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ARTICLE PREMIER

Analyse de la définition vulgaire du temps : « le temps est une durée successive. » Exposé de la théorie aristotéli=

cienne et thomiste.

§ I La durée

5. Il existe une relation étroite entre la durée et l'existence continuée. — La première notion contenue dans le concept de temps est la notion de durée.

D'évidence, la durée n'est attribuable qu'aux êtres existants. Dire d'une créature qu'elle n'a joui que d'une courte durée, c'est afïïrmer du même coup qu'elle n'a eu qu'une courte existence. Accorder à Dieu une durée sans commencement et sans fin, une durée exempte de tout changement, n'est-ce pas douer son existence des mêmes caractères ? Si nous concevons une existence idéale ou simplement possible, nous ne pouvons lui attribuer qu'une durée possible. L'existence est-elle, au contraire, réelle ou concrète, la durée se présente k nous comme une chose réelle, indépendante de nos intelligences.

Enfin la perfection même de la durée se mesure à la perfection même de l'existence. L'accident se caractérise par une existence d'emprunt ; aussi sa durée porte la marque de cette

souveraine imperfection ; elle ne se conçoit plus dès que, par la pensée, on sépare l'accident du sujet substantiel qui en est le substrat. Il en est autrement de la substance ; réunissant en elle-même toutes les conditions d'une existence indépendante, elle dure sans le concours d'aucun sujet d'adhérence, et ce mode de durée lui assigne un rang éminemment supérieur à celui de toutes les réalités accidentelles.

Qu'il y ait donc entre la durée d'un être et son existence une relation très intime, que la durée soit même inséparable de l'existence, nul ne le conteste.

6. Conséquences de cette relation. Il résulte de ce rapport deux conséquences qu'il importe de souligner. D'abord, si la durée d'un être en exprime l'existence, c'est avant tout à l'existence substantielle qu'elle appartient : les substances, seules, on vient de le dire, ont leur être, leur existence propre et indépendante ; les accidents qu'Aristote appelait avec raison « ens entis » n'existent que dans et par la substance.

En second lieu, puisque la durée se rattache à l'existence substantielle comme telle, abstraction faite de la nature, des choses subsistantes, on peut considérer la durée comme un attribut de toute substance quelconque, corporelle ou spirituelle, créée ou incréée, bien qu'elle appartienne à ces différents êtres à des titres divers et ne revête point chez tous la même perfection.

7. Entre la durée et l'existence, il y a lieu de placer au moins une distinction de raison. — La

durée nous apparaît comme une existence continuée, ou selon la définition des scolastiques, comme la persistance d'une chose dans son être. Cependant, malgré leur intime parenté, ces deux notions ne sont pas complètement identiques. Un être dure à la condition qu'il prolonge, au moins pendant quelque temps, l'existence reçue au premier instant. Si le créateur,

par exemple, réalisait une substance corporelle et l'annihilait au moment même de son apparition, on aurait le droit d'attribuer à cet être un instant d'existence, mais on ne pourrait, à parler rigoureusement, lui accorder une certaine durée. La raison en est qu'en plus de la note d'existence ou de simple actualité, la durée comprend l'idée de persistance, idée qui n'est pas essentiellement contenue dans le seul concept d'existence.

Ces deux concepts sont donc d'inégale richesse et par conséquent distincts. En un mot, il faut placer entre eux une distinction de raison.

Mais cette distinction d'ordre purement idéal suffit- elle ? Ces deux notions représentent-elles la même réalité sous des aspects différents ? Ou bien l'existence et la durée ne sontelles pas plutôt, quels que soient d'ailleurs leurs mutuels rapports, deux choses réellement distinctes? En d'autres termes, la durée n'est-elle pas une réalité qui, surajoutée à l'existence, rend celle-ci persistante ? Grave question dont les solutions diverses ont donné naissance aux principales opinions sur la nature du temps. A part la question de la genèse ou de l'origine de l'idée de temps qui est du domaine de la psychologie, il est facile de montrer que la plupart des systèmes dérivent logiquement de la manière de concevoir la nature du rapport qui lie la durée à l'existence. Nous aurons bientôt l'occasion, à propos de la discussion des diverses opinions, de mettre ce point en lumière.

8. Problème de la distinction réelle entre la durée et l'existence. Vraie position du problème. —

D'abord, il n'est pas ici question de la durée extriiisèque des choses, c'est-à-dire de cette mesure conventionnelle dont nous nous servons pour évaluer l'âge d'une substance, la durée d'un événement. L'année, le mois, le jour et ses divisions comptent parmi les mesures les plus usuelles. En réalité que sont-ils ? Le jour est un mouvement de rotation complète de

la terre autour de son axe, comme l'année est le mouvement de rotation complète de la terre autour du soleil. Ces durées mesures sont donc des mouvements étrangers aux choses mesurées et ne peuvent être, en aucun cas, confondues avec l'existence ou plutôt la persistance réelle des êtres soumis à ces mesures.

Il s'agit uniquement de la durée intrinsèque par laquelle l'être continue son existence propre et la continuerait encore, même dans l'hypothèse où il n'existerait aucun être autre que lui, et par conséquent, aucun mo5'en d'évaluer son existence.

De plus, ce serait aussi, croyons-nous, une erreur manifeste de concevoir la durée réelle d'une substance sous la forme d'un renouvellement continu de l'existence, c'est-à-dire comme une succession ininterrompue d'existences substantielles comparable à la succession des positions spatiales dont la trame constitue le mouvement local. L'existence, on le sait, détermine l'être, l'individualité, et chez les êtres doués de raison, la personnalité ; pareil changement aurait donc pour conséquence nécessaire, un renouvellement constant et radical de tous ces attributs et rendrait impossible le fait cependant incontestable d'une réelle persistance.

Le problème s'énonce donc dans les termes suivants : les êtres tiennent-ils leur durée de leur existence même, sans qu'il y soit fait une ajoute quelconque, et par cela même que cette existence n'est pas détruite ; ou bien cette durée a-t-elle sa cause réelle dans une réalité ajoutée à l'existence, essentiellement successive, toujours renouvelée, dont le rôle serait de prolonger l'existence ? ')

') Dans un article intitulé « Von dey Zeil ■» paru dans le Philosophisches Jahybuch XV. s. 26. M. Isenkrahe nous adresse quelques reproches qu'il ne sera pas inutile d'examiner.

Notre premier tort, paraît-il, fut de ne pas signaler la différence essentielle, qu'il y a lieu d'établir, entre la durée divine et celle des créatures : la première est permanente, la seconde est successive.

A notre avis, l'auteur n'a pas compris que si nous attribuons la durée à

g. Opinion thomiste : il n'y a pas de distinction réelle entre la durée et l'existence d'un être. Preuve.

Saint Thomas et ses Commentateurs se prononcent sans réserve pour l'identité objective de ces deux concepts. Cette opinion est aussi la nôtre.

Considérez un être à cet instant où Dieu vient de le réaliser : il existe, et la cause formelle et adéquate de son actualité n'est autre que son acte d'existence. Supposez que, pendant quelque temps, cette même existence ne soit pas détruite ; elle deviendra nécessairement une existence persistante que nous appellerons durée. Or pour échapper à cette destruction, faut-il qu'on lui ajoute quelque chose, qu'on l'enrichisse d'un complément d'être quelconque ? Ne suffit-il pas que l'influx divin qui lui a

Dieu et aux créatures, c'est justement parce que, dans notre hypothèse, la durée comme telle désigne avant tout l'existence substantielle et n'implique de ce chef aucune succession. Nous n'avions pas à examiner si tous les êtres possèdent cette perfection au même titre. Il nous suffisait de montrer que la durée, synonyme de persistance, n'implique pas de succession et constitue par conséquent une perfection simple, attribuable à Dieu, avec les correctifs exigés par son infinitude. D'ailleurs, bien loin d'identifier, à ce sujet, l'être divin et la créature, nous avions intentionnellement ajouté «abstraction faite du mode d'existence ».

« En second lieu, dit l'auteur cité, après avoir identifié l'existence et la durée, on admet cependant entre ces deux notions, une distinction de raison. Comment concilier ces deux affirmations contradictoires .'' »

A mieux nous lire, M. Isenkrahe aurait mieux saisi notre pensée. «Qu'il y ait, disions-nous, entre l'existence d'un être et sa durée, une relation étroite et intime, nul ne songe à le nier... la durée est donc attribuable à toute substance quelconque. Toutefois, malgré l'intime relation qui existe entre ces deux notions, il est clair qu'elles ne sont pas identiques... tous concèdent qu'il y a lieu d'établir une distinction logique entre ces deux concepts. » L'auteur allemand n'est point parvenu à concevoir qu'une chose puisse être en relation intime avec une autre sans lui être absolument identique, même au point de vue de leurs concepts. Nous avouons ne pas comprendre sa diflSculté.

Peut-être l'expression « la durée est attribuable à toute existence substantielle» lui a-t-elle paru équivalente à celle-ci : « la durée est absolument identique à l'existence substantielle». Dans ce cas, la prudence lui commandait, semble-t-il, de se faire traduire l'expression avant de la critiquer.

donné naissance et dont elle dépend toujours intrinsèquement, ne soit pas supprimé, reste ce qu'il était au premier instant ? S'il n'y a pas de changement dans la cause créatrice — et il ne peut y en avoir — , s'il n'y en a pas dans l'effet qui est ici l'existence substantielle, il est impossible]que cette existence ne se prolonge point, ou ne coïncide pas, par exemple, avec tel ou tel mouvement plus ou moins long, ne soit du même coup mesurable par tel ou tel temps déterminé.

