CHAPITRE III
Les systèmes
Ii8. Base de classification. — L'étude complète de la notion de temps comprend deux questions fondamentales : la question de la genèse de l'idée temporelle et celle de son objectivité.
Comment élaborons-nous le concept de temps ?
Ce concept a-t-il un objet qui lui correspond dans le monde extérieur, ou n'est-il qu'une création de notre intelligence ?
Deux questions qui comportent des solutions diverses et même nombreuses. De là, la variété des systèmes à ph)'sionomie propre.
La première de ces questions a pour objet l'aspect psychologique du temps ; l'autre tend à mettre en relief sa nature métaphysique.
Ces deux points de vue semblent bien étrangers l'un à l'autre. En fait, l'analyse des systèmes le prouve d'ailleurs, il existe entre eux une connexion si intime, que le problème de l'objectivité du concept se trouve souvent solidaire de la question de son origine. Aussi plus d'une fois, dans notre étude, il nous est arrivé d'examiner simultanément les deux aspects de la question, à l'effet de mieux les comprendre par leurs mutuels rapports. Cependant, comme notre but fut avant tout de m.ettre en lumière la nature métaphysique du temps, nous prendrons pour base de classification des systèmes, l'objectivité de l'idée temporelle, sans omettre toutefois les théories psychologiques qui en furent les causes originelles.
iig. Principales catégories de systèmes. — Au
point de vue de l'objectivité, la théorie thomiste porte, à bon droit, le nom de réalisme modéré. Le concept de temps représente une sorte d'être mixte, doué à la fois d'un caractère objectif et subjectif. Abstrait du mouvement continu, le temps possède assurément, dans le mouvement, un être réel. Cependant, le mouvement n'est pas le temps et ne peut le devenir sans le concours de l'intelligence qui fractionne sa continuité et réunit dans un même tout les parties qu'elle y distingue. Pris dans sa totalité, ce concept désigne donc un être réel mais essentiellement fugitif, le présent, et des éléments qui n'ont comme tels qu'une réalité idéale, savoir, le futur et le passé. De là, son caractère objectif et subjectif. ')
En résumé, le caractère essentiel de la théorie scolastique consiste dans l'identification de l'être réel du temps et du mouvement continu, ou si l'on veut, dans la négation de toute distiction réelle entre l'un et l'autre.
Que dans le concept du temps, le mouvement objectivement continu nous apparaisse comme fractionné, que cette division mentale qui conditionne pour nous la perception de l'être successif du mouvement, soit regardée comme l'élément formel du temps perçu, ou bien — plusieurs scolastiques partagent cette seconde opinion — qu'indépendamment de tout fractionnement mental, la succession réelle et essentiellement fractionnable du mouvement constitue par ellemême le temps, il reste vrai que l'être objectif du temps s'identifie avec le mouvement, et qu'entre le temps et le mouvement il n'y a de place que pour une distinction de raison.
A côté de cette théorie viennent se ranger de nombreux systèmes les plus divergents :
Certains philosophes ne voient dans le temps qu'une pure
■) Cfr. D"^ ScHNEiD. Die philosophische Lehre von Zeit und Raum, p. 14. Mainz. Kirchheim 1886
création de l'intelligence ou des sens et lui refusent par conséquent toute réalité objective.
D'autres, sans aller aussi loin dans la voie du subjectivisme, dépriment outre mesure la réalité temporelle, ou la conçoivent avec des caractères qui semblent en être la négation.
Plusieurs pèchent par excès contraire : les uns substantialisent le temps, lui accordent un être complet, indépendant de toute intelligence et même de toute substance contingente corporelle ou spirituelle. Les autres, moins audacieux, lui nient toute existence substantielle, mais lui attribuent une réalité accidentelle sui ge?ieris réellement distincte de tout mouvement.
Ces divers S3'stèmes se différencient donc de la théorie scolastique par l'importance exagérée qu'ils accordent soit à l'être subjectif, soit à l'être objectif du temps.
Nous les classerons en deux catégories : i°les théories subjectivistes et idéalistes ; 2° les théories ultraréalistes, et les théories réalistes exagérées.
ARTICLE PREMIER Théories subjectivistes et idéalistes.
§ I Système Kantien
I20. Exposé du système. — Pour Kant, le temps n'est ni une substance, ni une réalité accidentelle inhérente aux choses contingentes. C'est une simple manière d'être subjective qui aifecte notre sens intime et le rend capable de percevoir les actes de notre sensibilité externe sous la forme d'événements temporels, c'est-à-dire d'événements reliés entre eux par des relations temporelles ou revêtus des propriétés que nous attribuons d'ordinaire au temps.
Grâce à cette disposition, le sens intime dont le rôle est de percevoir les actes de nos sens externes et les phénomènes qui s'y trouvent représentés, introduit nécessairement l'ordre temporel dans toutes les activités sensibles, et du même coup, mais indirectement, il l'introduit dans tous les phénomènes représentés dans nos perceptions externes. Si donc cette disposition ou cette manière d'être du sens intime pouvait être supprimée, toutes les représentations du temps disparaîtraient et nous n'aurions plus aucune connaissance ni du changement, ni de la succession, ni de la coexistence, ni de la simultanéité des phénomènes, ni du mouvement.
Le temps n'est donc rien en dehors de nous ; et en nousmêmes, il n'est pas davantage une détermination objectivement inhérente, soit aux divers phénomènes, soit aux actes de notre sensibilité. Le temps ne réside que dans le sens intime et là même, sa réalité subjective consiste en ce qu'il
est une condition d'activité ou un mode de représentation des phénomènes intérieurs.
Si l'on peut dire que toutes les choses se trouvent dans le temps, c'est uniquement en ce sens que toutes les choses perçues sensiblement par nous, revêtent dans la mesure où elles sont perçues, la forme temporelle du sens intime. En d'autres termes, les choses sont soumises au temps si on les considère comme phénomènes ou objets de l'intuition sensible.
Quelles sont maintenant les propriétés de la forme temporelle ?
Kant l'appelle souvent une forme a priori. Elle précède en eftet toute perception sensible quelconque, puisqu'elle en est la condition subjective.
