‹ La notion de tempsChapitre 13 sur 24 · Tendance générale de ces arguments · texte numérisé non relu

Tendance générale de ces arguments

En général, les arguments d'ordre ph3'sique tendent à établir, qu'à raison des lois qui le gouvernent, l'univers suit une pente fatale qui l'achemine vers la mort. D'où la conclusion : si l'univers est condamné à mourir, s'il porte en lui-même la raison nécessitante de sa future disparition, il est impossible

qu'il soit doué d'un éternel passé ; éternellement il serait disparu. Donc le temps a commencé.

io8. Premier argument tiré du sens général des transformations de l'énergie. — Toutes les énergies du monde corporel se ramènent à deux grandes classes : l'énergie potentielle et l'énergie actuelle. Ces deux formes d'énergie se transforment continuellement l'une dans l'autre, mais de telle façon que l'une gagne toujours exactement ce que l'autre a perdu. 11 en résulte que, malgré les transformations incessantes de l'énergie d'où dépendent tous les phénomènes de la nature matérielle^ la somme globale de l'énergie reste la même pour un système fermé, c'est-à-dire, non soumis aux influences de forces étrangères.

A première vue, il semble qu'un tel cycle de transformations ne peut avoir de fin, puisque toute énergie perdue en apparence se trouve toujours compensée par une transformation inverse. Cependant il n'en est rien : une loi cosmologique nous prouve que, sans modifier en rien l'énergie totale d'un système donné, la quantité d'énergie vibratoire invisible augmente sans cesse aux dépens de l'énergie visible.

Or les multiples changements qui constituent le cours de la nature relèvent surtout de l'énergie visible. Si celle-ci tend à disparaître de plus en plus, les occasions de nouveaux changements disparaissent dans la même mesure, et l'univers se trouve ainsi conduit vers un état où aucune conversion ne pourra plus se produire '). On peut donc dire que, dès sa naissance le monde est condamné à mourir, et que la sentence s'accomplit lentement sous nos 5^eux.

Mais si le monde un jour doit mourir, un jour aussi il a dû commencer. Car la somme d'énergie répandue dans l'univers

') Clausius. (Revue des cours scientifiques, février 1898).

est une somme finie et limitée ; sa transformation ne peut prendre qu'un temps fini ').

109. Autre forme du même argument. — Actuellement, la plupart des partisans de ce genre de preuves ont coutume de l'énoncer sous une forme en apparence plus scientifique en faisant appel à la loi de l'entropie. Si la quantité d'énergie contenue dans l'univers reste invariable, il n'en est pas de même de la qualité. Dans un grand nombre de phénomènes naturels l'énergie se transforme partiellement en une autre espèce d'énergie inutilisable, c'est-à-dire incapable de produire encore des efïets mécaniques. Il se fait alors une dégradation de l'énergie. L'aptitude de l'énergie à se transformer en d'autres formes ou même à passer sur d'autres masses matérielles s'appelle d'ordinaire son degré d'utilité. Si l'on se représente la diminution de cette utilité comme une grandeur particulière, l'on obtient à peu près ce que Clausius a appelé du nom d' « entropie » ^). Or l'expérience prouve que l'entropie ne diminue jamais, qu'elle reste inchangée dans les phénomènes réversibles^ qu'elle augmente au contraire dans les phénomènes irréversibles. En d'autres termes, l'énergie utilisable s'épuise sans cesse, et quelque grande qu'en soit encore la provision actuelle, elle disparaîtra un jour, entraînant avec elle la mort de l'univers ■').

') CarbONNELLE. Les conpis de la science et de la philosophie, t. I. pp. 139, 326 et suiv. — Cfr. C. de Kirwan. Comment finira l'univers? p. 10. 1893. (Revue des questions scientifiques, 1877).

') IsenkrahE. Energie, Entropie, Weltanfang, Weltende, s. 14. Trier 1910.

') Dressel. Lehrbuch der Physik. s. 380. — « Der Gottesheweis auf Grund des Entropiegesetzes {Stimmen aus Maria Laach 1909. 2 Heft. I. s. 150). — Gutberleï. Der Cosmos, sein Ursprung und seine E7itwickelung, s. 94. Paderborn. Schôaingh, 1888. — Véronnet. L'itifini. (Annales de philosophie chrétienne 1903). p. 184. « L'entropie, écrit M. Brunhes, est la somme des valetirs de transformation qui se sont ajoutées à un système matériel entre un état initial et son état actuel. Il résulte, d'autre part, de la définition de la valeur de transformation que l'entropie augmente à chaque transformation

iio. Critique de cet argument. — Les apologistes ont fait grand état de cet argnment, surtout au cours de ces vingt dernières années. On comprend aisément d'ailleurs le vif intérêt qui s'y attache. Prouver scientifiquement la fin certaine de l'univers, n'est-ce pas établir du même coup son origine temporelle? Mais s'il fut un temps où l'univers n'était point, son apparition réclame, de toute évidence, l'intervention d'une cause créatrice, ou d'un être transcendant que nous appelons Dieu. Telle était la conclusion que l'on croyait pouvoir dégager du fait invoqué.