En vertu de son existence propre, et sans ajoute d'aucun genre, cet être durera donc aussi longtemps que Dieu ne détruit pas son œuvre par le retrait de son influx divin, et que les causes secondes, s'il s'agit de substances corporelles, ne viennent pas décomposer l'être en ses parties essentielles.

L'action créatrice, dit le Docteur médiéval, ne diffère pas de l'action conservatrice, car l'être des choses dont l'existence est permanente n'est divisible qu'accidentellement, à savoir, dans la mesure où elles sont soumises au mouvement. Considérée en elle-même, cette existence est instantanée. Partant, la même opération divine qui constitue le principe de l'existence des êtres, en détermine aussi la persistance ').

') S. Thomas. Dû Potentia. q. v. a. i. ad. 2 > ^. « Dicendum quod Deus non alla operatione producit res iii esse et eas in esse conservât. Ipsum enim esse rerum permanentium non est divisibile nisi per accidens, prout alicui motui subjacet ; secundum se autem est in instanti. Unde operatio Dei, quas est per se causa quod res sit, non est alla secundum quod facit principium essendi, et essendi continuationem -> — Cfr. etiam. Siim. ihcol. n p. q. 104. a. I. ad. 4""'' « Dicendum quod conservatio rerum a Deo non est per aliquam novam actionem, sed per continuationem actionis quie dat esse ; quas quidem actio est sine motu et tempore ».

L'auteur allemand, M. Isenkrahe, dans l'article cité plus haut. p. 14, nous reproche encore d'avoir admis, au sujet de l'action conservatrice de Dieu, l'opinion (condamnée d'ailleurs par la généralité des théologiens), d'après laquelle l'annihilation d'un être par le créateur serait le terme d'une action positive. — Que cet- auteur hypercritique se tranquillise ; nous n'avons jamais professé pareille opinion et, ce, qui plus est, on ne trouvera pas dans toutes nos publications une seule expression qui l'autorise à nous imputer cette erreur. L'ignorance de la langue française excuse peut-être cet auteur d'une semblable méprise ; à moins toutefois que les termes, par nous

Dans ses Commentaires sur la Somme théologique, Cajetan tient un langage tout aussi expressif : « La durée, dit-il,

n'appartient aux choses qu'à raison même de leur être

I/unique raison de la durée est la conservation même de l'existence ').

En résumé, les expressions «existence continuée», « existence non détruite », « persistance » et « durée » sont absolument synonymes, désignent une seule et même réalité. Les ajoutes faites à l'existence pure et simple par les qualificatifs « non détruite », « continuée», «persistance», sont des ajoutes logiques ou mentales qui ne peuvent par conséquent ni changer, ni enrichir l'existence. Elles sont seulement suggérées à notre intelligence par la mise en rapport de l'existence substantielle avec une succession temporelle extrinsèque ; elles n'expriment donc aucun changement objectif, mais elles désignent pour nous la coïncidence d'une réalité non changeante avec certains changements continus soumis au temps.

10. Examen de quelques difficultés. Première difficulté. Cette opinion qui identifie la durée avec l'existence a soulevé certaines difficultés que nous ne pouvons passer sous silence.

La créature, dit-on, est essentiellement contingente : non

employés, «. si Dieu ne détruit pas son œuvre » ne lui aient paru suspects d'hétérodoxie. Peur dissiper ses doutes, qu'il veuille parcourir les articles que saint Thomas consacre à cette question, il tiouvera, au couis de la justification lumineuse de la doctrine commune des théologiens, les teimes mêmes dont nous nous sommes servi pour l'exprimer.

Au surplus, quelle difficulté y a-t-il de concevoir la destruction radicale d'une chose par la suppression de la cause qui la maintient dans l'existence ? Le monde ne serait-il pas réellement détruit on annihilé si Dieu cessait un instant d'exercer son influx conservateur :

Mais il y a plus; à la page 15 de notre manuel nous exprimions de la manière la ])Ius formelle l'opinion commune et thomiste : « Dieu peut donc quand il lui plaît, annihiler la créature, en supprimant l'influx divin qui la conserve >\

') Cajetanus. Covivi. 171 Sum. Ihcol. 9. X. a. 2.

seulement elle dépend de la cause première pour passer à l'existence, mais elle en reste essentiellement dépendante à chacun des instants qui suivent cet acte créateur. A raison de cette contingence foncière, la persistance de l'être réclame donc une intervention positive de Dieu, au même titre et dans la même mesure que le fait de l'apparition de l'ètie. Et puisque la création d'une chose n'entraîne pas nécessairement la conservation de cette même chose, ces deux actes doivent avoir deux termes réellement distincts. Le terme du premier étant l'existence, le terme du second sera donc une réalité constamment surajoutée à l'existence originelle pour en assurer le prolongement.

Nous admettons volontiers le fait invoqué par les adversaires de la doctrine thomiste : toute créature porte la marque d'une dépendance essentielle à l'égard de son auteur, non seulement au premier instant de sa naissance, mais pendant toute la durée de son existence. Mais suit-il de là que l'action créatrice diffère réellement de l'action conservatrice, au moins quant à son terme ? Nous ne voyons aucune raison de l'affirmer. Si l'existence conservée et continuée est identique à l'existence créée, sa dépendance intrinsèque vis-à-vis du créateur reste toujours la même à quelque moment qu'on la considère, et ne nécessite de la part de Dieu d'autre influx que l'influx primitif qui, dans la conservation de l'être, sera conçu comme non détruit. En d'autres termes, supprimez par la pensée tout changement dans l'influx primitif de la création, supprimez aussi tout changement dans le terme objectif de cet acte créateur, c'est-à-dire dans l'existence réalisée, l'influx créateur et son effet restant inchangés^ l'être continuera d'exister indépendamment de toute ajoute quelconque ; il restera identique à lui-même avec la même dépendance essentielle à l'égard de son auteur.

Nous retrouvons ainsi, entre la création et la conservation, la distinction logique dont il fut question plus haut : une simple ajoute mentale exprimée par les mots « non détruite » nous

permet de nous représenter l'être créé parcourant inchangé et avec la totalité de ses caractères originels toute la durée de sa conservation.

II. Deuxième difficulté. — Un second reproche adressé à l'opinion thomiste revient à dire qu'elle supprime en partie la contingence des créatures.

En effet, dit-on, si les êtres créés tirent du fait de leur existence la raison de leur persistance, rien ne peut les faire disparaître ; une fois réalisés, ils portent en eux la garantie d'une éternel] <r lurée ; ils sont impérissables, indestructibles.

Une simple distinction suffit à résoudre cette difficulté. La -iature trouve dans son existence la raison de sa persistance ; je distingue : Si Dieu ne détruit pas cette existence, je le concède. S'il la détn it, je le nie.

L'existence qui persiste, étant la même qui fut reçue par l'être à son premier instant, persiste avec tous les caractères distinctifs de son origine. Intrinsèquement dépendante de l'influx divin à son début, elle y reste soumise pendant toute sa durée. Dieu peut donc, quand il lui plaît, l'annihiler en supprimant cet influx qui la conserve. Que les êtres durent par cela même que leur première existence n'est pas détruite, ou en vertu d'une réalité surajoutée, ne restent-ils pas au même titre contingents et soumis au souverain domaine du créateur ?

12. Troisième difficulté. — Nous rencontrons un troisième argument dont semblent se réclamer spécialement les partisans de la théorie adverse. Toute créature est indifférente à l'égard du temps ; il ne lui est point essentiel d'exister à tel moment plutôt qu'à tel autre de la durée temporelle. Le même être, par exemple, que fut Adam, aurait pu exister mille ans plus tôt ou mille ans plus tard. Or, on ne lève une indifférence que par une détermination. Pour qu'une créature existe en réalité à tel moment déterminé de préférence à tout

autre, et surtout pour qu'elle continue à exister pendant te! laps de temps, il faut que cette créature reçoive, dès le premier instant, une première détermination qui fixe le point initial de sa durée ; il faut en plus, qu'à cette première détermination surajoutée à l'existence, succède une série continue de nouvelles déterminations correspondantes aux parties du temjis pendant lequel se prolongera cette existence. De là une distinction réelle évidente entre la durée et l'existence.

A notre avis, la force apparente de cet argument consiste en une perpétuelle confusion de deux ordres essentiellement distincts : l'ordre réel et l'ordre idéal.

Sans doute, une créature, conçue abstraitement, nous apparaît comme un type réalisable à n'importe quel moment du temps. Mais d'où vient cette aptitude ou cette indifférence ? De l'état abstrait dans lequel nous la considérons. Cette aptitude appartient non pas à l'essence de la créature comme telle ou envisagée dans ses notes essentielles, mais à l'essence idéalisée^ c'est-à-dire, dépouillée par la pensée de toutes les notes individualisantes qui caractérisent l'état concret. L'indifférence propre à l'état idéal disparaît donc nécessairement à l'état concret, car, dans cet état, la créature revêt de toute nécessité des déterminations spatiales et temporelles. Considérez en effet un être quelconque avec toutes les circonstances qui entourent son apparition ; n'est-il pas, de ce chef, en relation avec ses devanciers comme aussi avec tous les êtres qui vont le suivre ! N'a-t-il pas, par le simple fait de son existence concrète, sa place marquée dans la série continue des choses contingentes ?

13. Quatrième difficulté. — Dans la théorie thomiste, dit-on, la conservation n'est plus un bienfait spécial du créateur, car elle n'ajoute rien à la création. Quelle que soit sa durée, l'être créé ne reçoit rien qu'il ne possède déjà au premier instant de son existence.