Pour le même motif on la dit aussi pure de toute donnée expérimentale.
Enfin elle est d'une nécessité a priori, car non seulement elle conditionne la possibilité des phénomènes, mais c'est d'ellemême que les principes apodictiques sur le temps tiennent leur caractère de nécessité.
La théorie Kantienne se réclame de plusieurs arguriients :
Toutes les durées limitées que nous concevons, dit-il, résultent du fractionnement d'un temps infini nécessairement un. Or d'où vient la représentation primitive de ce temps illimité, fondement de tous les autres ? Non certes de l'expérience où tout est fini et limité. Ce temps infini est donc une forme antérieure à toute donnée expérimentale, donc aussi a priori et pure.
D'ailleurs, n'est-ce pas un fait, que s'il est en notre pouvoir de supprimer par la pensée tous les phénomènes particuliers qui s'écoulent sans interruption dans le temps, jamais nous ne parvenons à détruire en nous l'idée temporelle ? Signe évident que, pour être toujours lié aux phénomènes, le temps n'en est pas moins indépendant, et qu'à bon droit, on peut le regarder comme une forme donnée a priori.
Voici une autre preuve non moins concluante. Il nous est impossible de percevoir soit la succession, soit la simultanéité
des choses si nous n'avons au préalable l'idée de temps. Dire qu'une chose existe en même temps qu'une autre, ou dire qu'elle précède on suit une autre, suppose, d'évidence, la connaissance du temps. La représentation du temps sert donc a priori de fondement aux perceptions sensibles.
Enfin nous émettons sur le temps bon nombre d'axiomes on de propositions nécessaires et universelles, par exemple : le temps n'a qu'une dimension ; des temps différents ne sont pas simultanés, mais successifs, tandis que des espaces différents ne sont pas successifs, mais simultanés. Or ces principes ne peuvent être tirés de l'expérience, car celle-ci ne saurait leur donner ni rigoureuse universalité, ni certitude apodictique ; ils ont donc la valeur des règles qui rendent l'expérience possible en général, ils nous instruisent avant l'expérience et non par elle ').
Après avoir décrit la nature du temps, son rôle, sa nécessité, les preuves de son caractère exclusivement subjectif, Kant recherche l'origine de l'ordre irréversible qui enchaine entre elles les parties du temps.
Les éléments constitutifs d'une durée temporelle ont entre eux des relations fixes et invariables ; chacun a sa place déterminée relativement à ceux qui le précèdent ou le suivent. Pour Kant, le principe organisateur qui donne aux relations temporelles leur caractère de fixité, est le principe de causalité. Puisque toute cause précède nécessairement son effet, dit-il, la relation causale introduite dans une série de phénomènes temporels la rend du même coup irréversible ^). En cela même réside la raison de la valeur objective de nos jugements empiriques sur les relations temporelles inhérentes aux données de l'expérience ^). Pour le même motif, les phénomènes pré-
') Kant. Kritik der ninen Vcrmuift. Von dcr Zeit. s. 81-86. — Cfr. Kant. Critique delà raison pure, traduction Barm, p. 70-80, Paris, Flammarion.
') Kant. Op. cit., s. 208.
') Kant. Op. cit., s, 216.— Lakwitz. Die Lehre Kants von der Idealitdi des Rautnes und der Zeit, s. 10. 98 etc.
sentent toujours le même ordre et le même enchaînement qui se trouvent a priori dans l'intuition interne du temps ' ).
111. Les arguments dont se réclame la théorie Kantienne sont-ils péremptoires ? Premier argument. — - En attribuant au sens intime une intuition de la durée temporelle, antérieure à toute perception sensible, Kant cherche à 'établir l'une des bases principales de son subjectivisme. Examinons si les raisons invoquées sont de nature à le justifier.
Un temps déterminé, dit-il, ne se conçoit que par la limitation d'un temps infini, unique, antérieur à toute donnée expérimentale. Or, les faits condamnent cette assertion.
Quel est l'homme qui, pour concevoir les limites d'une chose, se soit jamais surpris à fractionner l'infini 'i La vue de la possibilité d'un au-delà, ou la simple comparaison d'objets d'inégale grandeur, ne sont-ce pas les mo3^ens journellement employés par chacun de nous pour limiter les perfections ou l'étendue des êtres ? D'ailleurs notre idée d'infini n'est-elle pas essentiellement négative, c'est-à-dire représentative d'une réalité par la négation de ses limites ? Or comment nier l'existence d'une limite si on n'en a déjà l'idée ?
En réalité, Kant semble avoir confondu l'idée abstraite du temps avec l'idée du temps infini. Notre première représentation intellectuelle du temps a pour objet le temps en soi. Mise en présence des mouvements concrets, particuliers qui se déroulent autour de nous, notre intelligence y perçoit les deux notes de durée successive, constitutives de l'idée de temps^ mais en les dépouillant de tous les caractères individuels qu'elles avaient dans le mouvement réel. Ainsi abstraite, ou transportée dans l'ordre mental, la durée successive ou le temps est nécessairement indéterminée. Elle n'est donc ni finie ni infinie, mais aussi extensible qu'on le veut. N'impliquant aucune limite
') Kant. Op. cit., s. 217.
déterminée, elle peut s'appliquer à toute durée particulière comme aussi k une grandeur temporelle illimitée. C'est le temps en soi.
Au début de la vie intellectuelle nous la concrétisons toujours dans des mouvements finis, limités, mais peu à peu, grâce au travail de réflexion, les limites que nous imposons constamment à la réalité temporelle nous apparaissent de plus en plus variables et flottantes et nous nous demandons si la suppression totale des limites ne serait pas elle-même possible. Nous arrivons ainsi à l'idée négative du temps infini.
Ces deux idées, on le voit, celle du temps en soi ou indéterminé et celle du temps infini sont deux idées essentiellement différentes l'une de l'autre, et probablement très distancées l'une de l'autre dans l'évolution de nos connaissances. Le tort de Kant fut de les confondre ou de placer au seuil de notre vie mentale une représentation qui, à raison même de ses caractères, suppose déjà le plein développement de l'intelligence.