Nous ne voulons pas nous placer ici au point de vue apologétique. Notre but est simplement d'examiner quelle est la portée vraie de la loi de l'entropie et de la dégradation progressive de l'énergie. En d'autres termes, cette loi physique, supposée établie par des preuves péremptoires, a-t-elle pour conséquence fatale et inéluctable la fin certaine de l'univers ? Nous ne le croyons pas.

D'abord, on a coutume de considérer cette loi de l'entropie comme une loi absolument universelle, s'étendantnon seulement aux êtres qui nous entourent, mais au monde sidéral et même à tous les mondes dont se trouve peut-être peuplé l'espace ultrasidéral. De fait, c'est à cette condition seulement que la loi engage les destinées de l'univers. Or, quel fait ou quel principe physique autorise pareille généralisation ? La loi mentionnée est le fruit de l'expérience, mais combien étroit est le champ des constatations ! Qui nous dit que dans d'autres mondes, plus grands et plus riches que le nôtre en activités de tout genre, l'entropie ne suit pas une marche inverse ? Qui nous dit que dans ces régions mieux favorisées, la diminution progressive qu'elle subit ne compense pas largement l'accroissement continu qu'elle témoigne sur notre globe ') ?

positive ou naturelle, et que par suite Ventropie varie dans le viême sefis que ce que Balfour Stexvart appelle la somme des énergies de rebut ». La dégradation de l'énergie, p. 341.

') Haas. Ist die Welt in Raum und Zeit une7idlich? s. 182. (Archiv fiir

Supposition arbitraire, dira-t-on ? Soit, mais cette supposition n'est ni absurde, ni impossible, et aussi longtemps qu'on n'en a pas démontré l'impossibilité ou la non réalisation, l'universalité de la loi d'entropie ou plutôt de sa tendance actuellement constatée par les physiciens, reste un problème à résoudre.

En second lieu, la somme d'énergie utilisable, dit-on, est limitée. Si donc les phénomènes naturels entraînent des transformations qui constamment la diminuent, le fait de l'épuisement total ne peut exiger qu'un temps fini.

Mais qui donc nous garantit que l'univers est un système Hmité ? Et s'il ne l'est pas, que signifient ces expressions : « l'énergie totale de l'univers » ? ou « la somme de l'énergie utilisable » ? L'énergie pouvant être infinie comme l'univers lui-même, dire que l'énergie utilisable diminue, qu'elle tend vers un état d'épuisement total, c'est formuler une expression vide de sens. « Assurément, dit M. Brunhes, l'assimilation du monde matériel tout entier à un système limité et soustrait à toute influence extérieure à lui, reste une hypothèse ; etj'ajoute une hypothèse qui se heurte, comme l'hypothèse inverse, à de sérieuses difficultés » ').

Or, si la limitation de l'univers et par suite, de la quantité d'énergie dont il dispose, n'est rien moins qu'un fait^ si de bons esprits, des physiciens de marque tiennent l'un et l'autre pour infinis, les prophéties des finitistes, relatives aux destinées

systcmatische Philosophie B. XVIII. mai 191 2). — SwANTE Arrhexius. Das Werden der Welten. Leipzig 1906. Pour cet auteur, l'entropie augmente dans les soleils, mais diminue dans les nébuleuses : en d'autres termes, l'énergie est dissipée ou « détériorée » dans les corps qui se trouvent à l'état de soleils, et au contraire «améliorée» dans ceux qui sont à l'élat de nébuleuses. Cfr. L'évolution des Mondes. Préface, p. 4, traduction française par Seyrig. Paris. Bérenger, 19 10. — D'après Boltzmann (Popularen Schriften. s. 33. Leipzig 1905) les tentatives faites jusqu'ici pour empêcher la mort de l'univers, sont restées infructueuses. « Aile Versuche das Universum von diesem Warmetode zu erreten, blieben erfolglos ».