En réalité, le bienfait de la conservation présente dans la

théorie thomiste, toute rimportance que lui accorde la théorie adverse. Une seule différence est à signaler : elle consiste dans le mode d'après lequel le bienfait est octroyé. Au lieu de conserver l'existence par des ajoutes réelles successives, le créateur maintient inchangé l'influx primordial qui fut la cause de l'apparition de l'être. Mais s'il dépend uniquement de Dieu de faire des ajoutes secondaires à son œuvre première, il dépend entièrement de lui de ne point cesser ce soutien primordial gratuit sans lequel l'être disparaîtrait fatalement. Pour les substances corporelles, ce secours s'accroît même d'une nouvelle faveur, puisque, pour les conserver, Dieu a dû leur ménager le concours des causes secondes qui auraient pu, sans bouleverser l'ordre de l'univers, causer beaucoup plus rapidement leur destruction.

14. Première conclusion : la durée substantielle n'est pas successive. Pourquoi paraît-elle l'être ? —

De cette analyse se dégage une conclusion importante : la durée, considérée objectivement, s'identifie avec l'existence non détruite. Or l'existence substantielle n'est point soumise aux vicissitudes du changement ; l'être la conserve inchangée depuis l'instant de son apparition jusqu'au moment de sa disparition. La durée demeure donc, elle aussi, toujours la même, quel que soit son prolongement ; elle ne comporte aucune succession réelle et ne s'acquiert point graduellement. D'où vient cependant cette tendance, que tout le monde éprouve, à concevoir la durée sous forme d'une réalité successive ? Les plantes, les animaux, les hommes répandus sur la surface du globe ont tous un certain âge, une certaine durée écoulée. Qu'est-ce poifr nous cet âge ou cette durée ? Une série continue d'années, de mois, de jours ou d'instants qui ont fui les uns après les autres, une chaîne ininterrompue d'événements dont les anneaux se sont successivement soudés les uns aux autres et s'additionnent à mesure qu'elle se prolonge dans l'avenir. Ne semble-t-il donc pas évident que la

durée, même la durée des substances soit corporelles, soit spirituelles, est une chose graduellement acquise, susceptible d'accroissement réel ?

Le fait invoqué est indéniable, mais il est facile d'en décou vrir les raisons explicatives et de le concilier avec la théorie qui exclut de la durée substantielle, toute succession réelle, tout accroissement interne de perfection.

Quelle est d'abord la genèse de l'idée de durée ?

Notre intelligence, dans ses premières démarches, ne sépare jamais l'être substantiel de ses manifestations accidentelles. De là pour nous la nécessité, lorsque nous voulons acquérir une idée exacte de la substance, d'opposer le sujet des phénomènes qui se succèdent dans un être à ces mêmes phénomènes mobiles et passagers. Ainsi en est-il de la durée ; nous la concevons comme un sujet immobile, permanent au sein de la succession. L'idée de durée se trouve donc si étroitement unie à celle de changement continu, qu'il nous faut un effort de réflexion pour les bien distinguer, et qu'à notre insu même, la première se trouve d'ordinaire entachée de l'imperfection de la seconde.

Cependant, de même que pour la substance, ce servilisme n'est pas absolu ; nous en avons la preuve dans le concept réfléchi du moi. Tous nous percevons notre moi individuel dans les actes mêmes dont il est le sujet et le principe actif. Et bien que ces actes aient une existence éphémère ou n'occupent que quelques instants le champ de la conscience, nous accordons à notre moi, théâtre de ces vicissitudes incessantes, une existence inchangée, un être toujours identique à lui-même, en un mot, une durée exempte de tout changement interne.

La durée nous paraît donc successive, parce que ses manifestations sont toutes affectées de ce caractère.

Une seconde raison du fait invoqué plus haut est notre impuissance réelle à trouver en dehors du mouvement, une mesure d'une durée immobile, ou même d'un simple repos. En réalité, toutes nos mesures pratiques de temps sont

empruntées, en dernière analyse, au mouvement apparent des cieux. De là, une tendance instinctive à reporter sur toutes les choses à mesurer les traits caractéristiques de la mesure.

Cependant, devant la pensée réfléchie, le repos objectif n'en demeure pas moins un repos, et la durée substantielle, une existence immobile. Le plus ou moins d'existence que nous attribuons aux substances, n'est donc pas une quantité réelle, intrinsèque, acquise par ces êtres ; c'est une durée successive, réelle ou imaginaire, mais extrinsèque, que nous leur appliquons pour exprimer leur coexistence avec cette même durée. En d'autres termes, nous mesurons une persistance qui, en réalité, est invariable, par une suite de changements étrangers, contemporains, parce que cette mesure est pour nous la seule possible.

Enfin la contingence de toute créature semble, elle aussi, justifier en partie l'introduction subreptice de la succession dans le domaine de la durée. Pour demeurer toujours la même pendant toute sa durée, l'existence substantielle des êtres créés n'en est pas moins virtuellement successive, en ce sens, qu'à chaque instant, elle peut être détruite ou annihilée. L'instant présent n'étant jamais garant de l'instant qui suit, toutes les parties virtuelles de la coexistence se présentent à nous comme une sorte d'ajoutés continues faites à l'existence primitive.

Que le procédé dont il s'agit nous soit devenu familier, et même naturel, rien donc d'étonnant. Aussi, nous y avons recours, même lorsque nous voulons nous faire une idée lointaine de la durée divine. C'est, en effet, en représentant Dieu comme un être immuable, coexistant avec un temps successif imaginaire, sans limite dans le passé, sans limite dans l'avenir, que nous élaborons le concept de l'éternité divine.

La durée successive coiitiiiue

.15. La durée successive, ou le temps, s'identifie avec l'existence successive. — Puisque le temps, d'après l'opinion commune, est une durée successive, le temps doit, s'il possède un être objectif, s'identifier avec les choses réelles dont l'existence persistante présente le caractère distinctif de la durée temporelle. En d'autres termes, une durée réelle, successive et continue ne peut être que la persistance d'un être, dont les parties s'écoulent les unes après les autres, s'enchaînent sans interruption de manière à confondre en réalité les limites que l'esprit seul peut bien leur assigner.

Y a-t-il dans la nature un être qui réponde adéquatement à ce sisfnalement ?

*to'

16. L'existence successive continue, ou le temps, ne se trouve que dans le mouvement. — Une première preuve de cette affirmation résulte de l'anah'se même à laquelle nous venons de soumettre la définition vulgaire du temps. Le mouvement, entendu au sens rigoureux du terme, est la seule réalité de ce monde, dont l'existence se continue à travers un perpétuel renouvellement. Le flux de ses parties constitutives ne connaît point d'arrêt ni de repos, si bien que la naissance de l'une décide de la disparition de l'autre. L'être du mouvement possède donc une existence successive et continue. « La durée, écrit M. Bourdon, peut être considérée comme une propriété des phénomènes, c'est à dire qu'elle n'est pas elle-même un phénomène spécifique pouvantexister à part de tout autre. C'est par un artifice de langage qu'on peut parler de la localisation dans le temps, comme si le temps était une entité distincte des phénomènes qu'on est censé y localiser. En réalité, le temps, la durée, nous appa-

raissent toujours étroitement liés aux phénomènes, aussi étroitement que, par exemple, l'intensité ').

L'expérience confirme cette déduction et nx)us montre combien le mouvement et le temps sont étroitement unis dans la réalité. N'est-ce pas, en effet, par le mouvement de la terre autour de son axe, ou par sa révolution complète autour du soleil, que nous évaluons, dans la vie pratique, la durée des existences contingentes, des événements ou des actes de notre vie ?

De plus, nous arrive t-il de nous livrer à un travail absorbant et de soustraire ainsi à notre attention les divers changements qui se passent dans notre voisinage ou dans l'intérieur de notre être, la notion de temps nous échappe complètement; au moment où nous nous ressaisissons, nous sommes incapables d'apprécier, même d'une manière approximative, la durée du temps écoulé, à moins que nous ne retracions dans notre esprit la série des actes successifs qui ont occupé cet espace de temps. La persistance des mêmes idées absorbantes avait donc atténué ou même presque effacé la perception du changement et affaibli dans la même mesure la perception du temps Le réveil de ces mêmes actes, sous l'influence de la réflexion volontaire, fait revivre à la fois et la perception du temps et le sentiment plus ou moins exact de sa durée ^).

Au surplus, rien ne nous est plus familier que la représentation du temps sous l'image d'une ligne qui s'étend indéfiniment dans le passé, s'accroît constamment par l'ajoute

') Bourdon, La perception du temps p. 450 fRemie de' Philosophie, 1. 63, janvier-juin 1907).

') Aristoteles, Xaturalis auscultationis, lib. IV, en, edit. Didot. ^ Al vero (tempus) nec est sine mutatione; quuni ipsi nihil mutamur cogitatione, aut si niutemur, non advertimus; tune non videtur nobis fuisse tempus, quemadmodum nec iis quos in Sardinia fabulantur dormire apud heroas, quum experrecti fuerint : conjungunt enim prius instans cum posteriori instanli, et unum faciunt, eximentes tempus interjectum, quia id sensu non percipiunt... » Perspicuum est, non esse tempus sine motu et mutatione. »

ininterrompue d'instables présents et semble devoir se prolonger toujours dans l'avenir. Or qu'y a-t-il dans cette image sinon l'expression concrète du mouvement?

« Lorsqu'on veut se faire du temps une représentation concrète, dit M. Boucher, on l'imagine comme une ligne infinie ; d'un côté le passé, de l'autre l'avenir, et entre les deux, ce point toujours mobile, impossible à saisir qui est l'instant présent. Cette idée répond seulement à la nécessité de figurer l'intuition du temps par une image concrète; elle n'est pas moins naturelle et juste » '). « Le temps, dit-il encore, est donc pour nous comme un espace à une dimension : nous nous trouvons emportés dans son mouvement en avant, comme serait entraîné, sur une ligne droite, un être imaginaire astreint à la parcourir sans repos, dans le même sens, obligé de quitter l'instant présent, dès qu'il l'atteint, ne sachant rien de l'avenir où il est emporté, ne sachant du passé que ce qu'il a vu ou ce qu'on lui a appris » ^).