« Ce que nous constatons au début de la vie de conscience, dit avec à propos M. Rageot, ce que les faits nous donnent comme primitif et originel, c'est au contraire, la multiplicité et la diversité de ces changements rythmiques auxquels nous donnons le nom de durées, et le passage de cette multiplicité et diversité à l'unité et homogénéité d'une idée abstraite constituera précisément la genèse intellectuelle de la notion de temps » ').
') Rageot. Le prob/cnic expérimental du temps. Revue pliilosophique, t. 66. juillet à décembre, 1908, p. 36. Dans un article intitulé « The place of the time problem in contemporary Philosopiiy {T/ie jouriuil of philosophy, Psychology and scientific Methods, vol. VII. 1910). p. 683-693, M. O. Lovejoy critique aussi plusieurs arguments de la thèse Kantienne, mais il se place surtout à un point de vue épistémologique comme le prouve l'énoncé des problèmes à résoudre: « What precisely is meant by the affirmation of the « eternity » of truth and of « ultimate » reality, and upon wliat grounds is that affirmation based 1 And wiiat, on the other hand, are
122. Deuxième argument. — Je puis, ajoute Kant, supprimer par la pensée tous les phénomènes d'ici-bas, sans perdre la notion de temps, tandis que je ne puis jamais
me représenter un phénomène qui ne soit rangé dans un ordre temporel .
Soit, mais que conclure de ces faits ?
D'abord, que si le concept de temps dépend dans sa genèse des représentations sensibles, ce concept cependant a l'aptitude, à raison de son caractère idéal, de survivre aux phénomènes qui ont concouru à sa formation.
En second lieu, il résulte aussi de ces constatations, que nos faits internes successifs et continus^ aussi bien d'ailleurs que les événements externes nous suggèrent spontanément l'idée de durée temporelle. « Le temps, dit Maillet, est la forme nécessaire de la pensée en nous, parce que d'abord et objectivement^ il est au dehors de nous, la forme nécessaire du mouvement» '). Si le temps a son être concret dans tout mouvement, dans tout phénomène interne ou externe successif, rien d'étonnant que la perception attentive de ces mêmes phénomènes nous y fasse découvrir le temps concret et ultérieurement le temps abstrait.
Ces conclusions découlent directement des faits et sont en harmonie parfaite avec cette expérience constante qui nous montre notre dépendance à l'égard du monde extérieur dans
the reasons of temporal expérience, and that ail realil\- belongs within the temporal order and is subject to lapse, change, and évolution ? » p. 687. L'auteur est partisan convaincu de la réalité du temps. « I may not take space to argue this point, but must be content to end with a dogmatic expression of the conviction that real time is an aspect of reality highly résiliant to any altempt at thoroughgoing conceptual classification and
rationalization But since we hâve an intuitive or appréciative knowledge
of the reality of temporal transition, thèse difficullies must be construed as proving, not tlie unreality of the entity,or aspect of existence, to whicli they attach, but rather the inability of the principles governing our processes of conceptual thinking quite I0 cover or exhaust the whole nature of reality » p. 693.
') Maillet. La crêatioti et la providence C. L'espace et le temps, p. 420.
l'élaboration de nos concepts. Au mépris des faits, Kant préfère vnie conclusion subjectiviste.
123. Troisième argument. — Le philosophe allemand accorde à sa forme a priori temporelle un autre rôle non moins étrange. A l'en croire, c'est d'elle et d'elle seule que nos jugements sur le temps tiendraient leurs caractères de nécessité et d'universalité.
Sans doute l'expérience seule ne nous donne que des connaissances concrètes et individuelles. Mais les choses contingentes, dégagées par abstraction de leurs conditions d'existence et imiversalisées par la réflexion mentale, ne peuvent-elles pas devenir les termes et les fondements de relations universelles et nécessaires ? Le nier serait contredire au témoignage évident de la conscience.
Bien plus, ces caractères ne se comprennent point dans l'hypothèse Kantienne.
La forme a priori du temps, voilà le grand moule où tous les phénomènes internes viennent revêtir la forme temporelle ; mais indépendamment de l'expérience, cette forme nous donne l'intuition d'un temps infini, absolu, nécessaire '). Quel est donc le sujet de cette disposition naturelle ? Le sens intime, nous dit-on. Aussi ces données n'ont de valeur que dans le domaine de l'expérience sensible. Mais le sens intime n'est-il pas une faculté organique, matérielle, étendue ? Comment peut-elle être le siège d'une représentation universelle et nécessaire ? Cette forme a priori, qu'on la considère dans sa réalité physique ou dans sa valeur représentative, ne doit-elle pas, participer à la nature de son sujet, en revêtir tous les caractères naturels ? Elle est donc impuissante à remplir le rôle qu'on lui attribue et la raison en est que pareil rôle appartient exclusivement à la raison ").
■) Cfr. Ratzei,. Ranin und Zcit in Géographie itnd Géologie, s. 4 iind 35. Leipzig. Barth. 1907.
') Kleutgex. La philosophie scolastiqiie, t. II, p. 174. Paris. Gaume. 1869.
124- Quatrième argument. — - Enfin, dit Kant, on ne peut nier que les idées de coexistence et de simultanéité présupposent l'idée de temps.
D'accord, mais de ce que telle idée précède telle autre suit-il qu'il faut leur attribuer une origine différente ? La seule conclusion logique à tirer de ce fait est la suivante : Nous ne pouvons affirmer que deux choses coexistent ou sont simultanées sans avoir au préalable l'idée universelle de temps. Donc cette idée a été formée en nous avant les jugements d'application où elle intervient.
. Mais cette représentation du temps préexistait-elle en nous à l'état de condition de nos activités sensibles, ou bien a-t-elle été élaborée par notre faculté abstractive avec le concours de nos facultés organiques, de la même manière d'ailleurs que toutes nos autres connaissances ?