') Brunhes. La dégradation de l'énergie, p. 358. — Swante Arrhenius, Zur Frage der Unendlichkeit der Welt. {Archiv. Jôr Matematik, Astronomie.... B, 5. n. 12. Upsala und Stockholm 1908.)

de l'univers, ne sont plus que des hypothèses plus ou moins probables.

En troisième lieu, à supposer même l'univers fini et régi dans toutes ses parties par la loi de l'accroissement progressif de l'entropie, suit-il de là que le cycle des transformations cosmiques doive finir un jour ?

Nullement, s'il faut en croire bon nombre de savants actuels. Sans doute, la nature tend vers le nivellement de l'énergie, c'est-à-dire vers un état qui exclut toute possibilité physique de changements. Mais cette tendance même semble avoir un caractère asymptotique qui l'empêchera à tout jamais d'atteindre son but. En effet, n'est-il pas clair que ce nivellement se produit avec une rapidité d'autant moins grande que les différences de niveau ou d'intensité des énergies s'atténuent davantage ? La diminution progressive des différences a donc pour résultat fatal, de se produire en des intervalles de temps d'autant plus longs que la nature s'approche davantage de l'état final. Dans cette hypothèse, rien n'empêche qu'elle s'en rapproche toujours sans pouvoir l'atteindre 'j.

Enfin, il est une autre critique plus radicale qui veut être mentionnée.

En somme, admettons que les prémisses de l'argument scientifique soient absolument inattaquables ; admettons qu'elles puissent justifier cette conclusion : l'état actuel de l'univers fera place un jour à un état d'immobilité complète, pourrait-on légitimement en inférer cette autre conclusion : donc l'univers a commencé dans le temps ?

A notre avis^ pareille inférence ne serait nullement fondée.

De ce que l'état actuel est condamné à disparaître, on peut

affirmer qu'il a eu un commencement. Mais l'existence même

de l'univers est-elle renfermée dans les limites relativement

étroites qui circonscrivent le passé de cet état actuel ? La matière,

') Cfr. IsENKRAHE. Energie, Entropie, etc.. s. 42-46. On lira avec intérêt la critique serrée qu'a faite cet auteur de l'argument tiré par les apologistes de l'entropie et de la loi de la dégradation de l'énergie.

que la science moderne proclame naturellement indestructible, est-elle tellement liée aux changements et aux phénomènes actuels que la supposer soumise, au cours d'un éternel passé, à une infinité d'états successifs, précurseurs de l'état présent, soit une h3'pothèse absurde ? Nul, croyons-nous, n'oserait le prétendre.

Si donc le monde est éternel, nous conclurons que la configuration actuelle de l'univers et les phénomènes qui s'y déroulent sont une de ces multiples et innombrables phases qui ont successivement marqué son existence infinie.

Au surplus, cet argument n'a pas le privilège d'une absolue nouveauté. Il n'est, en réalité, qu'une expression renouvelée, mais en langage scientifique, de difficultés qu'Aristote ') luimême formule dans sa Physique et que saint Thomas a reprises dans plusieurs de ses ouvrages. « Dicendum, quod ponentes œternitatem mundi, ponunt infinities regionem esse mutatam de inhabitabili in habitabilem et e converso. Et similiter ponunt quod artes propter diversas conceptiones et accidentia infinitim fuerunt inventée et iterum corruptae. Unde Aristoteles dicit quod ridiculum est ex hujusmodi particularibus mutationibus opinionem accipere de novitate mundi totius » ^).

III. Deuxième argument tiré de l'extinction progressive du soleil. — D'après un calcul d'Helmholtz, le système solaire ne posséderait plus que la 454'"'^ partie de l'énergie transformable qu'il avait lorsqu'il était à l'état de nébuleuse. Bien que ce résidu constitue encore un approvisionnement dont l'énormité confond notre imagination, il sera im jour dépensé. Plus tard, la transformation sera accomphe pour l'univers entier, et il finira par s'étabhr un équilibre général de température et de pression.

« I/énergie ne sera plus susceptible de transformation. Ce

■) Aristote. Meteor. Lib. I. c. 14. n. 30 et 31.

•) S. Thomas. Sumvi. theol. I. P. q. 46. a. 2 ad 4»"!

sera, non pas le néant, non pas l'immobilité proprement dite, puisque la même somme d'énergie existe toujours sous forme de mouvements atomiques^ mais l'absence de tout mouvement sensible, de toute différence, de toute tendance, c'est-à-dire la mort absolue » ').