De ces diverses considérations nous pouvons donc conclure avec le Docteur médiéval que le temps réel réside dans le mouvement. « Quia ergo, simul cognoscimus motum et tempus, manifestum est quod tempus est aliquid ipsius motus » ^).

17. A quel mouvement se rattache le temps? — Avant de résoudre cette question, il ne sera pas sans utilité de se rappeler quelle est la nature du mouvement, quelles en sont les diverses espèces.

S. Thomas rattache l'idée de mouvement « motus » à l'idée plus générale de changement « miUatio » ■*). Nous disons

■) Boucher, Essai sur F hyper espace, le temps, la matière et l' énergie, 2^ éd., p. 87. Paris, Alcan, 1905.

') op. cit., p. 88. — Cfr. BucHEXAU, Wartim stellen wtr uns die Zeit als eine grade Linievor? (Kantstudien, VII, 4, 191 2).

^) S. Thomas, Opusc. De Tempore, c. II.

♦) S. Thomas. Phys. lib. II. lectio 2».

d'une chose qu'elle a réellement changé, lorsqu'elle se présente à nous sous une manière d'être différente de celle qu'elle présentait auparavant.

Le changement suppose donc deux termes dont l'un est le point initial, et l'autre le point d'arrivée ou le terme final. Et pour que le changement soit réel, pour que le sujet passe d'un terme à l'autre, il faut qu'il y ait entre ces termes une opposition telle que l'acquisition de l'un soit inconciliable avec la persistance de l'autre. Or, il n'}^ a que deux oppositions possibles : ou bien ces deux termes sont contradictoires, ou bien ils sont contraires. De là, deux catégories distinctes de changement.

Si les termes sont contradictoires, tels, par exemple, l'être et le non-être, l'un est nécessairement la négation formelle de l'autre ; il ne peut y avoir, entre les deux, un terme intermédiaire positif qui comprenne une partie de l'un et une partie de l'autre. Le passage de l'un à l'autre doit donc se faire d'une manière instantanée. Cette espèce de changement, qui se réalise dans la génération et la destruction naturelle des choses, s'appelle le changement ou mouvement instantané.

Les termes sont-ils opposés comme deux contraires, on comprend qu'entre ces deux extrêmes positifs, il existe des intermédiaires constitués d'une partie de l'un et d'une partie de l'autre, en sorte que la réalisation du terme nouveau comme la disparition du terme antérieur peuvent se faire successivement ou par degrés. Le changement sera donc successif. Tel est le cas d'un corps qui change de couleur, passe du rouge au vert ou du vert au rouge. Les scolastiques donnaient à cette espèce de changement le nom de mouvement proprement dit ou motus. Il a pour caractère esssentiel d'être successif et continu.

Le mouvement successif se divise en plusieurs espèces, déterminées chacune par la nature du terme final ou du point d'arrivée. Trois sortes de réalités peuvent être le terme final

du mouvement : le lieu, la quantité et la qualité. Chacune d'elles, en effet, est susceptible d'une infinité de deo^rés, ou se prête à une division illimitée. Il y a donc trois espèces de mouvements successifs : le mouvement local ou le passage d'un lieu à un autre ; le mouvement qualitatif ou le passage d'une qualité à une autre ; le mouvement quantitatif, tels l'accroissement ou la diminution progressifs de la masse d'un être.

Ces trois espèces, on le voit, possèdent, au même titre, les notes essentielles du temps : la succession et la continuité.

En théorie, toutes les trois ont donc les mêmes relations de parenté avec le temps objectif ou réel.

Selon M. Wundt, nous ne pouvons supposer des sensations de temps que là où il y a des mouvements rythmiques, c'està-dire des mouvements qui se ressemblent et se répètent à intervalles égaux, comme ceux de la marche, de la respiration, etc. ')

M. Bourdon combat vigoureusement cette doctrine et se rallie en ce point à la doctrine aristotélicienne. « Les mouvements de la marche, dit-il, avec raison, durent comme tous autres mouvements, les mouvements non rythmiques durent aussi bien que les mouvements rythmiques, les phénomènes physiques quelconques, les sons^ par exemple, durent comme tous nos mouvements ; on ne voit donc pas pourquoi nous percevrions la durée des mouvements de la marche plutôt que celle de n'importe quels autres mouvements ou que celle des sons qui se produisent autour de nous »^).

En fait, c'est surtout le mouvement local qui nous suggère l'idée de temps et la concrétise. Il est aisé d'en deviner les motifs. D'abord, le mouvement local est le plus commun ; les mouvements qualitatifs et quantitatifs en sont eux-mêmes

') Wundt. Grutidzilge der p'iysiologischen psychologie B** 3. 1903. s. 1-3. ) Bourdon. La perception du temps. {Revue philosophique t. 63. janvier à juin) 1907. p. 468 et suiv.

toujours accompagnés. ') En second lieu, de tous les mouvements, il n'en est point qu'il soit plus facile d'évaluer, à raison de la trace immobile qu'il laisse après lui, savoir, l'espace parcouru ; partant, il n'en est point qui soit plus apte à mesurer la durée temporelle. Enfin, nul mouvement peut-être ne se fait plus spontanément remarquer : l'étendue ou l'espace constitue la base et le substrat commun de toutes nos connaissances sensibles ; le mouvement local s'offrant toujours à nous sous la forme de changement de relation spatiale envahit facilement de la sorte tout le domaine de la sensibilité.

En résumé, le temps réel puise certainement son être réel dans le mouvement successif continu, notamment et pour des raisons pratiques, dans le mouvement local.

i8. Le temps réel est-il identique en tous points au mouvement successif continu ? — Tout mouvement local concret compte, parmi ses notes individuelles, une direction et une vitesse déterminées. A raison de sa direction dans l'espace, il est vibratoire, de translation, rotatoire, ondulatoire etc. A raison de sa vitesse, on le dit lent, rapide, accéléré. Or, aucun de ces attributs qui conditionnent l'existence individuelle des divers mouvements ne convient au temps ; et s'il nous arrive d'affirmer que le temps consacré à une étude, à une promenade ou à un travail a passé rapidement ou lentement, il est clair que nous exprimons alors, non pas un caractère objectif du temps, mais une impression purement subjective. ")

Les deux relations de vitesse et de direction, inhérentes à la réalité ontologique du mouvement local, n'interviennent donc pas dans la constitution du concept de temps : elles n'en sont même pas des parties intégrantes.

') Zeller. Philosophie der Griechen II 2' 390 (T. ') S. Thomas. Opusc. De tcmpore. C. II.

Il en résulte une double conclusion : le temps réel se trouve dans le mouvement successif, continu, mais il ne s'identifie pas complètement avec lui. « Patet igitur, dit Aristote, tempus nec esse motum nec sine mutatione » ').

Qu'est-il donc ?

19. Le temps est le nombre du miouvement sous le rapport de l'avant et de l'après. — Aristote a défini le temps : « tempus nihil aliud est quam numerus motus secundum prius et posterius Tempus igitur non est motus, nisi quatenus motus numerum habet » ^').

Cette définition, reprise plus tard par saint Thomas et les scolastiques du moN'en âge, nous donne, croyons-nous, la vraie notion de temps et détermine avec une grande précision les rapports qui lient le temps au mouvement. Essayons de la mettre en lumière.

Le mouvement a pour note caractéristique, d'être l'actuation d'une chose perfectible qui, hic et mine, tend à un perfectionnement ultérieur ; en d'autres termes, le mouvement est un acte affecté d'une double relation ; relation avec la puissance réceptive qu'il perfectionne, relation avec un acte ultérieur par lequel il est lui-même actuellement complété. Considéré sous cet aspect, le mouvement est un acheminement continu. Il présente essentiellement le caractère d'ioiilé propre à toute quantité continue, qu'elle soit d'ailleurs permanente ou successive. Aussi, de ce point de vue, le mouvement ne s'identifie pas avec le temps et n'en suggère même pas l'idée ').

L'expérience nous fournit une preuve péremptoire de cette assertion : nous ne remarquons pas l'écoulement du temps, lorsqu'un travail captivant nous empêche de saisir les

■) Aristoteles. Nadir a/is auscultalio?iis. Lib. IV. C. 11. ') Aristoteles. Naturalis auscultationls. Lib. IV. C. 11. ^) S. Thomas. Physic. Lib IV. lect. ly^. Opusc. De Temporc. c. II.

phases diverses qui fractionnent réellement son apparente unité ").

Mais le mouvement revêt un autre caractère non moins important. Parce que quantité continue, il ne peut consister en une collection de parties actuellement et réellement distinctes ; la nature du continu, exigeant l'unité, ne saurait se concilier avec la distinction réelle de ses parties possibles. Néanmoins, il constitue le fondement de la quantité discrète ou du nombre ; il est virtuellement multiple en ce sens, que par une simple désignation extrinsèque, on peut 5" délimiter une infinité de parties, qui acquièrent, sous le regard de l'intelligence, une vraie actualité.

Considéré sous ce nouvel angle, le mouvement devient virtuellement un nombre, une multitude. Mais c'est un nombre marqué d'une empreinte toute spéciale ; c'est une pluralité saisie dans le mouvement dont toutes les parties s'écoulent les unes après les autres sans briser la continuité, et demeurent enchaînées entre elles par une relation d'antériorité et de postériorité. Toute partie du mouvement perçue dans cet écoulement ininterrompu, c'est-à dire au sein de la succession, se présente forcément à nous comme antérieure relativement à celle qui la suit, comme postérieure relativement à celle qui la précède. Et puisqu'il s'agit d'un flux continu, la partie qui précède et celle qui la suit immédiatement sont entre elles dans le rapport du passé et de l'avenir.