C'est là, an le comprend', une question d'origine, totalement indépendante de la question du rapport d'antériorité ou de postériorité à établir entre des concepts déjà acquis. La première question fùt-elle résolue, la seconde resterait entière. ' -
125. Critique d'ordre généraL — D'après Kant, la forme temporelle du sens intime ne met directement son empreinte que sur les actes subjectifs de notre sensibilité. Quant aux objets de ces actes, ils tombent eux aussi sous ses prises, mais indirectement, c'est-à-dire en tant qu'ils sont représentés dans les actes internes. Au reste, il ne peut d'ailleurs en être autrement, si toutes les données temporelles relèvent d'une source unique, la forme a priori du sens intime.
Or que nous dit l'expérience de ce principe fondamental de la théorie ?
Très souvent, nous n'épuisons la réalité apparente de chacun des objets qui nous entourent, que par de multiples représentations sensibles. S'agit-il, par exemple, d'un paysage
d'une certaine étendue, force nous est, pour en avoir une connaissance complète, de fixer successivement nos regards sur chacune des parties ou éléments qui le constituent, les arbres avec leurs formes si variées, les buissons, les fleurs avec leur coloris nuancé, les pelouses parsemées de parterres, la montagne fortement estompée perdue dans le lointain, les animaux qui l'animent, etc.
Mais tandis que le paysage, malgré la multitude et l'étonnante complexité de ses parties, apparaît comme un tout stable et coexistant, les sensations, au contraire, qui nous en donnent connaissance, se succèdent les unes aux autres, ou du moins perdent d'autant plus en clarté qu'elles coïncident davantage.. Fixité et coexistence d'une part, mobilité et succession de l'autre, voilà bien les caractères qui très souvent différencient l'objet, des représentations sensibles que nous nous en formons.
Comment expliquer cette opposition radicale ?
Si la forme temporelle ou l'intuition du sens intime n'affecte directement que les actes de la sensibilité interne, si elle ne s'étend jusqu'aux objets représentés que par l'intermédiaire de ces actes, d'évidence, les représentations subjectives et leurs objets doivent être soumis aux mêmes relations temporelles. Et il devient inconcevable qu'il puisse y avoir succession chez les unes et coexistence chez les autres. En d'autres termes, la perception d'une simultanéité quelconque par des représentations successives et continues est un cas irréalisable dans l'hypothèse Kantienne.
D'ailleurs, le fait que les mêmes êtres extérieurs nous apparaissent tantôt dans un ordre de coexistence, tantôt dans un ordre de succession, est incompatible avec cette forme unique, toujours la même ').
Par contre, combien ce même fait paraît naturel lorsqu'on
■) De San. Cosmologia. De Tempore. p. 576. Lovanii. Fonteyn 1881. — Spe.nxer. Principes de Psychologie, vol. II. p. 217,
admet que la diversité de nos impressions subjectives a sa cause réelle, déterminante, dans les divers états des objets extérieurs ; ce qui confirme une fois de plus l'origine expérimentale du concept de temps.
126. Rôle du principe de causalité dans la théorie Kantienne du temps. — Pour Kant, nous l'avons dit, la relation temporelle est essentiellement une relation causale, et si le temps jouit d'une irréversibilité absolue, c'est dans le rapport de cause à effet qu'il faut chercher la raison de cette propriété. A. notre avis, cette identification est une erreur de fait. De plus, fût-elle même justifiée, on ne saurait y trouver une explication suffisante de l'ordre irréversible qui enchaîne les unes aux autres les parties du temps. Nous avons développé ces idées plus haut n° 65, p. 113. Nous nous permettons d'y renvoyer le lecteur ').
') Dans un article très étudié « Zum Raum- und Zeitproblem » paru dans Arcliiv fiir svslematische Philosophie (X. Band 1904) M. JuLlUS FiSCHER, fervent disciple de Kant, a tenté une jusiification nouvelle de la doctrine du maître sur les intuitions de l'espace et du temps. Pour Kant, dit-il, le temps et l'espace n'ont pas de réalité objective ; ce sont des formes pures du sens intime. Ces intuitions n'ont pas de limites, car si jamais nous ne pouvons nous représenter un phénomène qui ne soit placé dans le temps et l'espace, il est clair que rien ne peut limiter ces réprésentations présupposées. Il faut donc que ces deux formes soient infinies. D'autre part, il est impossible qu'une grandeur spatiale ou temporelle soit infinie. Tonc l'espace et le temps sont, non pas des réalités objectives, mais des conditions de notre activité sensible. L'auteur, on le comprend, souscrit des deux mains à cet essai de démonstration, mais il trouve cependant, que pour rendre péremptoire l'argument Kantien, l'hypothèse de l'impossibilité d'une grandeur infinie, admise en principe par Kant, devrait être elle-même justifiée. C'est le but qu'il s'est proposé dans son article. Et pour l'atteindre, il se livre à une longue discussion sur la divisibilité de l'étendue, et rencontre à celte occasion les arguments de Zenon d'Elée, l'opinion d'Aristote etc.
Comme cette étude ne vise qu'indirectement la doctrine Kantienne et n'a même d'autre objet que la nature de l'étendue, nous préférons l'examiner €,n Cosmologie où elle trouvera naturellement sa place.
Système de Leibniz
127. Exposé du système. — Leibniz qui avait si énergiquement combattu le système ultraréaliste de Clarke et de Newton, ne sut cependant pas éviter les excès de l'idéalisme. Dans maints passages, il est vrai, sa pensée paraît indécise ; dans d'autres, au contraire, elle revêt un caractère de netteté qui semble lever tout doute,
M. Van Biéma, qui a consacré à la théorie leibnizienne diï temps une étude de réelle valeur, nous signale plusieurs causes de cette obscurité. « La détermination précise de ce que lespace et le temps enferment de réalité indépendante de nos représentations serait bien désirable, écrit-il, tant à cause de l'importance du problème lui-même que de la nature des conséquences impliquées dans ses diverses solutions ; en fait cependant, elle reste, chez Leibniz tout au moins, très enveloppée. Cela tient sans doute en partie à ce que Leibniz n'a pas distingué très nettement les deux problèmes du rapport de l'espace et du temps aux objets et de leur rapport
à \'e:<prit Mais en dehors de ces raisons évidemment
secondaires, cela s'explique avant tout par la difficulté intrinsèque de la tâche à accomplir, puisque le monisme spiritualiste de Leibniz le conduit à réduire l'espace et le temps à des états ou à des actes du sujet pensant, et qu'il lui faut en même temps sauvegarder et expliquer ce qui, dans ces notions, apparaît comme hétérogène et irréductible à Fesprit » ').