Cet argument, on le voit, ne diffère guère de l'argument précédent. A la loi de la dégradation de l'énergie qui régit les phénomènes cosmiques, il substitue un fait primordial dont le régime de notre globe se trouve spécialement solidaire, savoir le refroidissement progressif du soleil, le grand pourvo3''eur des énergies terrestres. Comme le premier argument, il tend à une conclusion qui ne peut, d'évidence, engager que l'état actuel de notre monde. Aussi, les partisans du temps infini lui opposeront avec raison toutes les critiques soulevées plus haut au sujet de la loi de la dégradation de l'énergie, ou même se contenteront de la fine réplique du Stagirite : la configuration et le régime actuels de notre univers passeront comme ont passé la multitude infinie d-'états et de régimes qui ont signalé son éternelle durée.

112. Troisième argument, tiré de la découverte du radium et de la radioactivité générale de la matière.

— Le radium, écrit M. Haas, émet à température ordinaire et spontanément de puissantes radiations calorifiques et lumineuses. D'après la science moderne, cette radioactivité a pour cause la désagrégation de la substance matérielle en particules infinitésimales appelées électrons^ particules, qui, une fois mises en liberté, se répandent dans le milieu ambiant avec une très grande vitesse. Sous l'influence de la chaleur ou d'un fort courant électrique, beaucoup de corps chimiques donnent lieu au même phénomène.

A s'en tenir aux calculs les plus probables, la vie du radium

')JouFFRET. Introduction à la théorie de l'énergie, p. 126. Paris, Gauthier- Villars. 1883. — G. Le Bon. L'évolutien des forces, p. 89. Paris, Flammarion,

n'est pas d'une très longue durée ; l'émiettement continu ne demanderait que 3600 ans pour faire disparaître la moitié d'une masse donnée de radium. Ce corps n'existe" donc pas de toute éternité. Il provient, on le sait d'ailleurs, de la désagrégation d'un autre élément d'un poids atomique plus élevé, l'uranium. Celui-ci, à son tour, n'a pas un éternel passé, puisqu'il se désagrège en un temps fini ; il provient donc d'une autre substance plus riche en électrons^ mais instable, soumise elle aussi à une désagrégation naturelle ; sinon, l'origine de l'uranium demeurerait inexplicable.

Veut-on attribuer à la. partie de la matière que nous percevons aujourd'hui sous forme de radium, un passé sans limite, force nous sera d-'admettre, qu'au delà de tous les temps mesurables, cette matière existait sous forme d'un élément d'un poids atomique infiniment élevé. Mais une caractéristique de l'émiettement radioactif est la mise en liberté d'une somme considérable de chaleur. La formation progressive du radium par la désagrégation de cet élément primordial d'un poids atomique infiniment élevé, aurait donc eu pour résultat la production d'une quantité infinie de calorique. Or cette chaleur qui ne peut disparaître — ainsi l'exige le principe de la conservation de l'énergie — déterminerait pour notre monde une température moyenne infinie, ce qui est une erreur manifeste ').

Cette difficulté semble avoir fortement ébranlé l'auteur allemand. « Le phénomène de la désagrégation atomique, auquel est soumise très probablement toute la matière de l'univers, constitue, dit-il, une grosse difficulté pour l'hypothèse d'un processus éternel ». Cependant il n'y voit pas encore la condamnation définitive de l'hypothèse. Il ajoute en effet : « quoi qu'il en soit, il n'est pas évident que sous l'influence de la chaleur émise, de nouveaux atomes plus complexes n'aient pu se former aux dépens d'atomes plus simples » ^).

') A. Ha.\s. ht die Welt in Rauvt und Zeit unendlich? (Archiv fiir System. Philosophie, s. 183. XVIII. B. H. 2. 1912. ') Art. cit. s. 183-184.

Cette explication n'est certes pas sans valeur. Si nous voyons constamment se former des composés chimiques même très stables aux températures élevées, bien qu'endothermiques, pourquoi les atomes infinitésimaux libérés par la désagrégation de la matière ne pourraient-ils pas, grâce à l'apport d'une chaleur intense, reconstituer de nouveaux atomes complexes, analogues à ceux dont nous voyons aujourd'hui le lent évanouissement ?

Au surplus, l'hypothèse qui attribue à ces atomes primitifs une masse infinie est, à notre avis, complètement inutile et imaginaire.

A mesure qu'on remonte dans le passé, on suppose des masses atomiques de plus en plus grosses, et comme ce passé hypothétique n'a pas de limite, on finit par supprimer les limites de ces masses, par déclarer celles-ci infinies. Mais n'est-ce pas admettre^ sans la moindre preuve, que la radioactivité est une propriété essentielle de la matière, inséparable de son existence?