Or, introduire dans le mouvement une division mentale. y percevoir du même coup une pluralité de parties avec leur note distinctive d'avant et d'après, sans enlever cependant la continuité objective du mouvement, c'est percevoir le temps.

') S. Thomas. Opusc. De Tempore. c. II. « Intelligendum est quod prius et postcrius in motu possunt considerari dupliciter : Uno modo, pront sunt sub forma continu! absolute, et sic cognoscendo prius et posterius, simul cognoscimus motum ». Tous les philosophes ne partagent cependant pas cet avis; pour plusieurs, la perception du mouvement entraînerait fatalement la perception du temps.

« Tempus cogiioscimiis, écrit le Stagyrite, quum motuni distinximiis ^ prius et posterius distinguenles : tuncque dicùmis fuisse tempus, quum sensu poxipimus prius et posterius in viotu. Distinguimtcs autem, quoniani hœc aliud atque aliud esse, et /lis diversuvi quiddani esse interjectuin existiinamus» '). Nous acquérons, dit-il, la connaissance du temps lorsque nous partageons le mouvement de manière à distinguer ce qui vient avant et ce qui vient après ; toutes les fois que nous percevons, en un mouvement, l'existence de ce qui précède et de ce qui suit, nous disons qu'un temps s'est écoulé.

Si donc nous examinons la définition aristotélicienne du temps, voici le sens exact que nous devons attribuer à chacun de ses termes.

Le numerus motus, ce sont les parties diverses qui émergent dans la trame continue du mouvement, grâce à la division que notre intelligence y introduit. Le multiple potentiel du mouvement devient ainsi, en partie, actuel.

Le nombre dont il s'agit, considéré objectivement, est donc, pour employer l'expression du Stagirite, un nombre nombrable, numerus nuvierabilis, c'est-à-dire une réalité susceptible d'être comptée. Dix aunes de toile forment un nombre, mais un nombre dont les unités ne sont pas réellement distinctes; ce nombre est nombrable, compatible avec le continu. Considéré au contraire formellement dans l'intelligence qui fractionne le mouvement, le temps est un nombre compté, numerwi numeratus. « Tempus, dit saint Thomas, est prius et posterius ut numerata swit in motu » ^).

En résumé, le nombre est donc tout à la fois une quantité discrète et une quantité continue. Le mouvement le contient

') Aristoteles. Naturalis Auscultationis. Lib. IV. c. ii. — Cfr. DuHEM, <(. Le temps selon les philosophes hellènes. Revue de philosophie, juillet 191 1, p. 12 ». ^ Cfr. WUXDERLE. Die Lehre des Aristoteles von der Zeit. [Philsophisches Jahrbuch XXI B. 4. H. 1908) r,. 45.

') S. Thomas. Opusc. De tenipore, c. II.

à l'état de quantité continue, l'intelligence se le représente à l'état de quantité discrète. «Licet nimierus quo mimeramus sit aliquid cUscretuin, tamen tempiis est aliqidd continuum ; sicut deceni idii^ panni sxint contunnmi, licet numer^is denarius sit aliquid discretum. Quia ergo tempus et est aliquid discretum, et aliquid contiinium » ').

Les qualificatifs prius et posterius expriment les deux aspects sous lesquels les parties distinguées dans le mouvement doivent être rapportées l'une à l'autre, ces termes étant nécessairement corrélatifs. Teviptcs sequitur viotum ratioiie prioris et posierioris... Prius et posteritLS in motti possunt considerari. . . ut sunt sulj forma discreta, in quantum sciliret anima dicit posterius esse aliud a priori, et ipsa esse duo et non umun.

Enfin le motus c'est le mouvement qui forme l'être matériel du temps, c'est la réalité successive continue qui se prête au fractionnement de l'intelligence et lui fournit tous les éléments de la réalité temporelle : le nombre, l'avant et l'après, la trame objectivement continue où tous ces éléments forment un tout successif indivis.

20. Objection. — Cette définition du temps est-elle exacte? N'implique t-elle pas un cercle vicieux? Du point de vue objectif, l'avant et l'après temporel appartiennent réellement au mouvement; ils en sont les parties, et à ce titre, c'est-à-dire à raison de leur continuité, chacun d'eux est divisible à son tour en parties plus petites qui seront forcément les unes antérieures aux autres. Dans chaque « avant » comme dans chaque « après » on trouve donc tous les éléments constitutifs du temps, savoir : un avant et un après, plus petits sans doute, mais réels, intrinsèquement unis tous deux dans le petit tronçon continu du mouvement qui leur correspond. Le premier « avant » concret et le premier

') S. Thomas. Opusc. De ttmpcrc, c. 11.

« après » concret perçus par l'intellioence constituent donc deux temps distincts. Or, se peut- il que deux temps divers perçus comme tels nous donnent X?^ première idée de temps?

Au surplus, « avant » et « après » ne sont- ils pas des dénominations inintelligibles pour qui ne possède pas déjà la représentation de la durée temporelle?

Cette objection est spécieuse; examinons-la.

Les termes de la relation temporelle forment, dit-on, deux temps complets et parfaitement distincts l'un de l'autre. De leur S3mthèse ne peut résulter la première idée de temps. Cette assertion contient une équivoque qu'il importe de dissiper.

A quelle condition le mouvement peut-il nous donner l'idée de temps? A la condition qu'il soit fractionné par l'intelligence et devienne en elle un nombre actuel Le premier résultat de cette division mentale est la mise en relief ou, si l'on veut, la distinction de l'avant et de l'après. Cet avant et cet après, dit-on, sont divisibles. Soit, mais aussi longtemps que la division de chacune de ces parties n'est pas effectuée, chacune d'elles constitue une réalité indivise, une véritable unité, divisible sans doute mais non divisée, qui tout entière forme, soit un avant, soit un après. La pluralité actuelle ou le nombre, essentielle à l'idée de temps fait donc défaut à chacune de ces parties prises isolément. Chacune peut donc concourir à la constitution de cette idée ; aucune d'elles ne la constitue à elle seule. Or, il est clair que dans le premier fractionnement qui engendre en nous la représentation du temps, les deux termes de la division, savoir l'avant et l'après, nous apparaissent comme deux unités indivises.

Sans doute, la division peut être poussée plus loin et nous donner comme résultat des temps d'une durée de plus en plus courte, mais ces fractionnements seront tous postérieurs à la perception du temps.

En somme, toute la difficulté revient à une confusion entre le divisé et le divisible.

En second lieu, il est faux que l'avant et l'après soient individuellement temporels avant d'être considérés simultanément comme termes d'une mutuelle relation. Ces termes sont essentiellement corrélatifs, et, à ce titre, ne peuvent être conçus l'un sans l'autre. C'est donc par leur mutuel rapport et leur indivisible union qu'ils engendrent l'idée de succession continue ou de temps et en deviennent les parties constitutives.

21. A quelles espèces de quantité appartient le temps? — D'après la définition aristotélicienne et thomiste, le temps se rattache à deux quantités diverses : à la quantité continue et à la quantité discrète '). A raison des parties que l'intelligence distingue en lui, il est un nombre et possède les attributs de cette espèce de grandeur. D'où les expressions « beaucoup » ou « peu » de temps.

Pour le même motif, il serait incorrect d'attribuer au temps une marche lente ou rapide , car pareilles propriétés ne sauraient convenir au nombre ^).

D'autre part, pour être un nombre, le temps n'appartient pas moins à la quantité continue ; car cette pluralité de parties n'est que de la poussière du temps si elle n'est point perçue dans le mouvement dont la continuité est la note essentielle. De ce chef, le temps prend l'aspect d'une véritable étendue linéaire susceptible de degrés. Cette propriété, nous la mettons en relief lorsque nous parlons de la longueur ou de la courte durée du temps.

Ainsi se concilient et se fusionnent dans cette étrange notion de temps deux attributs, en apparence, contradictoires ou du moins exclusifs l'un de l'autre : l'unité réelle et la

') S. Thomas, Opusc. De Tempore. c. II. Aristoteles, Naturalis auscultat/'onis, lib. IV, c. 1 1.

') Aristoteles, Naturalis ausailtationis, lib. IV, c. 12, § 2. « Tempus vclox et tardum non est : quum nOc ullus numerus que numeiamus, est velox et (ardus. »

pluralité actuelle. 11 faut en voir la raison clans ces deux aspects distincts, mais inséparables du concept temporel : l'aspect objectif et extramental où l'unité du mouvement demeure intacte; l'aspect subjectif ou mental où l'unité externe subit un véritable morcellement.

22. Entre le temps réel et le mouvement continu il n'y a de place que pour une distinction de raison.

L'identité objective de ces deux notions est la clef de

voûte de la doctrine aristotélicienne et thomiste du temps. Aussi Aristote et saint Thomas saisissent volontiers toutes les occasions qu'ils rencontrent au cours de leur exposé, pour affirmer cette identité.

Aux philosophes de son temps, qui déprimaient la réalité temporelle ou même prétendaient la reléguer tout entière dans le domaine de la pensée, le Docteur médiéval répond avec énergie : « Istud nonpotest habere veritatem, quia cum tempus sit numerus motus, et sit numerus numeratus; sic est necesse esse tempus, sicut et motus. Constat autem, quod motus est in re extra. Ergo et tempus est in re extra » '). Le temps, dit-il, doit avoir la même réalité que le mouvement. Or, le mouvement existe en dehors de nous; donc aussi le

temps.