Cet auteur cependant n'hésite pas à reconnaître le caractère idéaliste du système de Leibniz.
') Van Biéma. (^'espace et le temp^ chez Leibniz et chez Kant, p. 164, Paris. Alcan. 1908.
On comiait la définition leibnizienne du temps. La durée temporelle, dit-il, « c'est l'ordre des successions » '). Le temps comme l'espace est quelque chose de purement relatif. L'un et l'autre n'ont qu'une existence idéale, car le temps n'est qu'un rapport entre les choses qui se succèdent. « Comment pourrait exister une chose, dont jamais aucune partie n'existe ? Du temps n'existent jamais que quelques instants, et l'instant n'est même pas une partie du temps. Quiconque considérera ces observations, comprendra bien que le temps ne saurait être qu'une chose idéale » ^).
« Les choses uniformes, et qui ne renferment aucune variété, ne sont jamais, dit-il encore, que des abstractions, comme le temps, l'espace et les autres êtres des mathématiques pures » ^).
128. Critique de ce système. — Plusieurs auteurs ont cru pouvoir ranger Leibniz parmi les tenants de la doctrine thomiste du temps, sauf toutefois certaines réserves visant plutôt l'expression que le fond de la doctrine. A notre avis, ni la définition leibnizienne du temps, ni les passages susmentionnés n'autorisent pareille interprétation. Il existe même, entre ce système et la théorie scolastique, une divergence essentielle. Leibniz, en effet, n'a vu dans la notion complexe du temps, que l'élément formel ou idéal, à l'exclusion de tout élément réel. De là le caractère franchement idéaliste ou subjectif de sa théorie.
Le temps, avons-nous dit, provient du fractionnement idéal du mouvement continu, c'est-à-dire de cette distinction, faite par l'esprit, de parties antérieures et postérieures dans un mouvement réel 011 elles se trouvent intrinsèquement unies entre elles et y forment une véritable unité, savoir celle du continu.
■) Leikviz. Œiwres philosophiques. Troisième écrit, p. 627, 1886.
') Op. cit., p. 662.
') Noiiveau.v essais. Erdm. 766b.
Ce fractionnement, qui met en relief la succession formelle, étant l'œuvre de l'intelligence, on comprend que le côté formel du temps appartient à l'ordre idéal. Et à ce point de vue restreint, tout thomiste peut souscrire au système leibnizien.
Mais outre ce fractionnement, il y a aussi le mouvement qui en est le sujet. Or ce sujet possède une réalité indéniable, essentiellement fugitive, mais indépendante de nos intelligences. Les parties qui se suivent ne peuvent s'écouler de l'avenir dans le passé, sans jouir, à la manière des réalités continues, d'un moment d'actualité. Les successions dont parle Leibniz, ont donc pour objet des réalités successives ; et la relation entre l'avant et l'après temporel, ou « l'ordre des successions», loin de revêtir un caractère purement idéal, est à la fois réelle en elle-même et dans ses termes, car le lien objectif qui unit ces parties entre elles, est le mouvement continu.
Le philosophe de Hanovre n'y a vu qu'un rapport mental.
En supprimant le côté matériel du temps, il lui enleva donc une de ses notes essentielles, la continuité.
La succession nous donne bien de la poussière du temps, mais elle ne constitue formellement une durée temporelle, qu'à la condition de former un tout ininterrompu, un écoulement réellement continu. Considérez une série d'instants réalisés les uns après les autres, mais séparés les uns des autres. Aucun d'eux ne constitue une durée temporelle, car toute partie du temps est essentiellement divisible ; l'instant, au contraire, est réfractaire à toute division. La série ellemême, considérée dans son ensemble, pourra bien s'appeler successive, mais jamais elle ne méritera le nom de durée continue, caractère essentiel à la notion de temps, puisque les instants, par hypothèse, sont séparés les uns des autres et ne peuvent d'ailleurs se toucher sans se confondre.
Entre les parties éparses de la série, veut-on imaginer un mouvement qui vienne les enchaîner ? Ce temps fictif, cette
durée possible n'enlèvera pas au temps objectif son caractère de temps discret.
La suppression de toute distinction essentielle entre notre temps corporel et la durée des êtres spirituels est la conséquence logique de la théorie leibnizienne.
D'après Leibniz, tous les corps sont constitués de monades ou éléments simples, inétendus, n'occupant par conséquent aucune situation déterminée dans l'espace. De plus, toute l'activité des monades, essentiellement immanente, se réduit à des actes de perception et d'appétition. Or il est clair que dans un monde ainsi constitué il n'y a plus de place, ni pour l'étendue, ni pour le mouvement local, ni pour aucun mouvement continu. Les seules relations concevables ne peuvent avoir pour termes que des éléments simples, comme les seules successions possibles ne peuvent se produire qu'entre des actes ou des réalités inétendues, immatérielles.
En un mot, c'est la substitution du monde des esprits au monde de la matière, la suppression du temps continu au profit du temps discret ').
§ 3 Système de Balmès.
129. Exposé de ce système. — Parmi les théories idéalistes qui eurent leur moment de célébrité et qui même comptent encore à l'heure présente des partisans convaincus, citons encore la théorie de Balmès.
