‹ La notion de tempsChapitre 2 sur 24 · NOTIONS PRELIMINAIRES · texte numérisé non relu

NOTIONS PRELIMINAIRES

2. Point de départ de cette étude : définition vulgaire du temps. — Pour donner à ce travail une base solide, pour l'orienter avec plus d'assurance à travers le dédale des opinions, le procédé le plus sûr est, croyons-nous, de prendre comme point de départ la définition vulgaire du temps et de la soumettre à l'analyse philosophique. Cette définition universellement admise par les hommes de science et les philosophes nous révélera déjà, sans aucun doute, les caractères du temps les plus saillants, les plus essentiels et aussi les moins contestés. Or, n'y a-t-il pas lieu d'espérer qu'à la lumière de ces données primordiales bien interprétées, nous pourrons, soit par la voie déductive, soit même par de fréquents appels à l'expérience, pénétrer plus intimement la nature mystérieuse de l'être du temps, déterminer son caractère objectif, décrire sa genèse et son évolution dans l'intelligence humaine, fixer enfin l'ensemble de ses propriétés ?

Tout le monde s'accorde pour définir le temps : une durée successive continue, une réalité idéale ou concrète, dont les parties se trouvent dans un flux perpétuel, passent sans interruption de l'avenir dans le passé par l'intermédiaire toujours fugitif d'un instable présent.

Tel sera donc le postulat de ce travail analytique.

3. Difficultés inhérentes à ce problème. — Il n'est peut-être pas de notion qui nous soit plus familière que la notion de temps ; il n'en est peut-être pas de plus obscure dans le domaine philosophique. On sait quelle fut, à ce

sujet, l'opinion d'un des plus profonds penseurs de l'humanité^ saint Augustin : Quid est tevipus ? si 7iei?io ex vie qiiœrat, scio ; si qiiœrejHi explicare velim, jiescio '). Qu'est-ce que le temps? Je le sais, à condition que vous ne me demandiez pas de le définir. Mais si j'essaie d'en décrire la nature, je dois avouer mon impuissance.

Aristote et les scolastiques du moyen âge, notamment saint Thomas, en ont fait l'objet de fines analyses et de longues discussions. Le docteur médiéval le trouve même assez digne d'intérêt pour lui consacrer plusieurs opuscules spéciaux, entre autres le De Tempore et le De Instanlibiis . Plus tard, nous voyons la même question soulever ces longs et passionnés débats auxquels Clarke, Leibniz, Newton prirent une part si active sans pouvoir toutefois se rallier à une conception commune. De nos jours, savants et philosophes rivalisent de zèle pour dissiper les ténèbres qui enveloppent toujours cette mystérieuse notion de temps. Indépendamment des divergences de détail, on compte actuellement plus de vingt systèmes dont chacun a ses défenseurs convaincus et souvent aussi ses adversaires opiniâtres.

D'ailleurs, un examen, même superficiel, de la définition vulgaire communément acceptée ne soulève-t-il pas déjà plusieurs problèmes spécialement délicats ?

Le temps, dit-on, est une durée successive. Mais la durée n'est-elle pas, pour tous, synonyme de persistance d'être ? Comment donc la concilier avec l'idée de succession continue qui nous représente l'être soumis à un perpétuel changement ou même à un renouvellement ininterrompu? Ces deux termes ne sont- ils pas incompatibles, exclusifs l'un de l'autre ?

Supposé qu'on parvienne à lever la contradiction, il reste à se demander ce qu'est la durée. Y a-t-il dans la nature une réalité qui lui corresponde et, dans l'alïîrmative, quelle place faut-il lui donner parmi les attributs de l'être ? Est-ce

') S. -AUGUSTIN, Conf. Lib. XI, c. 14.

une substance, un accident, une qualité du corps, ou une propriété purement ps3'chologique ?

Et puis, la succession elle-même, essentielle au temps, dans quels phénomènes la voit-on réalisée?

Comment enfin, en présence de ces phénomènes successifs si nombreux et si variés qui se passent en nous et en dehors de nous, l'intelligence élabore-t-elle le concept de durée successive, élément fondamental de l'idée universelle de temps ? Autant de questions qui se présentent à l'esprit au seuil même de cette étude cosmologique.

Au surplus, rien d'étonnant que la réalité du temps semble lancer le défi au savant et au philosophe. Ainsi que le dit saint Thomas, la difficulté qu'elle présente provient bien moins de la faiblesse de nos intelligences que de la pauvreté de cette notion. Moins une chose a d'actualité, plus elle échappe à notre perception intellectuelle. Or le temps appartient à la catégorie des choses successives qui ne peuvent jamais posséder qu'un instant fugitif d'existence ').

Telles sont les nombreuses difficultés que M. Rageot nous semble avoir résumées en un langage imagé et spécialement heureux : « Subitement, dit-il, nous nous épouvantons de l'abîme où nous glissons... et nous découvrons que le temps est le plus mystérieux problème auquel puisse s'appliquer notre intelligence. Cette chose qui est et qui n'est plus, qui s'anéantit et qui demeure, ce vol immobile, cette continuité changeante, cette réalité qui se dissout, ce long sillage d'une fuite éperdue, qu'est-ce en vérité ?

« Se pencher sur cette nuit de la durée, est un bien autre vertige que de regarder en face le soleil ou la mort, car le

') S. Thomas. Op. De tonpore, c. I : « Illa vero qu?e minimain entitateni habent seciindum se, suât minime cognoscibilia. UnJe quod ea ignoramus, hoc non solum est ex parte nostra, sed etiam ea parte eorum. Talia sunt... omnia successiva qua3 secundum se tota non extant, sed secundum aliquod indivisibile sui, de numéro quorum est tempus. Ex quo sequitur, quod difficile est cognoscere tempus. »

temps étant la loi de toutes choses, il suffirait sans doute de le connaître pour expliquer l'univers ; une philosophie du temps dispenserait de toute autre.

« C'est pourquoi cette philosophie n'est point faite et ne le sera sans doute jamais '). »

4. Division de ce traité. — Dans la première partie de ce travail nous examinerons quelle est la nature du temps, quels en sont les éléments constitutifs. L'analyse de la notion vulgaire, contrôlée d'ailleurs par l'expérience, sera notre guide, et les conclusions naturelles auxquelles nous conduira cette étude seront confrontées avec les principes de la théorie scolastique.

Une seconde partie aura pour objet les propriétés du temps.

Enfin nous consacrerons une troisième et dernière partie à l'exposé et à la critique des principaux systèmes anciens et modernes.

') Rageot. Le problème expérimental du temps (Reime philosophique, 66 vol. juillet à décembre 1908), p. 23.

Page 1