« Si le mouvement, écrit Aristote, peut exister indépendamment de l'âme, le temps aura une existence de cette même sorte; le passé et le futur existent, en effet, dans le mouvement; or, en tant qu'ils sont susceptibles d'être comptés, ils constituent le temps. » « Prius et posterius in motu est : ac tempus haec sunt, quatenus sunt numerabilia ^) ».

En fait, l'avant, l'après et la continuité qui sont les éléments constitutifs du temps se trouvent intégralement dans le mouvement. La seule différence à signaler consiste en ce

■) S. Thojias, Opusc. De Tempcre, cA. — De histantibus, c. 1. ■) Aristoteles, Niituralis aiiscullntionis, lib. IV.

que, nous l'avons dit, le nombre objectif, nombrable dans le mouvement et le temps concret, est nombre dans le temps perçu par l'intelligence. Il n'y a donc entre les deux qu'une distinction de raison ').

23. Opinion de M. Farges. — Selon M. Farges, le temps se distingue réellement du mouvement ; il n'en est que la condition et la mesure. Ces deux réalités s'accompagnent sans se confondre. « On pourrait donc, dit- il, se représenter la quantité du temps et la quantité du mouvement dans un temps donné, comme deux faces inséparables, et pour ainsi dire, deux dimensions du même mouvement, non équivalentes et essentiellement distictes. » ^)

D'après lui, « Aristote et saint Thomas, avec leurs commentateurs les plus autorisés, ont donné de cette distinction des preuves nombreuses et péremptoires faciles à résumer en quelques mots. » ') Voici ces preuves :

1° Le mouvement est plus ou moins rapide dans le même temps ; donc il en diffère.

') Cfr. WiLLEMS, Institutioties philosophicœ, vol. II, p. 44. Triveris. Off. ad S. Paulinum, 1906. — Cfr. G. Wuxderle, Die Lehre des Aristoleles von der Zeit {Philosophisches Jiihrhudi, XXI, B., 4, H. 1908). « In diesem Sinne sind Bewegung und Zeit idenlisch ; die Zahlbare Bewegung ist die tconkrete Zeit, wâhren.1 die wirklich gezâhlte Bewegung die Zeit in abstracto darstellt. » S. 142.

') A. Farges. La notion bergsonieiine du temps. (Revue Néo-scolastique

août 1912) 354-355-

') En noie, M. Farges cite le R. P. de. San comme partisan de cette opinion et nous place parmi les adversaires de l'opinion thomiste. A notre avis, il y a dans cette note une double erreur.

Le P. de San, nous le montrerons plus loin, combat l'opinion de saint Thomas ; il accorde au temps une réalité sui ^^«ifw distincte de celle du mouvement, tandis que le docteur médiéval affirme l'identité objective du temps et du mouvement.

Quant à nous, nous croyons, au contraire, nous trouver, h ce sujet, en parfaite communion d'idées avec Aristote et ses commentateurs les plus autorisés.

2) Le temps est la mesure du mouvement — or la mesure et le mesuré font deux.

3) Pour être une mesure il faut que le temps soit uniforme et non pas plus ou moins rapide comme le mouvement.

4) On conçoit des mouvements instantanés, tandis qu'un temps instantané serait contradictoire.

5) Les mouvements sont parfois réversibles. Or, le temps ne l'est jamais, car le passé ne revient plus.

« Donc, conclut l'auteur, le temps et le mouvement ne sont pas identiques, ils s'accompagnent seulement, comme le dit si bien saint Thomas : Teminis sequUur motiim. »

Malgré le talent déployé par l'auteur dans la justification de son opinion, malgré cette abondance de preuves, nous cro3-ons que cette doctrine n'est, ni d'Aristote, ni de saint Thomas, et qu'au surplus, aucun des arguments invoqués ne peut l'établir.

Comme il a été dit plus haut « n° 22 » non seulement les deux chefs du péripatétisme ancien et médiéval placent le temps dans le mouvement — ce qui n'entraîne pas encore l'identité des deux — mais ils aftirment de la manière la plus formelle, que les éléments constitutifs du temps réel s'identifient avec les éléments constitutifs du mouvement : l'avant, l'après, la continuité, la succession sont réellement les mêmes; il y est fait une seule réserve au sujet de l'énumération des parties par l'intelligence, énumération actuelle d'où naît la distinction logique entre le mouvement et le temps. ') Il ne suffit donc pas de relever certaines différences entre ces deux

') S. Thomas. / Distinctionmn. d. 19. q. 5. a. i, « Ouœdam sunt quse habent fundamentum in re extra animam, sed complenientum rationis eorum, quantum ad id quod est formale, est per operaiionem animae, ut patet in universili... et similiter est de tempore quod habet fundamentum in molu. scilicet prius et posterius motus; sed quantum ad id quod est formale in tempore, scilicet numeratio, completur per operationem intellectus numerantis. » Cfr. etiam 2 Dist. d. 12. q. 1. a. 5. ad 2uni . Item. Physic. lect. 3 et seq. -^ Item. De tempore. C. II.

notions pour en déduire d'emblée l'existence d'une distinction réelle entre leurs objets. La prudence commande d'examiner si une simple distinction de raison, telle la distinction que nous plaçons entre l'être et la vérité, ne rend pas compte soit de la diversité, soit de l'opposition des propriétés caractéristiques du temps et du mouvement.

M. Farges semble avoir oublié cette règle importante. L'expression de saint Thomas « tempus sequitur motum » ne résume t elle pas pour lui les preuves invoquées en faveur de la distinction réelle ? Et cependant nulle part peut-être, saint Thomas n'exprime avec plus de netteté tout à la fois l'identité objective des deux concepts^ et leur distinction logique, «Tempus, dit-il, sequitur motum... in quantum scilicet anima dicit posterius esse aliud a priori, et ipsa esse duo et non unum, et sic tempus non est absolute motus, nec prius ac posterius motus absolute ; sed est prius ac posterius motus ut numerata sunt. » ') N'est-il pas évident que toutes les différences tiennent uniquement à cette dernière intervention de l'intelligence, c'est-à-dire au dénombrement mental ?

Examinons rapidement les divers arguments dont se réclame le philosophe français.

i) Le temps n'est ni rapide ni lent. Xous l'admettons ; il doit en être ainsi, parce que le temps est formellement un nombre et que le nombre n'est point susceptible de ces attributs. Mais le nombre considéré objectivement ne diffère pas de la réalité du mouvement divisible, la division n'étant que mentale.

2) La mesure et le mesuré font deux, car le temps est la mesure du mouvement. Distinguons : le temps peut être la mesure d'un mouvement à condition d'être lui-même concret. Or il ne l'est que dans et par le mouvement. Le temps pris comme mesure n'est donc pas réellement distinct du mouvement qui le concrétise ; il s'identifie avec le mouvement ;

') S. Thomas. Opusc. De tcmporc C. II.

ainsi en est-il de toutes nos mesures temporelles sans exception. Mais une partie de mouvement considérée comme unité temporelle peut être employée pour l'évaluation des autres parties du même mouvement ou pour des mouvements dilïérents. Dans ces derniers cas la distinction entre la mesure et le mesuré est réelle, ce que personne ne nie, mais elle présuppose dans la mesure elle même, l'identité du tempa et du mouvement.

3) Le temps-mesure doit être uniforme, les mouvements peuvent être infiniment variés. Et que conclure de ce fait ? Le temps réel étant identique au mouvement et à n'importe quel mouvement, il faudra choisir comme mesure temporelle pratique un mouvement aussi régulier que possible. En fait, ce temps uniforme est le mouvement apparent des cieux. C'est avec ce mouvement que nous mesurons la durée de tous les autres. L'expérience ici encore confirme et justifie la théorie.

Au surplus, l'objection confond deux choses essentiel lement distinctes : la nature du temps et son aptitude à mesurer le mouvement.

4) On conçoit, dit-on, un mouvement instantané ; lé temps au contraire nous apparaît comme nécessairement successif. Conclusion : donc le temps ne s'identifie pas avec le mouvement instantané ! Qui jamais a soutenu le contraire? Aristote, saint Thomas et tous ses commentateurs sont de cet avis, mais suit-il de là que le temps réel soit irréductible au mouvement continu et successif ?

5 ) Le temps est irréversible, le passé ne revient plus ; le mouvement, au contraire, peut être, dans certains cas, réverti. Nous aurons plus tard l'occasion de traiter cette question ex professo. Nous montrerons alors qu'aucun mouvement n'est réversible dans le sens philosophique et rigoureux du terme et que l'irréversibilité du temps a justement sa raison

d'être dans celle du] mouvement, ce qui prouve une fois de plus l'identité objective de ces deux notions. ')

24. A la suite de quelles abstractions successives le mouvement continu nous donne t-il l'idée de temps ? L'identification du temps réel et du mouvement semble, à première vue, peu compatible avec notre représentation habituelle du temps. D'ordinaire, en effet, la durée temporelle se présente à nous sous la forme d'une durée unique, toujours uniforme dans son prolongement continu. Par contre, il se produit constamment une multitude de mouvements les plus divers et les plus variés, tels les mouvements lents, rapides, modérés, vibratoires, rotatoires , ondulatoires etc.. Comment concilier des attributs si opposés dans le concept d'une seule et même chose !

Cette opposition de caractères se conçoit et se justifie sans peine, si l'on tient compte que notre idée de temps est un concept abstrait et universel. Pour peu qu'on y réfléchisse, on y découvre même de nombreuses abstractions.

D'abord, l'idée de temps n'exprime en aucune manière la qualité ou l'espèce du mouvement. Comme le dit Aristote, le temps peut être perçu dans n'importe quel mouvement, que ce mouvement soit un changement de lieu, de grandeur ou de qualité ^).