Quel est donc le fait scientifique qui nous permet d'affirmer que la vie même des corps est une vie de désagrégation progressive, continue, que l'émiettement actuel est une dernière phase d'un émiettement autrefois beaucoup plus considérable^ dont les origines coïncident avec les origines de la matière ?

Il n'y a là qu'une pure hypothèse. Il se peut fort bien que la radioactivité soit un phénomène de date récente, consécutif à une période plus ou moins longue de concentration progressive qu'aurait précédée une série sans limite de semblables alternances.

La matière, dit-on, se désagrège et ses débris éparpillés dans l'espace reconstituent lentement une sorte de nébuleuse impalpable et invisible.

S'il en est ainsi, on ne voit point pourquoi cette nébuleuse nouvelle ne pourrait pas, au terme de sa formation, se condenser de nouveau comme la nébuleuse de Laplace et reformer des corps chimiques nouveaux, destinés à de nouvelles évolutions.

En toute hypothèse, les obscurités qui enveloppent les destinées de la matière semblent s'accroître à mesure qu'on essaie de retracer les phases successives de son passé.

Aussi, le jugement de l'auteur allemand sur la portée des preuves physiques, nous parait exprimer avec une grande justesse l'opinion des hommes de science. « De même qu'il serait insensé de rechercher dans les phénomènes physiques une preuve en faveur de l'infinité de l'espace et du temps, de même, jamais, à mon avis, les phénomènes ph5^siques ne fourniront une preuve péremptoire en faveur de l'opinion contraire » ').

113. Conclusion générale. — La conclusion générale qui semble se dégager de ce long et laborieux débat, c'est, croyons-nous, celle-là même qu'a formulée saint Thomas dans sa Somme théologique : « Mundum incœpisse sola fide tenetur, nec démonstrative sciri potest » ~).

Le monde a-t-il eu un commencement? La foi seule nous permet de répondre à cette question avec une pleine et entière certitude. Mais il n'est pas au pouvoir de la raison humaine d'établir d'une manière décisive qu'il n'a pas un éternel passé.

Il ne paraît donc pas impossible, que le mouvement successif, inhérent à toutes les évolutions de la matière, comme aussi le temps réel qui s'y concrétise, se déroulent sans interruption depuis toute éternité.

') Art. cit. s. 184.

*) S. Thomas. Suf/tm. theol. 1. P. q. 67. a. i. ad 3111" .

ARTICLE VI Le temps finirastsil ?

114. Le temps extrinsèque aura-t-il une fin ? Prévisions théologiques et philosophiques. — Il

semble que depuis des siècles l'Ange de l'Apocalypse ait donné à ce problème une solution définitive : « et l'ange... jura qu'il n'y aurait plus de temps désormais » '). Mais le temps, avonsnous dit, se prend dans des acceptions diverses. Au sens rigoureux du terme, il s'identifie avec le mouvement apparent des cieux : au sens large, il a son expression concrète dans tout mouvement continu ^). En quel sens doit s'entendre cette parole biblique ?

La plupart des interprètes du texte sacré y voient l'annonce de la fin de la vie mortelle de l'humanité, et la cessation future du mouvement apparent des cieux, dont les révolutions régulières constituent pour nous la mesure commune du temps.. D'après cette interprétation théologique, la série des générations humaines n'est pas destinée à se prolonger indéfiniment, et un jour viendra où le temps extrinsèque que nous évaluons actuellement en jours et en années, arrivera lui aussi à son terme définitif.

A en croire saint Thomas, la philosophie elle-même confirmerait en tous points ces prévisions théologiques. L'argument qu'il invoque s'appuie tout entier sur la finalité du monde corporel.

Les transformations incessantes que subit la matière inorganique, dit-il, cesseraient de se produire, si le soleil n'envo3"ait

') Apflcalypsis. C. X. V. 5 et 6.

') S. Thomas. Su:iiiii. thcol. I. P. q. 67. a. \ ad 3"îii.

plus à la terre sa lumière et sa chaleur. Mais ces transformations mêmes sont essentielles à la vie et à -la conservation des plantes. La vie végétative, en effet, se développe, s'accroît ou se ralentit dans la mesure où elle parvient à adapter la matière à ses activités propres. A leur tour, les plantes constituent la nourriture des animaux. Enfin, grâce à cet ensemble de créatures de tout genre mises à sa disposition, l'homme possède les mo5^ens d'entretenir sa vie et de perpétuer son espèce.