Son point de départ fut l'analyse de l'idée de changement, et par suite, de succession. S'il n'y avait point de changements, dit Balmès, il n'y aurait point de temps. Or le chan-
■) l>e docteur Schneid croit aussi que l'accord entre la doctrine de Leibniz et celle des scolastiques est plus apparent que réel. Cfr. D'" Schneid. Die philosophische Lehre von Zeit loid Raum. s. 15. Mainz. Kirchheim. 1886.
gement implique succession. Percevoir la succession, ou le rapport entre l'être et le non-être, c'est percevoir le temps,
« Le temps, dans les choses, dit-il, n'est pas l'être seul ou le non-être seul, mais le rapport de l'être et du non-être. Le temps dans l'entendement, est la perception de ce rapport. » ')
Mais l'être et le non-être ne forment pas nécessairement succession. En des choses distinctes, ils n'excluent point la simultanéité, et dans une même chose, ils n'impliquent répugnance, semble-t-il, que s'ils se rapportent à un même temps. Mais alors le temps est toujours présupposé, et par suite, il n'est pas suffisamment expliqué par l'être et le non-être. ^) Le philosophe espagnol avait prévu l'objection. « Il est, ditil, des choses qui s'excluent et d'autres qui ne s'excluent pas. L'existence des choses qui s'excluent implique succession. »
« Percevoir ces exclusions réalisées, c'est percevoir la succession ou le temps ; compter ces exclusions, ces destructions dans lesquelles s'offrent à nous des choses distinctes, lesquelles s'excluent comme être et n'être pas, c'est compter ou mesurer le temps. »
Telle est l'idée fondamentale de ce système. ^)
130. Critique de cette théorie. — Le caractère idéaliste de cette conception et les étroites analogies qui la rattachent aux idées leibniziennes se révèlent d'eux-mêmes. Le rapport entre l'être et le non-être, considéré en lui-même, ne peut appartenir qu'à l'ordre idéal. Qu'est-il, en effet, sinon la formule du principe de contradiction ?
Mais il est manifeste que la continuité sans laquelle nous ne concevons même pas une durée temporelle, se trouve forcément bannie, par la théorie balmésienne, du concept de
') BalmèS. Philosophie fo7idamentale. t. III. Liv. VII. Le temps.
') Lechal.\s. Elude sur l'espace et le temps, p. 282. Paris. Alcan. 1910.
') M. BoiRAC est l'un des philosophes contemporains qui ait repris avec le plus de fidélité la théorie de Balmès sur le temps. Cfr. L'idée du phénomène. pp. 140- 141. Paris. 1894.
temps. Car entre l'être et le non-étre il n'y a point de milieu, point de passage continu possible de l'un terme à l'autre.
Cette conception étroite de la succession constitue, croyonsnous, le défaut fondamental de la théorie. D'après l'analyse que Bal mes lui-même nous en donne, la succession paraît ne pouvoir se réaliser qu'entre des termes contradictoires, tandis qu'en réalité, elle se vérifie tout aussi bien entre des termes contraires.
Dans ce cas, il est vrai, l'exclusion n'est plus aussi radicale, mais c'est précisément ce qui rend possible le mouvement continu et donne aux parties temporelles leur enchaînement objectif.
C'est la pensée que met en lumière saint Thomas dans le beau texte suivant : « Et dicit quod illud quo movetur recedendo a termino, recedit non simpliciter sed secundum quid : scilicet secundum quod adhuc manet in illo non totaliter sed partim. Quia hoc est universaliter verum, quod semper ejus quod movetur, una pars est ibi, scilicet in termino a quo, et alia in termino ad quem. Non est inconveniens quod unum contrarium secundum quid permisceatur alteri : sed quanto est magis impermixtum tanto est magis contrarium. » ') Si les termes sont contraires, dit-il, l'apparition du terme nouveau n'exige pas nécessairement la disparition totale du terme antérieur. La réalisation de l'un peut se faire progressivement, par parties, et entraîner ainsi une suppression lente et progressive du terme opposé ; en sorte qu'entre le point initial du changement et le point final, il peut y avoir une multitude indéfinie de moments où les deux contraires coïncident sans s'exclure.
Or, la succession des contradictoires ne peut nous donner que du temps discret. La succession des contraires s'entend exclusivement du mouvement proprement dit et partant du temps continu.
') S. Thomas. Physicorutn. Lib. V. lect. lo.
D'ailleurs, que tel fut le vice originel du système, nous en trouvons une preuve dans le rapport établi par le philosophe espagnol entre l'idée de temps et le principe de contradiction. « Il semble, dit il, que l'existence du principe de contradiction présuppose l'idée du temps ; d'autre part, on ne saurai? concevoir le temps si l'on ne présuppose ce principe. Serionsnous renfermés dans un cercle vicieux ? »
A cette difficulté, Balmès se contente de répondre, qu'en réalité le principe de contradiction et la relation temporelle ne sont qu'une seule et même chose. « S'il s'agit, dit-il, de deux idées identiques au fond, bien que distinctes en apparence, parce qu'elles s'offrent sous des aspects différents, il est impossible d'expliquer l'une sans trébucher à l'autre, et d'aller vers celle-ci sans se tourner vers celle-là... Il y a cercle, mais non cercle vicieux ; les deux idées s'expliquent l'une par l'autre, parce qu'elles ne sont qu'une même idée. » ')
Fidèle à son idéalisme, Balmès en admet donc les conséquences, malgré les graves difficultés qu'elles soulèvent.
N'est-il pas évident, en effet, que le principe de contradiction, simple rapport entre l'être et le non-être, entre les idées les plus universelles de l'esprit humain, précède la relation temporelle toujours perçue par nous entre des modalités déjà fort compliqués de l'être ? ^)
■) Balmès. op. cit. c. 17.
') La véritable réponse à l'objection soulevée par Balmès consistait, en fait, non pas à identifier le principe de contradiction avec la relation temporelle, mais à nier la dépendance mutuelle de ces deux relations. La notion de temps n'entre pas dans l'énoncé du principe de contradiction. Elle le présuppose mais ne le conditionne pas. Cfr. D. Mercier. Métaphysique générale, p. 267. 4""' éd. Institut Sup. de philosophie. Louvain. 1905.
§4 Systèjne de Descartes.
131. Exposé du système. — Leibniz avait idéalisé les relations temporelles, en proclamant néanmoins la réalité de leurs termes. Descartes va plus loin dans la voie de l'idéalisme : il supprime cette face objective du temps et le réduit à « un simple mode de penser ».