Il suffit d'y trouver des états successifs reliés entre eux par une trame continue

En second lieu, ce concept ne nous représente pas davantage les divers modes spéciaux qui se rencontrent dans une même espèce de mouvement. S'agit-il, par exemple, du mouvement local, la physique et la mécanique y découvrent des modes multiples, distincts les uns des autres par la direction imprimée à leurs parties successives : tels sont les

') Voir plus loin l'article : Le temps est-il réversible ? ') Aristote. Niituralis auscultationis. Lib. IV. c.

mouvemsiits rotatoires, de translation, vibratoires etc. Or aucune de ces modalités n'est contenue dans le concept de temps.

Enfin, dans la conception originelle du temps, l'intelligence fait même abstraction du mode de succession des parties qui , différencie les mouvements en mouvements lents, rapides ou modérés. La preuve en est dans ce fait que l'idée de vitesse ou de lenteur implique l'idée d'un rapport, dont l'un terme est le temps, l'autre l'espace parcouru. Un mouvement, en effet, est d'autant plus rapide qu'il parcourt plus d'espace en moins de temps. L'idée de vitesse ou l'idée contraire de lenteur ne naît dans l'esprit, que si nous avons à la fois présentes les deux idées de temps et d'espace. A raison de leur caractère relatif, chacune de ces idées est donc postérieure à l'idée de temps et ne peut par conséquent faire partie de son concept formel. Dans l'élaboration du concept temporel, l'intellisence fait donc abstraction de ces divers modes de succession d'où résulte la vitesse ou la lenteur du mouvement. Que reste-t-il, dans le mouvement, qui puisse constituer l'objet formel de l'idée de temps ? La succession continue, l'écoulement des parties marquées de leur signe distinctif d'avant et d'après. Ainsi réduit à ces notes essentielles, dépouillé par la pensée de ses caractères spécifiques et individuels, le mouvement est apte à devenir l'idée abstraite et universelle de temps. Une conception plus nette de la succession, une simple mise en relief de ses parties, une ligne idéale de démarcation tracée par l'intelligence dans la continuité du mouvement transformera ce mouvement idéalisé en une durée typique, uniforme, applicable à toute durée particulière, à tout mouvement quels qu'en soient l'espèce, le mode ou la vitesse.

Ainsi se comprend, malgré la réductibilité objective du temps au mouvement, pourquoi bon nombre d'attributs, naturels aux mouvements, ne peuvent cependant convenir à l'idée de temps.

25 Quelles relations y a-t-il lieu d'établir entre les parties de l'espace, du mouvement et du temps ? Nous déterminons le temps par le mouvement et avant tout par le mouvement local. A son tour, le mouvement se détermine par l'espace que parcourt le mobile. Or deux propriétés caractérisent l'espace : la continuité et l'immobilité.

L'espace nous apparaît comme formé de parties coexistantes, unies intimement entre elles, de manière que la limite de l'une soit à la fois le commencement de l'autre. Son étendue réelle ou possible ne présente donc jamais d'interruption ; les parties qui la constituent n'y existent qu'à l'état potentiel.

En second lieu, tous ces éléments intrinsèques de l'espace ou de l'étendue sont doués d'une existence simultanée, exclusive de toute succession ; ils appartiennent à la quantité permanente.

Enfin, les parties de l'espace, bien qu'intrinsèquement enchaînées les unes aux autres, soutiennent entre elles, à raison de leur extraposition mutuelle, une relation d'antériorité et de postériorité. Dès qu'on les rapporte à un même point fixe, elles se trouvent du même coup dans un ordre déterminé oii chacune reçoit son signe propre d'avant ou d'après. Mais ces attributs « avant » et «après » ne sont pas essentiels aux parties de l'espace ; et la même partie peut s'appeler successivement antérieure ou postérieure, d'après le point fixe ou les diverses positions du point fixe avec lesquelles on les met en relation. Si je me place devant une série d'objets alignés, je dirai du premier qu'il est antérieur au second, celui-ci au troisième, et ainsi de suite. Si je change de position, si je me place actuellement à l'autre bout de la série, le dernier terme deviendra, par rapport à moi, le premier, il sera antérieur au second et tous les « après » de tantôt s'appelleront des « avant ».

Considérons maintenant le mouvement d'un mobile qui parcourt un espace déterminé.

La continuité de l'étendue spatiale se retrouve inté^rralement dans le mouvement. Dans l'une et dans l'autre, même multitude illimitée de parties potentielles et correspondance adéquate de l'une série à l'autre ; même ordre d'extraposition mutuelle entre les éléments constitutifs des deux séries.

Mais les parties spatiales conçues dans le mouvement sont affectées ici de deux caractères nouveaux, propres au mouvement : elles sont successives en ce sens que la naissance <ie l'une décide de la disparition de celle qui la précède. En second lieu, l'avant et l'après, accidentels aux parties spatiales, deviennent essentiels aux parties du mouvement et partant indépendants de tout point de repère. Dans un mouvement concret, indépendamment de toute considération et de tout rapport, une actuation quelconque prise dans ce mouvement, est le complément intrinsèque de celle qui la précède et se trouvera, au même titre, intrinsèquement complétée par celle qui la suit. Les deux qualificatifs avant et après ont donc leur raison d'être dans la partie même qu'ils affectent et, pour ce motif, ils ne peuvent jamais être interchangés. De là, la fixité absolue de ces attributs.

Le mouvement conserve donc la continuité de l'étendue spatiale et l'indivision actuelle de ses parties. Mais il remplace l'immobilité de leur enchaînement par la succession continue et substitue du même coup, au caractère variable de l'avant et de l'après spatial, le caractère fixe et invariable de l'avant et de l'après successifs.

Enfin, l'idée de temps emprunte au mouvement tous ses éléments constitutifs et n'y introduit qu'une seule modification : elle ajoute à lindivision objective de ses parties une distinction actuelle d'ordre mental.

En résumé, d'après cette analyse, l'espace et le temps sont deux réalités très distinctes et même irréductibles l'une à l'autre, mais ayant entre elles des relations très intimes.

Sans doute, on peut concevoir le temps sans faire aucun emprunt à l'espace, puisque le temps se concrétise non seule-

ment dans le mouvement local ou changement de lieu, mais aussi dans le mouvement qualitatif et quantitatif. En fait, pour les motifs indiqués plus haut, c'est le mouvement local qui, en règle très générale, nous suggère l'idée de temps ; dès lors se comprennent sans peine la puissante intervention et le rôle de l'espace dans la représentation du temps. Cette espèce de mouvement, réellement inintelligible en dehors de l'espace, forme l'intermédiaire naturel et la raison des relations entre le temps et la grandeur spatiale.

« Je doute, écrit M. Bourdon, qu'il puisse venir à la pensée de quelqu'un ayant fait des expériences sur la perception de la durée de vouloir ramener le temps à l'espace ou l'espace au temps. Il n'en reste pas moins à expliquer ce fait que nous appliquons fréquemment les mêmes désignations à l'espace et au temps... La réponse à la question, dit-il, doit-être qu'il n'y a pas de ressemblance entre ces deux notions et que l'emploi des mêmes termes point, longueur, étendue, intervalle, distance, après, avant, position, etc., pour l'un et pour l'autre s'explique par le fait qu'ils sont ordinairement associés ') ».

Nous souscrivons volontiers à cette opinion de l'auteur français, d'ailleurs, en tous points, conforme à la nôtre. La diversité de nature de ces deux réalités et néanmoins leur union intime et presque indissoluble sont deux faits incontestables. Mais l'analyse des relations entre l'espace, le temps et le mouvement local est seule à nous montrer la véritable origine des analogies et des différences que l'expérience ellemême établit entre ces deux notions d'espace et de temps ').

') BouRDOX, La perception du temps (Revue philosophique, 63 vol., janvier à juin 1907, p. 488).

ARTICLE 11 Justification de la Théorie thomiste par ses conséquences

20. Première conséquence. Toute mesure du temps est nécessairement conventionnelle et arbitraire. — La théorie que nous venons d'esquisser conduit à certaines conséquences qui veulent être relevées, car leur harmonie parfaite avec l'expérience montre une fois de plus la validité de l'hypothèse dont elles découlent logiquement.

Une première conséquence de cette théorie est, qu'il ne p6ut y avoir, dans le monde des existences, de durée typique, essentiellement destinée, par le mode de succession de ses parties, à nous donner la mesure de toutes les durées contingentes. En d'autres termes, toute mesure du temps est conventionnelle et arbitraire.

On conçoit aisément qu'il doive en être ainsi. Dès que nous quittons le monde idéalpour mettre le pied dans celui des réalités concrètes, dès que nous replongeons l'idée abstraite du temps dans les êtres oii nous l'avons puisée, nous nous trouvons en présence non pas du mouvement, mais de la multitude illimitée des mouvements dont le monde est le théâtre. Nos mouvements internes et propres à notre être, les mouvements externes comprenant les trois espèces que nous avons appelés changements de lieu, de qualité et de quantité, les innombrables variétés que nous découvrons dans chacune de ces espèces, notamment dans le mouvement local où la vitesse et la direction créent des modalités infinies, tous ces mouvements, en un mot, parce que continus et successifs, concrétisent, au même titre, l'idée de temps et s'offrent à nous comme autant de mesures concrètes des durées temporelles. Aucun d'eux ne s'impose donc d'une

manière absolue, ou plutôt, dans cet immense domaine des temps réels, le choix le plus complet nous est laissé.

Or, cette conséquence est admise par" tous les hommes de sciences. Comme le dit avec à-propos, H. Poincaré, « il n'y a pas une manière de mesurer le temps qui soit plus vraie qu'une autre; celle qui est généralement adoptée est seulement plus commode. ') »

« Quant au temps, comme valeur absolue, dit Pictet, l'observation l'ignore complètement ') ».