En dernière anal5'se, il semble bien que la vraie raison d'être du mouvement apparent des cieux, est la vie temporelle de l'espèce humaine.

Or cette multiplication de générations humaines va-t-elle se continuer indéfiniment sur la terre ? Assurément non. Elle aura une fin et cette fin sera la résurrection générale, qui en accordant à l'homme les dons d'immortalité et d'incorruptibilité, le dispensera pour toujours de ses besoins actuels. Dès lors, les révolutions célestes, devenues sans utilité et sans but, cesseront de régler la nouvelle orientation de l'univers ').

115. Prévisions de la science moderne. — Cette doctrine à la fois théologique et philosophique s'harmonise aussi avec les données des sciences modernes. D'ailleurs, si le monde actuel doit finir un jour, rien d'étonnant que l'homme de science puisse pressentir les causes naturelles qui prépareront le cataclysme final si clairement annoncé dans les écrits bibliques ^).

« Le soleil, dit de Lapparent, ne trouvera bientôt plus dans le rétrécissement de son diamètre, une source suffisante pour l'entretien de sa chaleur... Le jour où l'extinction de l'astre central sera consommée, nulle réaction ph^'sique ou physiolo-

■) S. Thom.\s. SupplevicjituDi. q. 91. ''. 2. — De potentia. q. 5. ". 6. 7. 8. 9. — Conlra Gentes. Lib. IV. c. 86 et 87.

') S. Luc. c. XXI. V. 25. — Act. .^post. c. II. v. 20. — Is.Vias. c. XIII. v. 13. — II. Petri. c. III. V. 10. 12.

giqiie ne pourra plus s'accomplir sur notre terre, alors réduite à la température de l'espace et à la seule lumière des étoiles » 'j. La vie de l'homme sur la terre sera donc rendue impossible et si le soleil éteint peut encore, en vertu des lois de la gravitation, se mouvoir dans son orbite, au moins ses relations avec notre globe qui lui assignent une place si importante dans la détermination du temps, seront définitivement brisées.

La cessation de l'état actuel de l'univers par le froid, c'està-dire par l'extinction du soleil, ou l'épuisement de toutes les énergies qui existaient en puissance dans le chaos initial, n'est du reste qu'une des hypothèses probables émises par les hommes de science. Plusieurs causes, en effet, peuvent précipiter la fin du monde bien avant l'avènement de cet équilibre universel et stable. Telle est, par exemple, la rencontre, d'ailleurs possible, de notre globe avec un astre quelconque sorti de son orbite. Par suite de l'énorme vitesse et de la grandeur des masses stellaires, le choc serait tellement violent que la chaleur dégagée pourrait aisément volatiliser notre petite planète. Ce serait la mort de l'univers par le feu ').

Tel serait aussi réchauffement excessif et subit du soleil provoqué par la rencontre de cet astre avec l'un de ses satellites. Sous l'influence de la chaleur mise en liberté au moment du choc, notre terre se transformerait en une étoile temporaire ou disparaîtrait sous forme de nébuleuse.

Notons cependant que ces derniers modes de dénouement final se rattachent à des causes accidentelles et ne jouissent par conséquent que d'une certaine probabilité.

L'h3^pothèse émise d'abord par Clausius sur la marche de l'univers vers un état d'équilibre stable, hypothèse directement confirmée par l'observation de notre soleil aussi bien que d'un bon nombre d'étoiles colorées, cette hypothèse, disons-nous,

') De LapparENT. La destinée de la terre ferme et la durée des temps géologiques (Revue des Ouest, scientif. juillet 1901). — Cfr. Arrhenius. L'évolution des mondes. Paris. Béranger, 1910.

') C. De Kirwax. L'Astronomie, p. 15. Novembre 1892.

permet de croire que l'univers ne se meut pas dans un cycle éternel, qu'il ne repassera plus de lui-même par le même état.

Pour M. H. Poincaré, les hypothèses imaginées par M. Swante Arrhenius pour éviter le nivellement final de toutes les énergies, ou leur transformation en une énergie calorifique uniformément répandue — ce qui correspond à un état de mort — ces hypothèses, disons-nous, ne jouissent que d'une certaine probabilité. « De cette discussion, dit-il, je ne veux pas tirer de conclusion définitive ; il semble que, par ce processus, la mort calorifique sera énormément retardée, mais on peut croire qu'elle ne sera que retardée » 'j.

D'après les prévisions de la science moderne, le temps extrinsèque actuel, c'est-à-dire cette succession régulière de jours et de nuits, de mois et d'années, déterminée par les relations qui rattachent notre globe au soleil enflammé, aura donc fatalement une fin *).

