d'une multitude infinie en acte nous paraît une réelle inconséquence. Les deux doctrines, à notre avis, doivent partager le même sort.