Pour lui, « la durée s'identifie avec l'existence substantielle des êtres, ou bien elle exprime la manière dont nous nous représentons un être qui conserve son existence. » ')
Mais le temps que nous distinguons de la durée et qui s'appelle le dénombrement du mouvement, n'est qu'un mode de penser. En effet, nous n'attribuons pas au mouvement une autre durée qu'aux choses immobiles. Voici, par exemple, deux corps animés de mouvements différents qui, pendant une heure, parcourent l'espace. Pour nous, ces mouvements auront une même durée temporelle, bien que leur quantité soit d'inégale valeur. Qu'est-ce donc que le temps ? Pour mesurer la durée des choses d'ici-bas, nous la comparons avec la durée du mouvement apparent des cieux. Le temps devient ainsi une mesure extrinsèque, une évaluation qui n'ajoute rien à la réalité des êtres et ne la modifie en aucune façon. En un mot, c'est un mode de penser. ^)
132. Critique de ce système. — Dans la construction de son système. Descartes a manqué de logique. Après avoir identifié la durée et l'existence substantielle des êtres (ce qui est le principe fondamental de la théorie thomiste) il était rationnel de conclure : si la durée permanente s'identifie avec l'existence substantielle, la durée chan-
) Cartesius. Principiorum philosophiœ. P. I. 55. ) op. cit. 57.
géante ou le temps doit se concrétiser dans les existences successives, savoir, les mouvements continus. C'est la méthode qui nous a conduit à la théorie scolastique du temps.
Mais les opinions du philosophe français sur la réalité des accidents devaient le jeter dans une voie tout opposée, celle de l'idéalisme. Dans la métaphysique cartésienne, les accidents n'ont point de réalité ni d'existence propre. Entre eux et la substance, il n'y a place que pour une distinction de raison Dès lors, il n'}' a plus lieu d'admettre dans le monde, d'autres existences que des existences substantielles qui, tous en conviennent d'ailleurs, sont permanentes et douées d'une durée réellement indivisible. Le concept d'une succession continue prenait de la sorte le caractère d'une création intellectuelle, d'un mode de penser, sans application réelle aux choses contingentes.
En fait, Descartes a posé le véritable principe qui régit toute la théorie thomiste du temps. S'il n'en a pas admis toutes les conséquences, c'est sous l'influence d'une erreur à peine compréhensible chez un physicien. L'existence de changements réels dans la nature est un fait tellement évident, que nul n'oserait le contester à moins de vouloir souscrire au scepticisme. Mais il est tout aussi manifeste que tous les changements n'atteignent pas le fond substantiel des êtres, que la plupart même n'en effleurent que la surface. Il existe donc des réalités accidentelles, distinctes de la substance, susceptibles de modifications intrinsèques, possédant par conséquent une existence successive. Tels sont les sujets naturels du temps.
La définition cartésienne du temps était sans doute fortement empreinte d'idéalisme. Si, comme le dit le philosophe français, la durée temporelle n'est que la mesure des existences contingentes, fournie par le mouvement de la sphère céleste pris pour unité, ce temps, absolument extrinsèque aux êtres, peut se réduire à un simple mode de représentation.
Mais cette conclusion purement subjectiviste, adoptée par
Descartes, ne s'imposait pas. Bien que la mesure commune, en usage dans la vie ordinaire et aussi en science, appelée temps sidéral ou astronomique, ne réponde pas adéquatement à la réalité mesurée, c'est à-dire aux mouvements continus, il reste vrai que chacun de ces mouvements constitue une succession réelle où se rencontrent tous les caractères du temps véritable. La nécessité à laquelle nous sommes soumis, de recourir constamment à cette mesure commune, les imperfections mêmes que présente l'emploi d'un même étalon pour mesurer des successions de valeurs intrinsèques différentes ne nous autorisent pas à nier l'existence de ces temps réels, propres à chaque mouvement, que -les scolastiques appelaient temps i?itri7îsèques.
Le temps extrinsèque n'est donc nullement exclusif du temps interne et réel.
Sans aucune raison valable, Descartes n'accorda droit de cité qu'au premier, refusa toute réalité au second et de cet exclusivisme injustifié résulta forcément sa théorie idéaliste.
§ 5 Systèmes de Banmaiin, Locke et Spencer.
133. Exposé du système de Baumann. — Après avoir exposé et soumis à la critique les principales théories du temps, le Docteur Baumann nous donne, à la fin du second volume de son ouvrage, ses vues personnelles sur cette question.
Le temps peut se prendre dans des acceptions diverses : on distingue le temps psychologique, le temps psychologicoastronomique et le temps astronomique.
Le temps psychologique mérite une considération toute spéciale, car il est le fondement de tous les autres.
On le définit : une relation entre les phénomènes successifs internes et la représentation du moi qui leur est coexistant.
Une série de phénomènes qui se suivent, ne constitue pas encore, par elle-même, une durée temporelle. Il lui manque un enchaînement, ou plutôt un principe unitif qui constamment relie entre eux les éléments fugitifs, sans toutefois disparaître avec eux. Ce principe ou lien permanent, c'est la réprésentation du moi. Si au sein des phénomènes internes soumis à un écoulement continu, le moi n'avait pas une durée permanente, la succession ne nous apparaîtrait jamais comme une durée successive. j.
Le moi n'entre donc pas dans la définition du temps, à titre d'élément constitutif, puisque son existence exclut toute succession ; mais la suite des phénomènes ou la succession ne devient un temps que si on la rapporte à la durée permanente du moi ').
La seconde espèce de temps porte le nom de psychologicoastronomique. En réalité, c'est le temps psychologique avec un aspect objectif. Il comprend la suite de nos phénomènes internes rapportés au moi, mais considérés, cette fois, comme des représentations provoquées en nous par des mouvements extérieurs, réguliers, uniformes dont nous exprimons la durée en jours et en nuits, en mois et en années. On y trouve donc deux éléments : l'un subjectif, la série des réprésentations produites par notre activité personnelle ; l'autre, la régularité et l'uniformité, caractères qui ne dépendent pas de nous mais résultent de nos relations avec le monde extérieur ^). Nous lui attribuons une certaine réalité, à raison de son origine extrinsèque. ^)
Il reste enfin le temps astronomique qui diffère uniquement du précédent, en ce que la régularité et l'uniformité du mouvement sont déterminées avec une plus grande précision.