Néanmoins, nous dépasserions la portée philosophique ou scientifique des arguments cités plus haut, si nous prétendions en conclure, qu'après la. consommation des siècles, « le ciel enroulé comme les feuilles d'un livre » suivant le texte de l'Apocalypse ^) et la terre desséchée doivent à tout jamais rester dans cet état de mort.

Rien ne nous dit, en effet, que sous la main toute puissante du Créateur, le ciel et la terre rajeunis et doués de propriétés nouvelles ne puissent renouer entre eux des relations plus stables, plus harmonieuses et plus grandioses que ne le sont leurs relations actuelles. Bien que la science ne prévoie point

■) H. Poincaré. Hypothèses Cosmogoniques, p. 256. Paris. Hermann. T911.

') D'après M. Brunhes, « l'existence des phénomènes physiques qui sont en eux-mêmes irréversibles et la loi de la dégradation de l'énergie condamnent la conclusion d'après laquelle le monde pourrait repasser indéfiniment par l'état actuel ». La dégradatiofi de l'énergie, p. 326. On peut donc soutenir sans contradiction que le soleil un jour s'éteindra et que d'autre part l'univers se rapprochera toujours d'un état d'équilibre complet sans cependant l'atteindre jamais.

') Apocalypsis. C. VI. v. 14.

de cause naturelle capable de réparer l'usure finale de ces mondes vieillis, et d'opérer un universel rajeunissement, elle ne s'oppose pas à une intervention du Créateur qui aurait pour résultat une transformation harmonieuse des anciens mondes et leur adaptation à la vie nouvelle de l'humanité. Tel semble être le sens de cette prophétie consignée dans les livres inspirés : « Je vis un ciel nouveau et une nouvelle terre, car le premier ciel et la première terre sont passés » ').

116. Hypothèse de 1' « éternel retour ». — A rencontre de ces prévisions scientifiques, Nietzsche émit une hypothèse qui mérite d'être mentionnée. «Si on peut imaginer le monde comme une quantité déterminée de forces, dit-il, il s'ensuit que le monde doit traverser un nombre évaluable de combinaisons... Dans un temps infini, chacune des combinaisons possibles devra une fois se réaliser, plus encore, elle devra se réaliser une infinité de fois. Il se produira donc un mouvement circulaire de séries absolument identiques » "").

Pour le philosophe allemand, l'existence de l'univers n''est donc qu'un perpétuel retour des mêmes scènes. Les êtres de ce monde, le milieu dans lequel se déroule leur vie, les phénomènes si nombreux et si divers dont la succession et l'enchaînement constituent ce que nous appelons le cours actuel de la nature, tout cela réapparaîtra un jour ide?itiqiie à ce qu'il est aujourd'hui. Ces retours se renouvelleront même une infinité de fois durant l'infini des siècles. Il n'y a donc point de passé réel, tout est à venir.

En réalité, ce perpétuel retour ne constitue pas une vraie réversion, car toute réversion est censée se faire dans un sens opposé au sens antérieur, mais il n''en est pas moins une vraie reproduction d'événements passés, en sorte qu'il serait faux de dire que le passé est irrémédiablement passé. « Je trouve, écrit

') Apocalypsts. C. XXI. v. i. — II Pétri. C. III. v. 13.

') Nietzsche. Volimtê de puissance. § 384 de la traduction française.

l'auteur, une suprême consolation dans la perspective de souffrir une infinité de fois les mêmes souffrances ».

De quels arguments se réclame cette opinion ?

« Si le monde, écrit Nietzsche, avait un but, il faudrait que ce but fût atteint ; s'il existait pour lui une condition finale, il faudrait que cette condition finale fût atteinte également » '). Il reste donc à conclure que le monde est condamné à un perpétuel recommencement.

Le monde, ajoute-t-il, ne contient qu'un nombre fini d'atomes ou de centres de forces, car « toute autre représentation demeure indéterminée, et par conséquent inutilisable. « Il doit donc se faire qu'au cours du temps infini, les mêmes combinaisons se retrouvent ensemble. L'hypothèse du Retour devient ainsi, comme d'aucuns l'ont appelée, « le simple jeu mathématique et immuable des combinaisons, d'un nombre immense mais non pas infini d'atomes ».

Cette conception dont' Nietzsche a probablement puisé les éléments dans l'Histoire du Matérialisme de Lange, a été diversement appréciée.

