ARTICLE III
Les parties du temps
30. On distingue dans le temps trois sortes de parties : le présent, le passé et le futur. — Du point de vue formel, le temps se présente à nous comme un nombre résultant du fractionnement mental du continu. Dans ce nombre formé d'éléments successifs sont contenus le passé, le présent, le futur. Telle est au moins la classification consacrée par le langage ordinaire. Que faut-il penser de cette division ? Comment parvenons-nous à l'établir ? Quel sens devons-nous accorder à chacun de ces termes ?
Etudions d'abord le présent.
§ I Le présent
31. Le présent permanent. — Le présent est pour nous synonyme d'actualité ou à! existence. Une chose est présente aussi longtemps qu'elle est. On la dit réellement présente si elle est douée d'une existence concrète ; on ne lui accorde qu'une présence idéale si elle n'existe que dans l'intelligence qui la conçoit. Et de même que le fait d'exister n'implique nécessairement aucune relation avec le passé et le futur, ainsi le présent, comme tel, est libre de toute connexion avec ce qui a pu le précéder ou va le suivre. En un mot, attribuer à un être l'existence conçue sans aucune ajoute, c'est le concevoir comme présent.
Mais l'existence, l'actualité appartient avant tout à la
substance, la seule réalité qui existe, au sens rigoureux du mot ; le présent doit donc appartenir en propre à Vexisteyice substantielle.
Tel est aussi l'aspect sous lequel la notion du présent pénètre dans nos intelligences. Rien de plus conforme, d'ailleurs, à la loi qui régit le processus de la pensée humaine. Jamais en effet, l'esprit n'atteint une réalité accidentelle ou une modalité quelconque des êtres, sans atteindre du même coup le fond substantiel, où ces réalités secondaires trouvent l'appui et le complément d'existence dont elles ont besoin.
Sans doute, dans cette première intuition, l'intelligence ne peut mettre en relief la note caractéristique de ce présent substantiel, l'opposer par exemple, à d'autres présents accidentels e^ passagers ; pareil travail appartient à la conscience réfléchie et non pas une à vue directe. De fait, cependant, le présent qu'elle attribue à la substance est un présent stable, permanent, toujours identique à lui-même pendant toute la durée de l'être. Il commence avec l'existence substantielle, il finit avec elle sans avoir subi aucun changement.
Veut-on le comparer aux durées successives qui lui sont contemporaines, on pourra bien, grâce à une désignation purement extrinsèque, distinguer dans cette existence substantielle, des parties successives, y découvrir du passé et de l'avenir, mais, en réalité, cette existence est une et indivisible comme le présent qu'on lui attribue.
32. Le présent temporel. — Le T^xéseiH permanent qui caractérise l'existence de toute substance, corporelle, spirituelle, créée ou incréée se distingue essentiellement du présent temporel. Qu'y a-t-il de plus fugitif que celui-ci ? Au moment 011 on croit le saisir, il est déjà dans le passé. Impossible de le concevoir, sans le mettre en relation avec le passé qui le précède et qu'il va rejoindre, avec l'avenir qui le suit et va le remplacer. Situé à la limite des deux domaines du passé et de
l'avenir, il nous apparaît comme le chaînon mobile qui les unit et s'écoule avec eux sans interruption. -
D'ailleurs, peut-il en être autrement ? Comme tout présent, il désigne l'existence, mais en qualité de présent temporel, c'est l'existence du mouvement qu'il exprime, existence toujours renouvelée, toujours fugitive.
33. Relation entre le présent permanent et le présent temporel. — Malgré l'opposition de leurs caractères, ces deux présents permanent et temporel sont intimement liés dans le fait de la connaissance : la perception du présent permanent conditionne la connaissance du présent temporel.
Dans son opuscule De Instantibus ') le Docteur médiéval met admirablement cette doctrine en lumière par une comparaison ingénieuse entre le temps et le mouvement.
C'est grâce au mobile, dit-il, que nous percevons !e mouvement et les parties antérieures et postérieures dont il est constitué. Considéré en soi, le mobile reste constamment le même pendant toute la durée de sa course, mais en tant qu'il est animé de mouvement, il se présente sous des aspects divers et successifs, passe sans interruption d'une position à une autre. Si nous l'examinons à un point quelconque de sa course, nous dirons que toutes les parties
') S. Thomas. De hisianlibns. C. III. >,< Instans éevi est aliud per essentiam ab instantibus continuantibiis tempus ; ab illo tamen ista deiivantur et oriuntur... Instans taie notius est tempoie simpliciter, quia permanens est et idem re, tempus vero transiens... Cum autem dicitur quod nihil est prasens de tempore nisi nunc, non significatur aliquod instans quod est continuans partes temporis ad invicem, quod cum tempore labitur, nec permanet, ut iterum signari possit... Sed hoc dicitur de nunc quod sequitur id quod fertur. Id enim manet idem secundum essentiam in toto tempore, variatum tamen per rationem, et in ista diversilate ejus inveniuntur multa instantia, semper labentia cum tempore. Constat autem nullum talium instantium labentium esse causam temporis, cum nullum ipsorum maneat in toto tempore, sed transeat cum qualibet parte temporis; ipsa enim sunt diversae rationes ipsius instantis, quod est idem in toto tempore ; et ideo vocantur instantia. » Cfr. etiam Phys. Lib IV. lectio 18".
de l'espace, parcourues jusque là par le mobile, appartiennent à la partie antérieure du mouvement, et que toutes les positions spatiales que le mobile est appelé à parcourir encore, forment la partie postérieure du mouvement. Le mobile donne donc au mouvement son unité mais en fait ressortir en même temps les parties constitutives. En d'autres termes, bien qu'il demeure toujours identique à lui-même, il varie logiquement au point de vue des positions successives qu'il occupe et abandonne sans relai.
Ainsi en est-il des relations du présent temporel avec le présent permanent .
Le présent du mobile considéré en lui-mèm.e, abstraction faite de son mouvement, est un présent stable, invariable, quelle que soit la durée extrinsèque du mobile, car il n'est pas soumis à la succession ; en un mot, c'est un présent permanent. Perçu au contraire dans ses manifestations successives qui constituent le mouvement et partant le temps, il nous apparaît à chaque instant comme une chose essentiellement fugitive, constituant dans son indivisible unité le terme du passé et le commencement de l'avenir. Ces instants que nous appelons les présents du temps, ne sont donc que les manifestations successives de l'instant permanent de la substance. A ce titre, ils portent bien le nom d'instant ou de présent et nous permettent de distinguer l'avant et l'après temporeL