') Dr Baumann. Die Lehren von Raum, Zeit und Muthetnatitk. II. B. S. 660. Berlin. Reimer 1869.
■) Op. cit. II. B. s. 664.
) Op. cit. II. B. s. 665. •
grâce aux calculs mathématiques fondés sur les lois de l'astronomie.
134. Que faut il penser de ce système ? — En dépit des apparences, le système de M. Baumann est, nous semblet-il, une des formes les mieux caractérisées des théories subjectivistes du temps.
La durée temporelle n'est rien en dehors de nous. Elle a bien sa#cause déterminante dans le monde extérieur, mais considérée dans son être propre^ elle ne réside que dans les faits internes.
Soit, dira-t-on, mais rien n'empêche que dans ce domaine de la conscience le temps soit quelque chose de réel ! Il n'en est rien, et là encore il faut le concevoir comme une simple relation établie par l'intelligence ou le sens intime, entre la suile des phénomènes subjectifs et le moi.
Pour Leibniz, le lien qui rattache les uns aux autres les phénomènes subjectifs et leur donne ainsi une continuité objective^ ne possède qu'une existence idéale. Pour le philosophe allemand, ce lien présente le même caractère, avec cette seule diftérence qu'il se trouve établi entre la série des faits internes et le moi. A notre avis, les deux systèmes compro-^ mettent donc au même titre l'objectivité réelle du concept de temps.
La théorie du D' Baumann paraît résulter d'une confusion d'idées.
D'après lui, la succession des phénomènes ne devient une durée temporelle, c'est-à-dire, une suite continue, que si les parties de cette succession se trouvent mises en rapport avec la durée permanente de la conscience. N'est-ce pas confondre les conditions de formation de l'idée temporelle avec les notes constitutives de cette même idée ? Sans doute, si la conscience ne restait pas identique à elle-même, au sein des phénomènes dont elle est le théâtre, elle ne percevrait que des unités éparses et isolées qui, comme telles, ne sauraient constituer
une durée successive. La durée permanente de la conscience ou du moi est donc une condition sine qiia Jion de la perception d'une série continue. Sans doute aussi, dans la persistance du moi, se trouve la raison ontologique qui rend possible la continuité des phénomènes.
Mais ces représentations sensibles qui se déroulent dans notre intérieur, n'en forment pas moins, par elles-mêmes, abstraction faite de leur support naturel, une série successive -et continue, contenant tous les éléments constitutifs d'une durée temporelle. Les percevoir et ainsi les mettre en relief, c'est percevoir le temps. La relation jetée par l'intelligence •entre la série des phénomènes et le moi est donc complètement inutile.
En second lieu, en restreignant l'application de l'idée de temps aux faits psychologiques, cette théorie professe un •exclusivisme exagéré et illogique.
La succession des phénomènes internes, l'auteur en convient, peut nous fournir l'idée de temps, moyennant toutefois certaines conditions qui nous ont paru superflues. En outre, bon nombre de nos représentations subjectives se produisent en nous sous l'influence de causes extérieures; tel est encore l'avis de l'auteur. S'il en est ainsi, pourquoi donc ne pas admettre un temps cosmologique réel ? Il se passe^ en effet, autour de nous, des événements, des mouvements de tout genre aussi réels que nos phénomènes conscients. On y trouve la succession et la continuité, c'est-à-dire les notes essentielles de la durée temporelle. En un mot, les deux séries de phénomènes, les faits internes et les faits externes présentent les mêmes caractères. Et cependant on accorde aux premiers ce qu'on refuse aux seconds; est-ce logique ?
On dira peut-être : la persistance du moi est pour tous les changements internes, un principe d'unité et de continuité, indispensable à l'idée de temps. Or, ce principe, on le chercherait en vain dans le monde externe.
D'abord, nous l'avons dit, ce principe persistant n'est pas
un élément constitutif du temps, mais une condition ontologique de sa réalisation. De plus, il est faux que cette condition n'existe pas en dehors de nous, aussi bien qu'en nous. Les mouvements externes comme les mouvements internes exigent un support qui ne soit pas soumis à leurs vicissitudes.
Loin donc de nier la réalité du temps cosmologique, l'auteur aurait même dû lui accorder la priorité dans l'élaboration de notre idée de temps. Nos premières connaissances intellectuelles ont, en réalité, pour objet le monde extérieur. Pas de pensée sans image, dit l'adage scolastique, aujourd'hui si bien confirmé par la psychophysique. Nous commençons par percevoir abstraitement ce que nos sens nous présentent concrètement.
Or, parmi les objets qui éveillent dès le début notre activité intellectuelle, se placent en premier lieu les mouvements corporels ; car rien n'est plus commun, ni plus constant dans le monde qui nous entoure. Il est donc naturel, qu'avant de se replier sur elle-même, ce qui nécessite un certain effort, notre intelligence, toujours à la remorque des données sensibles, saisisse les caractères saillants de ces faits externes, leur continuité et leur succession, et ainsi élabore la première représentation du temps.
Puisque la perception directe précède la réflexion, le temps cosmologique doit, semble-t-il, précéder le temps psychologique.
Loin de nous la pensée de refuser aux faits de conscience relevant du domaine de la sensibilité, l'aptitude à nous fournir l'idée de temps '). Seulement, nous croyons que la connaissance du temps psychologique n'est point primordiale
') La considération de nos actes intellectuels, pris isolément, ne peut nous donner l'idée du temps entendu au sens ordinaire du mol, car ces actes sont simples et indivisibles; il en est de même de la série de ces actes, qui pour être successive, n'en est pas moins discontinue. C'est la pensée qu'expose saint Thomas au début de son opuscule De Itistimlitus. Telle est aussi l'opinion du D'^ Schneid, Die philosophische Lehre der Zcit inid Raum, s. 27.
mais consécutive à celle du temps cosmologique, bien qu'elle puisse, dans la suite, jouer un rôle important dans notre vie pratique.