M. Batault s'en déclare partisan convaincu. Dans un article consacré à cette question, il s'est même proposé de « démontrer que l'hypothèse du retour éternel est logique et parfaitement compatible avec la science moderne, ou pour mieux dire avec les récentes hypothèses de la science moderne » ^). La tendance générale des sciences consiste, à l'heure présente, à rattacher toutes les activités de la matière à des particules très petites, en nombre fini, appelées électron physique, atome chimique, l'infiniment petit mathématique, le protoplasma biologique. L'hypothèse des atomes avec leurs modalités diverses est donc principielle dans le domaine scientifique. Or elle est la base de l'hypothèse du Retour éternel. Tel est, en résumé, l'essai de preuve tenté par M. Batault.

■) Op. cit. t. IL p. i8i.

') Batault. L hypothèse du retour éternel. {Rciue philosophique, t. 67. janvier à juin, 1904, p. 159.)

A. Fouillée, au contraire, prend violemment à partie cette nouvelle conception cosmique : « les partisans du retour éternel, dit-il, raisonnent comme s'ils avaient dans le creux de leur main ou plutôt de leur plume la totalité des éléments finis du monde fini » ').

Enfait, lescritiques dont ill'accable nous paraissent en général bien fondées.

Et d'abord quel sens attacher à ce retour d'événements identiques f L'identité vraie n'existe, dit-il, que dans les abstractions mathématiques ; deux triangles abstraits sont identiques, mais il est impossible que deux choses existant à des tem])s différents le soient. « Comment croire sérieusement qu'un second Blanqui identique au premier écrive dans le même fort du Taureau le même livre sur « l'éternité par les astres » ? ^). Dans son existence concrète tout individu trouve un caractère unique, singulier qui le distingue nécessairement de tout autre.

En second lieu, afin d'épuiser la série des combinaisons possibles et faciliter ainsi le retour des mêmes événements, Nietzsche suppose fini le nombre d'atomes ou d'unités fonctionnelles de l'univers, hypothèse actuellement combattue par des savants de première valeur. Dans l'état actuel des sciences, nul ne saurait prouver que l'univers n'est pas réellement infini.

D'autre part, confondre, comme le fait l'auteur, l'indéterminé avec l'infini c'est en nier a priori la possibilité. Or on ne voit pas pourquoi la répétition infinie d'une chose finie lui enlèverait son. caractère concret, sa réelle détermination.

En troisième lieu, si le monde a un but, dit l'auteur allemand, ce but doit être atteint puisque l'éternel passé a dû réaliser toutes les combinaisons qui y conduisent. Mais identifier le but du monde avec l'équilibre final ou la cessation de tout changement, n'est-ce pas poser en principe ce qui est en question?

■) A. Fouillée. Note sur Nietzsche et Lajige. (^Rcvue philosophique, t. 67.. janvier à juin, 1909, p. 525.) *) Art. cit. p. 525.

D'ailleurs, qu'est-ce qui nous empêche de supposer que le monde est destiné à manifester la gloire de son auteur par des états toujours nouveaux, exclusifs de tout retour^ et manifestatifs de son inépuisable fécondité ? Encore même qu'il fût impuissant à remonter lui-même le courant qui semble le conduire à un état final d'immobilité, pourquoi ne pourrait-il pas suivre une marche asymptotique qui le rapproche sans doute de cette échéance mais sans jamais l'atteindre !

Les sciences, dit-on, confirment l'idée maîtresse de rh3^pothèse du retour, savoir, la constitution atomique ou électronique de la matière.

Ne serait-il pas plus vrai de dire que les sciences actuelles tirent tout juste, de cette même conception, des conclusions opposées à celle de Nietzsche ? Bien que la somme globale des énergies demeure toujours inchangée, l'énergie utilisable subit une diminution progressive qui rend impossible, à moins de circonstances imprévues et de causes ignorées, le retour des états qui ont marqué le passé de notre globe ; tel est le grand fait qui domine la physique moderne.

Arbitraire, inconciliable avec les données les plus récentes des sciences, condamnée par la métaphysique, l'hypothèse de Nietzsche aboutit enfin à la négation de la liberté humaine ; ou plutôt, elle sevoit contrainte d'ériger ^«y6r/«c//»^ le déterminisme le plus absolu. Le retour éternel des mêmes scènes ne se comprend, en effet, que dans la supposition d'un monde régi par les lois du mécanisme rigoureux. D'y introduire les actions libres de l'homme, on soumet du même coup le monde à l'influence d'une multitude incalculable de facteurs ou de causes dont les variations, toujours soustraites aux exigences de la mécanique, ne permettent plus de concevoir pour l'univers deux états identiques.

Page 1