« Nous choisirons toujours, écrit P. Tanner}^, pour le mouvement à considérer comme uniforme, celui dont l'adoption apportera le plus de simplicité dans l'énoncé des lois de la nature, mais jamais nous n'atteindrons à une mesure absolue du temps. » ^)

L'expérience, elle aussi, confirme cette conséquence. Il nous est très difficile d'évaluer exactement une durée déterminée, sans recourir à des indicateurs mécaniques. Pour une même durée, cette évaluation varie d'un homme à l'autre; elle se ressent des dispositions passagères de chacun, de son tempérament sanguin ou lymphatique, de mille autres influences diverses. Ou'un orateur demande à ses auditeurs quel temps a duré son discours, il est bien probable qu'il ne recevra point deux réponses absolument concordantes. On parvient, il est vrai, à déterminer l'équivalence exacte de

') H. Poincaré, La Valeur de la science, p. 44 Paris, Flammarion, 1908. — Cfr. KuRT Bernhard, « Die Relativitiit der Zeit », Archiv fur systematischc Philosophie, B. XVIII, 1912, s. 319. «Toutes les mesures du temsp, dit-il, sont arbitraires; les mesures actuelles données par le temps sidéral ou le mouvement de la terre sont plus commodes et partant avantageuses. C'est la seule raison du choix qu'on a fait de cette mesure. » Et il ajoute : « Aile Zeitmasssysteme die moglich sind, sind richtig und wiedersprechen sich keincswegs. » 320. — Cfr. Boucher, Essai sur l'hypercspace, le temps, la matière el l'énergie, p. 92. Paris, Alcan, 1905.

') Pictet, Etude critique du matérialisme et du spiritualisme, p. 43, Paris. Alcan, 1890.

') P. Taxnery. Siir la notion de temps (Revue philosophique, 26 vol., 1888),

certains intervalles musicaux, mais combien peu y arrivent et au prix de quel labeur? Tous les hommes cependant ont la notion du temps.

27. Deuxième conséquence. La mesure du temps ne peut se trouver que dans le mouvement. — Si,

comme l'affirme la théorie, le temps est un abstrait du mou vement, c'est au mouvement que nous devons demander la mesure concrète du temps.

En fait, comment évaluons-nous la durée de nos travaux, de notre vie, des événements, des êtres qui nous entourent? Par le mouvement apparent des cieux, ou par d'autres mouvements qui lui empruntent leur sens et leur grandeur. Devonsnous apprécier le temps nécessaire pour nous rendre chez un ami et concrétiser la formule abstraite qui l'exprime en minutes, nous nous représentons le nombre de kilomètres ou la distance qui nous sépare de lui et qu'il nous faudra parcourir d'une marche régulière pour y atteindre : le mouvement local et sa trace immobile, l'espace, telles sont ici encore nos mesures pratiques. Si nous voulons nous rendre compte -de la durée d'une promenade effectuée, d'un voyage, d'une période de notre vie, nous retraçons dans notre imagination tous les sentiers et chemins parcourus, toute la série d'actes successifs qui en ont rempli le cadre. « Le temps passé, peut-on dire avec M. Guyau, est un fragment de l'espace, transporté en nous, il se figure par l'espace, comme l'avenir est une perspective d'espace à parcourir » ').

Le mouvement, et en dernière analyse, l'espace qui en est l'expression fidèle et durable, voilà bien la mesure réelle de la durée.

28. Troisième conséquence. Le mouvement local est le premier des mouvements qui nous suggèrent

') GuvAU, Lit genèse de l'idée de temps, p. 99, Paris, Alcan, 1890.

l'idée de temps. — Bien que, d'après la théorie aristotélicienne et thomiste, tout mouvement continu contienne les éléments constitutifs de notre concept dé temps, Aristote et saint Thomas accordent une prépondérance marquée au mouvement local. Pour le Docteur médiéval, l'avant et l'après temporels ne seraient même, d'un point de vue pratique, que l'avant et l'après spatiaux transportés dans le mouvement et considérés formellement en lui '). Parfois même, il appelle le temps, le dénombrement du mouvement local. « ïempus est numerus loci mutationis ^) » .

En réalité, l'idée de temps est tellement unie à la représentation imaginaire du mouvement local que nous ne pouvons guère nous faire une idée précise de la durée successive idéale qui constitue le temps abstrait et universel, sans nous la figurer sous forme d'une réalité qui s'allonge et s'étend sans interruption, ou, comme dit Kant, sous l'image d'une ligne sans fin d'un côté et toujours extensible de l'autre.

D'ailleurs, si toutes nos mesures de la durée sont empruntées au mouvement, n'est-ce pas le mouvement local qui en est le principal ou même l'unique pourvoyeur ? A en croire certains auteurs, la dépendance du temps à l'égard de l'espace serait tellement intime que le rapport mutuel de ces deux idées solidaires pourrait seul éclairer la signification de chacune d'elles Telle est l'opinion, par exemple, de M. Boucher ; « Tout phénomène, dit- il, se produisant dans l'espace se produit également pour nous dans le temps, et réciproquement, de sorte que les deux idées se recouvrent et se complètent mutuellement ; elles sont dans une dépendance réciproque. » ^)

A rencontre de l'opinion commune, M. Bergson "*) s'efforce

') S. Thomas, Phys.. lib. IV, lect. 17". ') S. Thomas, Opusc. De Insfanlibus, c. III.

') Boucher. Essai sur l'hyper espace, le temps, la matière et Niiergie, p. 92. *) Bergson. iÇ'55rtz sur les données immédiates de la conscience, p'. 153 et passim. Paris, Alcan. 1898.

dans l'exposé de sa théorie, de vider la notion du temps de tout élément spatial, ou même de tout élément apparenté à l'espace. Nous verrons plus loin, à l'occasion de la critique des systèmes, à quelles conséquences manifestement erronées conduit cet ostracisme.

2g. Quatrième conséquence : la durée parait croître avec le fractionnement du mouvement. — Le temps étant formellement un nombre ') ou un mouvement divisé par l'intelligence en ses parties antérieures et postérieures, la durée doit nous paraître d'autant plus grande, que le fractionnement du mouvement est poussé plus loin, et que les unités temporelles qui en résultent sont mieux distinguées les unes des autres. Nous n'apprécions jamais à sa valeur la richesse d'un nombre dont les unités manquent de netteté et semblent se confondre les unes dans les autres. C'est pourquoi un nombre abstrait nous fait moins d'impression que le même nombre d'objets concrets étalés autour de nous ; tel, par exemple, le nombre cent, mille, dix mille.

Or multiples sont les faits où se manifeste clairement cette propriété du temps.

Tout le monde connaît l'influence de l'attente sur la durée apparente. Si nous attendons avec inquiétude le retour d'une personne aimée, depuis longtemps absente, le temps nous parait long. La raison en est, que, par l'imagination, nous nous rendons pour ainsi dire présent l'ami absent, nous nous transportons d'emblée au delà des deux ou trois jours qui précèdent son arrivée, et ce temps précipité ou condensé nous fait trouver très long le temps réel dont nous comptons nécessairement toutes les phases successives, parce que chacune de ces phases est mise en relief par l'ennui de l'attenie.

') S. Thomas. Opusc. De Instantibus, c. I. « Si ergo tempus nostrum considère! ur form aliter, est niimerus, sive etiam quantitas discreta; sed ratione sui subjecli est quantitas continua. »

Par contre, un travail amusant fait paraître le temps très court, car il nous laisse l'impression d'une unité continue, non fractionnée. Pour en apprécier la durée, force nous est d'en délimiter nettement les actes divers, d'introduire le multiple dans l'apparente continuité de ce travail, qui nous paraîtra d'autant plus long dans le souvenir que nous y découvrirons un plus grand nombre d'actes distincts. « La longueur du temps apprécié à distance croît en raison du nombre de différences tranchées et intenses, aperçues dans les événements remémorés. Plus nous aurons de souvenirs nombreux, intenses et distincts à intercaler entre eux, plus l'intervalle nous paraîtra grand. » ')

A en croire les vieillards, les années passent si vite ; il semble même que la rapidité de leur fuite s'accroît avec leur nombre. Aux yeux de la jeunesse, elles s'écoulent avec une lenteur désespérante. Quoi d'étonnant ? La jeunesse vit de projets d'avenir qu'elle est impatiente de voir se réaliser. Emportée par l'ardeur de ses désirs, elle se place volontiers en face de l'idéal projeté, laissant à l'arrière-plan et dans un tableau confus, la multitude des soucis, des préoccupations, d'efforts et de travaux que comprendra infailliblement la route qui conduit à cet idéal. L'avenir en perspective lui semble donc très, court.

Aussi offre-t-il un contraste frappant avec la vie réelle de la jeunesse dont les impressions sont vives, nombreuses et variées, et dont les années par conséquent, riches en petits événements saillants, forment une chaîne en apparence d'autant plus longue que les éléments qui la composent sont plus multipliés et plus facilement discernables.

Dans la vieillesse, au contraire, la vie est monotone ; les scènes qui en constituent la trame sont pâles, sans relief et finissent, après peu de temps, par se superposer, se confondre, ou du moins, se succéder avec un caractère de parfaite unité.

') CUYAU. [.a gcncsL' Je l'idée Je temps,, pp. 99. et 104.

En se représentant une de ces années écoulées, l'imagination voit nécessairement le temps en raccourci, sous forme d'un tout peu complexe que la mémoire affaiblie et chaque jour plus infidèle ne cesse de simplifier.

On le voit, la théorie thomiste du temps se trouve en harmonie parfaite avec les données de l'expérience.

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